CHAPITRE XXIV
Entrevu avec saint Vincent Février.
Au milieu des divisions , des troubles, des luttes , des combats qui désolaient alors le monde, il fut donné à un homme de dominer tout ce tumulte et d'attirer sur lui les regards de toute la catholicité. Il domptait les passions les plus furieuses, triomphait des vices les plus invétérés , pacifiait les haines des peuples et des cités, brisait l'endurcissement obstiné, commandait en maître à la maladie, à la mort, et suivi d'une armée pacifique de plusieurs milliers de pénitents, parcourait toutes les provinces de la chrétienté en , exerçant son pouvoir de lég-at a latere de Dieu lui-même. C'était saint Vincent Ferrier, de l'ordre de Saint-Dominique.
Le patriarche d'Assise et le Père des Frères
Prêcheurs furent unis d'une étroite amitié, toujours inspirée par les plus purs sentiments de la charité divine. Celle qui avait reçu l'héritage du double esprit de saint François et de sainte Claire devait avoir le même bonheur de trouver dans la famille de Saint-Dominique un esprit supérieur et un grand cœur capables de la comprendre et de l'aider. Sainte Colette devait rencontrer saint Vincent Ferrier. Dieu le lui amena.
Ils étaient l'un et l'autre dans l'obédience de Benoît XIII. L'illustre dominicain avait même été pendant quelque temps le confesseur de ce pontife . Mais averti dans une révélation , il avait avec joie quitté les grandeurs de la cour pontificale pour les labeurs incessants de l'apostolat. Cependant, il n'avait pas encore cessé toutes relations avec Benoît XIII et revenait quelquefois auprès de lui. C'est là qu'il put entendre parler de la jeune abbesse venue de la Picardie à Nice et des merveilles que Dieu opérait en sa faveur.
Mais le Seigneur lui-même se chargea de l'instruire, mieux que les hommes, sur les mérites et la puissance de son humble servante. Après avoir évangélisé l'Espagne presque tout entière, uue partie de la France et de l'Italie, il était revenu en Aragon, sa patrie. Plongé dans l'extase de la prière, il vit prosternée devant la majesté divine une religieuse qui adressait à Jésus-Christ pour les pécheurs, les prières les
plus humbles et les plus ferventes. Il lui fut dit que c'était là cette jeune abbesse dont déjà les vertus et les mérites avaient été loués devant lui. Le Sauveur, touché de la prière de son humble servante, lui répondait cependant : « Ma « fille, que veux-tu que je fasse ? Ils m'atta- « quent chaque jour par de nouvelles injures ! « Ils me blessent par leurs blasphèmes. Je suis « comme coupé par morceaux et h,aché par la « multitude et la diversité de leurs crimes. » Malgré cela saint Vincent Ferrier reçut l'ordre d'aller trouver celle qui intercédait si puissamment pour les pécheurs afin de concerter avec elle ce qu'ils devaient faire l'un et l'autre pour la pacification de l'Eglise. Aucune mission plus agréable ne pouvait lui être donnée. Il désirait connaître plus intimement cette grande âme qui lui avait été montrée, s'édifier, se consoler en voyant de plus près sa perfection et épancher dans son cœur parfaitement sympathique, ses pensées, ses douleurs, ses espérances et ses consolations. Sa marche devait être lente ; il ne pouvait voyager qu'en prêchant. D'ailleurs de graves intérêts, des questions difficiles exigeaient toute son attention .
Depuis longtemps, il engageait Benoît XIII à se rendre à la voix de l'Eglise qui lui demandait la paix par sa démission. Les conseils, les prières du grand prédicateur n'étaient pas écoutés. C'est pourquoi, il s'éloignait de celui qu'il avait servi autrefois a ver tant de dévoue-
ment. Enfin, quand Le concile de Constance eut renouvelé auprès de Pierre de Lune des intances toujours inutiles, lorsque l'empereur même se fut fait l'interprète des vœux de toute la catholicité, et toujours en vain, le grand apôtre du xve siècle n'hésita plus, et, dans la cathédrale de Perpignan, le G janvier 1416, il publia luimême l'acte solennel par lequel , d'après ses conseils les rois d'Aragon , de Castille et de Navarre renoncaientà l'obédience de Benoît XIII. Toute l'Espagne imita bientôt son apôtre bienaimé et, suivant ses inspirations, se sépara de Pierre de Lune .
Après ce grand acte, saint Vincent, prié par le roi d'Aragon de se rendre au concile de Constance , s'avança en prêchant jusqu'au centre de la France, dans le Velay, l'Auvergne et le Bourbonnais. Il ne paraissait point pressé d'arriver aux grandes assises de la chrétienté. Les honneurs qui l'y attendaient effrayaient sans doute son humilité, et il se hâtait de produire par ses féconds labeurs des fruits abondants de paix et de pénitence. Il lui parut même plus important à la paix de l'Eglise , après avoir traité à Perpignan les plus graves intérêts dans un congrès d'empereur , de rois , de princes , d'évêques de venir travailler à l'heureux succès de ces grandes négociations à la g'rille d'un petit monastère avec une pauvre Clarisse (1). La petite ville de Poligny, déjà témoin privilégié de
(1) Voir la note VII.
tant de merveilles , devait voir deux astres éclatants au firmament de l'Eglise, opérer leur conjonction et mêler leurs rayons pour éclairer d'un plus vif éclat le monde chrétien et de leurs feux réchauffer les âmes languissantes . Le calme habituel de la cité avait fait place à une paisible agitation, à une attente pleine de désirs et de joie. Un apôtre incomparable, l'ange du Nouveau Testament, la trompette du jugement dernier, s'avançait vers Polygny, suivi de ces milliers d'hommes de toutes conditions qui s'attachaient à ses pas et le suivaient dans un ordre inviolable. Celui que les princes se disputaient, que les nations s'enviaient les unes aux autres, que toutes les cités acclamaient et auquel tous, grands et petits , obéissaient avec empressement; celui qui commandait à la- mort et à la maladie, allait paraître et faire retentir les échos de sa voix puissante dans les murs de l'humble cité et surtout dans le cœur des pécheurs. Mais il venait surtout conférer et prier avec la sainte abbesse ; il le déclarait hautement, c'était le but principal de son voyage. On sent que quelque chose de grand va se passer dans cette entrevue. Enfin, le voilà, et tous pénétrés de respect, se pressent pour contempler ses traits amaigris par l'austérité et les travaux, mais illuminés par la grâce divine. Il est conduit en triomphe à l'église. Après avoir adoré le Saint-Sacrement, il en sort pour commencer ses prédications sur la place publique, seule capable de contenir la
foule accourue de toutes parts . Ayant ainsi satisfait au ministère de sa charge et à la piété publique, il va au parloir des Clarisses se reposer de ses incessantes fatigues, dans des entretiens célestes avec sainte Colette. Il ne leur fallut pas beaucoup de paroles pour se comprendre . Ils avaient déjà quelque chose des purs esprits et leurs âmes se montrant l'une à l'autre dans une lumière supérieure se pénétrèrent en quelque sorte . Pendant plusieurs jours , Vincent après avoir le matin chanté la messe et remué les cœurs aes.Huèles par les accents inexprimables de sa foi et de sa charité, revenait goûter des consolations divines , dans l'admiration des vertus surhumaines qu'il trouvait au monastère et la contemplation de ce parterre spirituel que le Seigneur lui avait révélé. C'est alors que, comme il le leur avait promis à l'un et à l'autre, le Seigneur leur fit connaître d'une manière certaine la fin prochaine du schisme et l'heureux succès des négociations pour la paix . C'était l'objet de leurs plus ardentes prières depuis bien longtemps . Ils furent pénétrés d'une joie profonde en entrevoyant la fin des maux dont souffraient l'épouse de Jésus - Christ et les âmes rachetées par le sang* d'un Dieu . Pour contribuer à la pacification de l'Eglise, l'ordre leur fut en même temps donné d'écrire au concile de Constance afin d'encourager dans leur œuvre, par la promesse du succès, les prélats qui composaient cette célèbre
assemblée . Deux des prétendants à la tiare avaient déjà renoncé au souverain pontificat. Pierre de Lune, seul, s'obstinait et empêchait la réconciliation universelle. Ni les prières des princes, ni les sollicitations de l'empereur d'Allemagne qui avait été le trouver à Perpignan, ni les avis sévères de saint Vincent Ferrier, long-temps son confesseur, n'avaient pu triompher de son obstination ; le concile ne devait plus hésiter à procéder contre lui selon les lois de l'Eglise. Une parole dans ce sens émanant de ses anciens amis, du célèbre apôtre qui avait été la gloire de l'obédience de Benoît XIII et de la réformatrice rendue célèbre par ses miracles , devait être d'un bien grand poids auprès de tous les vrais enfants de l'Eglise. Aussi la lettre du célèbre dominicain et de la vierge séraphique, transmise par Thiébaut de Rougemont , archevêque de Besançon eut les honneurs d'une lecture publique et réjouit beaucoup cette nombreuse assemblée. Le nom de Colette uni à celui de Vincent Ferrier, en acquit un nouvel éclat et les dix-huit cents prélats et ecclésiastiques réunis à Constance, apprirent avec bonheur que Dieu avait donné à son Eglise une grande lumière de plus et un secours tout puissant auprès de lui.
La promesse des serviteurs de Dieu se réalisa le 11 novembre 1417. Le cardinal Otton Colonne fut élu unanimement et prit le nom de Martin V, qu'il illustra.
( Vpendant, saint Vincent dut quitter l'abbesse de Poligny pour continuer le haut ministère qui lui était imposé. Il manifestait dit le P. Sellier, l'intention de retourner en Espagne ; mais sainte Colette lui annonça que c'était en France qu'il devait consommer sa carrière, à Vannes, en Bretagne. Ce qui arriva en effet, le 5 avril M 10.