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CHAPITRE XXIII. La Reforme devant le concile de Constance

Pendant que sainte Colette fondait le couvent de Poligny, et que, toujours fidèle à sa haute mission, elle élevait continuellement, comme Moïse, les mains au ciel pour le triomphe de F unité et la pacification de l'Eglise, des événements d'une importance capitale allaient en partie réaliser ses vœux les plus ardents, et donner à son entreprise la sanction la plus haute qu'elle put recevoir. Un concile universel s'était réuni à Constance, en novembre 1414, pour nommer un pape d'une autorité incontestable et universellement reconnue et réparer les maux causés par les divisions antérieures.

Or, au milieu du relâchement universel que nous avons déjà signalé, il se trouvait ça et là, dans l'ordre de Saint-François, quelques âmes généreuses qui aspiraient encore à la perfection et tentaient de faire revivre les saintes règles ; mais leurs efforts étaient paralysés par l'autorité dont jouissaient partout les partisans d'une vie moins austère. On ne leur permettait point de fonder de nouvelles maisons, ou bien on y fomentait le trouble en soutenant contre leurs supérieurs les frères dont le courage faiblissait

- avoir embrassé la réforme. Dans les communautés relâchées, les cœurs généreux se trouvaient en butte aux critiques, aux censures de ceux qui voyaient dans leur vertu une condamnation muette de leur propre conduite. II est probable que ces essais tentés par des hommes dont les désirs étaient louables et accusaient un besoin universel, n'étaient pas tous conduits avec la sagesse nécessaire dans de telles entreprises. Nous avons pu le constater par un des couvents cités parle concile de Constance, celui de St-Omer. Le P. Makrel tentait d'y rétablir la règle, mais il ne paraît pas avoir é1 é de la race de ces hommes qui devaient sauver Israël (1), il compromit son œuvre et échoua complètement (2). De tous les monastères réform ïs que nous nommerons tout à l'heure, aucun ne produisit de rejetons et peut-être la plupart n'auraient-ils pas subsisté, s'ils n'avaient reçu de Dole un principe de vie. Ce dernier, en effet, animé par l'esprit de sainte Colette mérita bientôt cet éloge de Wading : « Les frères de ce coûte vent, par la pureté de leur vie, par la parfaite « observance de leur règle, acquirent dans les « provinces voisines une si haute réputation que « partout on voulait avoir de tels hommes. » ("'était un centre puissant ; par sa force d'attraction, il attirait à lui tous les éléments semblables

(1) Michabées.

(2) Voir Archives municipales de St-Omer.

dispersés çà et là, et ainsi il augmentait sa puissance d'extension.

Ces fervents religieux voyant un concile assemblé pour la réformation de l'Eglise, trouvèrent l'occasion favorable pour obtenir de lui un appui dont ils avaient grand besoin. Ils envoyèrent à Constance quelques-uns des leurs, afin de plaider leur cause. Ces délég'ués furent favorablement accueillis. Voyant cela, les Conventuels consentirent à débattre les bases d'un accord qui, sans diviser l'ordre, permît à chacun de suivre ses inspirations et de vivre d'une vie plus ou moins parfaite. Le concile sanctionna cet accord le 23 septembre 1415.

« Le Siège apostolique va ant,le saint Concile « de Constance a rendu un décret par lequel la « réforme des Observantins est soustraite au « gouvernement général. En effet, les gardiens « et frères de certains couvents de la France, de « Séez, de Saint-Omer au diocèse de Thérouanne, « de Yarennes au diocèse de Reims, de Dole au « diocèse de Besançon, de Laval au diocèse du « Mans, de Saint-Eloi au diocèse de Nantes, « d'Amboise au diocèse de Tours, de saint Jeance d'Angeli au diocèse de Saintes, de Bressuirc, « de Cholet au diocèse de Maillezais (évêcbé « transféré à la Rochelle en 1648), dans les pro- « vinces de France, de Bourgogne et de Tours, « où l'Observance régulière a commencé à re- « prendre vigueur , ont supplié les Pères de « Constance, de vouloir bien employer un re-

« mède convenable pour écarter les obstacles a apportés à la stricte observance et les scandales « nombreux qui en résultent. C'est pourquoi le « Concile décrète que les frères des dits couvents « pourront, dans leur province, élire l'un d'eux « qu'ils jugeront capable. Ils signifieront cette « élection par écrit au ministre de la province « et dans les trois jours après cette présentation, « le ministre de la province sera tenu de l'éta- « blir son vicaire pour gouverner les réformés « en sa place. S'il ne le fait, les trois jours écou- « lés que l'élu soit regardé comme vicaire établi « par l'autorité de ce saint Concile. » Le même décret pourvoit de la même manière à l'élection d'un vicaire du ministre général qui doit être choisi par les vicaires des provinces et les plus anciens religieux. Si le ministre général ne l'agrée pas, le saint Concile supplée aussi, et l'investit des pouvoirs de vicaire. Cependant, pour cette fois, le Concile nomme directement Frère Nicolas Rudoiphi, qui s'était fait particulièrement remarquer par son zèle et son habileté à traiter cette affaire à Constance. Les Pères lui rendent ce témoignage.

On ne saurait trop admirer la sagesse de ces mesures présentées à la ratification du concile d'un commun accord par les Réformés et les Conventuels. Elles ne divisent pas réellement l'ordre de Saint-François. Elles donnent la liberté aux âmes généreuses qui veulent suivre les voies de la perfection ; ce sera une liberté

militante, car il y aura encore des obstacles à surmonter et le relâchement alarmé leur créera des entraves locales ; mais enfin, il n'y aura plus de difficultés insurmontables et d'assujétissement contre nature du plus parfait à l'imparfait. Les âmes moins généreuses sont aussi respectées dans les engagements qu'elles ont contractés. Elles ne sont pas, malgré elles, condamnées à s'élever à une perfection qu'elles n'ont pas vouée. Elles pourront, et c'est ce qui arrive à un grand nombre, être électrisées par de nobles exemples et les imiter, mais elles pourront aussi rester dans le rang inférieur où elles sont, sans être inquiétées, sans que leur salut coure un danger sérieux dans cet état. Ainsi, la liberté de tous est assurée et le salut de l'ordre aussi ; car, par la force des choses, le feu divin se communiquera de proche en proche, et il ne se passera pas un siècle que toutes les maisons n'aient imité les plus ferventes et repris l'observance exacte de la règle. Fodéré (1) lui-même le reconnaît en parlant du couvent de Dole, mais en taisant toujours le nom de sainte Colette et en dénaturant celui du P. Henri de la Balme. Or, ne l'oublions pas, l'impulsion la plus efficace qui produisit ce beau mouvement vient du cœur de sainte Colette.

1 Description topographique et historique des couvents de la province de saint Bonaventure. (Voir la note IIe à la flo •lu volume.

2 Wading.

Bientôt une autre affaire, concernant la réforme, fut portée au tribunal du concile d? Constance. Le couvent de Dole ne pouvait plus contenir tous les religieux qui se présentaient. Guillaume de Vienne, qui avait déjà donné tant de preuves de sa générosité, voulut la manifester encore et se procurer à lui-même le bonheur d'avoir auprès d'un de ses châteaux des Pères si fervents. Il choisit Sellières, à quatre lieues de Lons-le-Saulnier. Quatre religieux du couvent de Dole s'y rendirent en 1415. Pendant ce temps, le fondateur s'occupait de rendre son œuvre canonique. Mais, plus instruit dans l'art militaire que dans les questions religieuses, il se trompa et eut le tort de s'adresser à Benoît XIII pour avoir une bulle d'érection du couvent projeté. Les Franciscains de Lons-le-Saulnier n'étaient pas satisfaits de voir auprès d'eux des religieux dont la ferveur condamnait leur relâchement; ils portèrent l'affaire au concile de Constance, qui en fut irrité. On le comprend ; il allait déposer Pierre de Lune, qui n'avait pas imité ses compétiteurs à la tiare, et qui, loin de se démettre volontairement, protestait contre le concile. Aussi les Pères de Constance lancèrent immédiatement l'excommunication contre les religieux demeurant à Sellières. Guillaume de Vienne se conduisit comme un vrai chevalier. Par l'intermédiaire de Thibaut de Rougemont, archevêque de Besançon, il représenta qu'il était seul coupable, que les religieux ignoraient

ses démarches ; ce qui était vrai. Enfin il obtint de Martin V, bientôt élu à Constance, une délégation, pour 1'arclievêque de Besançon, de lever l'excommunication et un plein pouvoir, pour les religieux, de continuer leur fondation. L'église de Sellières, sous le vocable de Saint-Jean l'Evangéliste, ne fut consacrée qu'en 1421.

Une autre fondation éprouva des difficultés presque semblables, et fut terminée presque en même temps. Dès 1409, le R. P. Henri, tout en négociant l'affaire de Dole, avait jeté les yeux sur un site solitaire et très favorable à la contemplation, auprès de Vesoul. On l'appelait alors Beaumette-les-Chéries ou Chariez. La duchesse de Bourgogne, suivant son inspiration de fonder deux couvents d'hommes, fit élever des lieux réguliers à ses frais et obtint de Jean XXIII une bulle en 1410. Jean XXIII, troisième personnage prétendant à la papauté, remplaçait Alexandre Y, élu au concile de Pise. On contesta la valeur de la bulle qu'il avait donnée, et pour ne point enflammer les divisions dans la Bourgogne, la duchesse jugea prudent d'interrompre les travaux. Ils ne furent repris qu'en 1417. Alors, Thibaut de Rougemont obtint de Martin Y une nouvelle bulle qui l'établissait commissaire du Saint-Siège pour cette fondation, et l'église de Chariez fut dédiée à la Yierge Marie en 14?0. Ce couvent était petit, pauvre, destiné surtout aux cœurs plus généreux, insatiables d'austérités et avides des douceurs de la

contemplation. On distingua quelquefois ses habitants en les appelant les Frères de la plus stricte observance. Cependant leur esprit était le même que celui de Dole, et Wading nous les montre faisant ensemble de nouvelles fondations. Une plus grande sévérité dans l'application des mêmes règles ne constitue pas une différence essentielle. Encore aujourd'hui, l'ordre de Saint- François a quelques maisons plus rigides où se retirent de préférence les âmes d'élite qui se sentent appelées à une plus haute perfection.

Tel nous paraît avoir été le couvent de Chariez dans le XV* siècle. Ce fut un motif pour les chrétiens fervents de lui donner dans leurs affections une préférence toute surnaturelle. Guillaume de Vienne y choisit sa sépulture ; ce seigneur, après avoir revêtu l'habit de Saint- François, se fit ensevelir, ainsi que sa femme, dans le sanctuaire, où des prières si ferventes soulageaient efficacement les âmes des défunts.

Nicolas Rudolphy ne remplit pas longtemps la charge que lui avait confiée le concile de Qonstance ; il mourut en 1419. Les Réformés s'étant réunis à Cholet, dans la province de Tours, élurent pour le remplacer Thomas de Court, sous le gouvernement duquel leurs maisons se multiplièrent beaucoup. Ce mot de Wading, en nous faisant entrevoir la vérité , nous inspire de grands regrets. Les archives qui aujourd'hui pourraient nous révéler toutes les fondations des disciples de sainte Colette,

ont péri, et avec elles quelques-uns des fleurons de la couronne de l'illustre réformatrice.

R. P. Sylvère soupçonnait ces faits, lorsqu'il écrivait : « Je suis grandement marry que je « n'ai pu tracer la liste des religieux qui ont « suivi la réforme de sainte Colette ; car je ne « doute aucunement qu'ils n'aient occupé grand « nombre de couvents et beaucoup plus que les « filles de sainte Claire. Mais quoi ? la paresse « des historiens nous a privé du bonheur de « cette connaissance, si ce n'est que leurs écrits « ne soient à l'aventure égarés. »

Pour ne point, dans la suite, couper notre récit, nous allons faire connaître quelques-uns de ces couvents sur lequels nous avons pu recueillir quelques indications.

Laval reçut la réforme avant 1430. Alors un jeune guerrier, page du duc de Bourbon et élevé avec ses fils , échangea les grandeurs du monde pour la pauvreté évangélique ; il entra au noviciat de Laval. Devenu le frère Focaudi, de l'ordre de Saint-François, il rapporta le feu sacré dans le Bourbonnais, sa patrie, et fonda lui-même une nouvelle maison de la réforme à Montluçon en 1441.

Jacques, évêque de Saint-Flour , donna, en 1430 à Bernard d'Armagnac, gendre de Jacques de Bourbon, et comme lui protecteur de sainte Colette, la chapelle de Saint-Gai dans la vicomte de Murât (Auvergne). Ce prince y établit des Réformés qui, chassés par les Anglais, s'établi-

rent, en 1448, à Cellctte dans la même province.

En 1 138, les Réformés envoyèrent une colonie en Allemagne et préparèrent, en s' établissant à Oppenheim, la voie à sainte Colette qui ira fonder une de ses maisons à Heidelberg. Enfin, avant de mourir, la réformatrice verra son œuvre recevoir de la plus haute autorité terrestre une dernière consécration , un honneur suprême. En 1446, le Pape voulant réformer le couvent de l'Ara-Cœli, qui est comme la tête de l'ordre séraphique, demande des religieux réformés de France. Le frère Jean Moquet, de Dole , est envoyé avec quelques autres pour entreprendre cette œuvre. Ils vont sans doute unir leurs efforts aux plus fervents disciples de saint Bernardin de Sienne, et de saint Jean de Capistran , qui édifiaient l'Italie . C'était une fusion d'or fin venant de mines différentes , mais dont le facile mélange devait montrer la parfaite pureté. Ceci expliquerait le mot attribué à saint Bernardin de Sienne qu'il était le Vicaire de sainte Colette en Italie.

En présence de ce fait, nous pouvons nous consoler de ne pas connaître en détail toutes les fondations des Colettins. Ils occupaient un rang bien considérable dans l'Eglise pour avoir mérité une telle confiance de la part du souverain Pontife. Leur gloire est l'auréole de la réformatrice. Qu'on n'oublie pas que Wading atteste qu'elle était investie par l'autorité apostolique dans des actes solennels plusieurs fois renou-

velés, du pouvoir de donner mission aux Frères, de nommer des visiteurs des Réformés et que les supérieurs particuliers n'exerçaient leur autorité qu'avec son approbation et sous son contrôle. Elle était évidemment le centre principal, le premier moteur de tout ce mouvement, l'âme de cette régénération.

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