‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 89 sur 136 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

L'enfer attaque directememt sainte Colette ; le purgatoire V invoque.

Le démon avait déjà attaqué la servante de Dieu dans sa cellule de Corbie. Il l'avait suivie en Savoie, ses assauts devinrent de plus en plus violents. Il voyait quel puissant adversaire Dieu lui avait suscité.

Au commencement de sa réforme, dit le vénérable P. Pierre de Vaux, lorsque pour vaquer à l'oraison, la réformatrice arrivait à sa cellule, elle la trouvait pleine de crapauds et d'autres

reptiles, dont la vue lui déplaisait singulièrement. Elle avait recours à la prière et tout disparaissait. Chassés ainsi, les esprits mauvais avaient recours à un autre moyen pour la troubler.

Comme dans son enfance, ils frappaient autour de son oratoire et faisaient un vacarme épouvantable, poussant en même temps des plaintes déchirantes. Plus tard des renards, des serpents horribles , des espèces de dragons l'assaillaient fréquemment . Quelquefois ils furent visibles à ses compagnes, à ses confesseurs. Mais chose étonnante, ni les religieux ni même les religieuses ne craignaient ces apparitions horribles, tant qu'ils étaient auprès de la servante de Dieu. C'était la victime qui fortifiait les spectateurs. S'ils avaient été éloignés d'elle, ils eussent fui, saisis d'horreur et d'effroi. Là sœur Mansée se rendit même célèbre par le courage avec lequel elle combattit les ennemis de sa mère. Pour lui procurer quelque repos, elle les chassait avec un rameau de bois bénit. Plus tard elle s'arma d'un bâton dans lequel elle incrusta des reliques, et avec cette arme terrible à l'enfer, elle fouailla toutes ces bêtes féroces, tous ces monstres ; elle les poursuivait dans tous les recoins de la cellule de sainte Colette.

Celle-ci, avide de douleurs, ne se servait pas de sa puissance pour se préserver de tant de maux. Cependant , elle ne redoutait pas ses

adversaires ;' loin de la. S'entretenant un jour avec une sœur qui craignait beaucoup* de telles épreuves, elle lui dit : « Quand je verrais tous « les ennemis de l'enfer ; je ne craindrais abso- « lumcnt rien. Les esprits méchants n'ont sur « les créatures que le pouvoir que Dieu leur « donne. » Vérité consolante et fortifiante qui doit rassurer les esprits les plus timides. Dieu avait accordé à la vertu de Colette un grand pouvoir sur le démon et contre les vices qui régnaient dans le monde ; il accorda un grand pouvoir au démon sur le corps de Colette, et par les souffrances qu'elle endurait patiemment, la servante de Dieu triomphait encore de l'ennemi de Dieu et des hommes.

Dans certains temps, le démon se servait des insectes communs dans le pays qu'habitait la réformatrice , pour la tourmenter . Mouches , fourmis , limaces même , accouraient si nombreuses dans sa cellule ; elles se multipliaient si vite, quelque promptitude qu'on mît à les enlever, qu'il était facile d'y voir une intervention surnaturelle. Pour troubler ses ferventes oraisons, l'ennemi ne dédaignait pas d'avoir recours à des espiègleries taquines. Il lui soufflait sa lampe ; elle la rallumait ; il la soufflait encore, et ce manège durait longtemps sans faire perdre patience à cette âme si ferme . Un jour, il prit la lampe elle-même et la répandit sur le psautier de la séraphique vierge. Ce fut une peine sensible pour elle, car elle aimait les

beaux livres. Le lendemain, elle raconta le fait à son confesseur, qui voulut voir le psautier. A la grande joie des deux serviteurs de Dieu, il se trouva plus net, plus propre, qu'avant cet accident. Tantôt il cassait la bouteille où elle mettait l'eau pour se rafraîchir ; tantôt, quand elle s'asseyait, il tirait sa chaise et la brisait. Pour elle, meurtrie dans sa chute, elle disait à sa sœur qui l'aidait à se relever : « Que veux-tu ? Il m'en fait souvent de semblables. »

Enfin, les esprits mauvais eurent recours à des formes humaines plus ou moins hideuses, plus ou moins séduisantes. En grand nombre, ils venaient entourer la pudique vierge, qui ne pouvait lever les yeux sans souffrir profondément. Ce genre de tentations devint à peu près continuel durant les sept dernières années de sa vie. Plusieurs fois ils transportèrent dans sa ■cellule des corps de condamnés encore pendus au gibet. Mais en leur parlant au nom de Jésus- Christ, elle les contraignait à emporter les tristes dépouilles de leurs amis. Dieu permit même à ces esprits mauvais de l'attaquer dans son corps. Elle fut cruellement battue et porta plusieurs fois les marques de coups. Ses jambes meurtries devenaient aussi grosses que son corps. Les démons poussèrent un jour la violence, après l'avoir ainsi flag-cllée, jusqu'à lui faire passer la tête à travers les barreaux de sa croisée. Elle ne pouvait ni remuer ni crier ; elle respirait à peine, et resta dans cet état jus-

qu'à six heures du matin. Alors une sœur la trouva dans cette douloureuse extrémité . Il fallut pour la délivrer, qu'un frère nommé Reynaud, autrefois charpentier, coupât un des barreaux.

Après cela, on comprend la vérité de cette remarque du P. Pierre de Vaux. On ne trouve aucun saint qui ait été aussi diversement et cruellement attaqué que sainte Colette : c'est une preuve de sa sainteté et de la sublimité de sa perfection. Ni le ciel ne soumet le âmes communes à ces terribles épreuves, ni le démon n'attaque avec cette furie ceux dans lesquels il règne encore par les passions. Mais il rugit contre ceux qui , non contents de lui refuser leur cœur, travaillent à lui ravir des victimes, à détruire son empire. Ce monde méchant assiégeait donc continuellement la servante de Dieu pour la tourmenter et la paralyser dans son œuvre de réforme et de salut pour les hommes.

D'autres êtres souffrants la visitaient souvent pour obtenir le puissant secours de ses prières. Du purgatoire , des âmes portant les marques sensibles de leurs peines venaient fréquemment réclamer l'assistance de celle qu'elles savaient si puissante auprès de Dieu et si miséricordieuse envers tous les malheureux. Ces âmes souffrantes n'ignoraient pas que, dans sa compassion pour elles, la réformatrice récitait tous les jours avec ses religieuses l'office des morts, et offrait

pour leur délivrance d'autres ferventes oraisons et des mortifications incessantes. Les plus empressées étaient les âmes de ceux qui l'avaient connue pendant leur vie et lui avaient rendu quelque service ou avaient reçu d'elle quelque faveur. Toutes les religieuses et les religieux de la réforme qui la précédèrent dans la tombe, se présentaient à elle au moment de leur mort, quelque éloignés qu'ils fussent de sa demeure. Ainsi elle mande un jour d'Auxonne à Besançon six sœurs . L'une d'elles, Jeanne de Joue, meurt dans les préparatifs du départ. Les autres arrivent à Besançon, et le P. Henri s'empresse d'annoncer à l'abbesse la perte qu'ils ont faite. « Je le sais, dit sainte Colette ; Jeanne est « venue et m'a dit : Me voici, ma mère, car vous « m'avez appelée. Je l'ai bien reconnue, quoi- « qu'elle fût plus blanche que la neig*e (1). »

Comment les captifs de la justice miséricordieuse de Dieu ne se seraient-ils pas adressés à sainte Colette avec empressement pour obtenir leur délivrance? Beaucoup, dans les angoisses de la mort, avaient déjà été secourus efficacement par ses prières. Aussitôt qu'elle apprenait qu'une âme quelconque était aux prises avec la mort et soutenait les dernières luttes contre l'ennemi du salut, elle se mettait en prières et ne cessait que lorsque tout dang-cr avait disparu, parce que l'âme était entrée dans la voie de son éternité. Plusieurs fois elle fit connaître le sort de

(1) Pierre de Vaux, ch. vu.

LE PURGATOIRE L'iNVOQUE. 251

ces défunts. Ainsi elle dit un jour de l'un d'eux : « Il souffrira beaucoup, mais enfin il est dans « la voie du bonheur ». Quelquefois ceux à qui elle portait un intérêt plus vif étaient éloignés ; avertie alors surnaturellement, elle remplissait envers eux le même devoir de charité.

En 1418, l'abbé Raoul de Corbie arriva à sa dernière heure. Or, sainte Colette lui avait voué une profonde reconnaissance pour ses bienfaits, tandis qu'elle ensevelissait dans l'oubli le plus profond la faiblesse avec laquelle il l'avait abandonnée aux outrages. Sans doute qu'au moment de sa mort, l'abbé se souvint de cette pupille dont il savait le crédit si puissant auprès de Dieu et qu'il avait laissé chasser de Corbie. Ce ne fut pas le moindre remords de sa vie. Sainte Colette instruite de ses souffrances et de ses angoisses, prie pour lui avec une nouvelle ferveur. Le Seigneur, dans sa miséricorde pour le bienfaiteur de sa servante, avait manifesté complètement à la vierge de Corbie l'état de son ancien tuteur. Elle le vit non seulement atteint d'une maladie mortelle, mais chargé de dettes considérables que la négligence, le relâchement de ce religieux avaient accumulées dans les comptes de la justice divine. Elle vit les tourments qu'il devait endurer pour expier le passé. A cette vue, saisie de crainte , émue d'une profonde compassion, elle supplie plus instamment la miséricorde divine ; enfin, elle obtient des •grâces puissantes de conversion, de repentir,

pour le pauvre agonisant. Son salut est assuré, mais l'expiation dans le purgatoire sera longue encore. Colette ne l'abandonnera pas, elle redouble ses austérités et ses oraisons, et la bonté divine permet à l'abbé Raoul de venir réclamer le secours de son ancienne pupille. Sept ans, après sa mort l'ancien prince abbé de Corbie vint humblement supplier la fille de son charpentier de lui procurer le rafraîchissement dont il avait tant besoin. Il se présentait avec un bruit horrible de chaînes et des gémis sements déchirants qui faisaient frémir les compagnes de sainte Colette. Elle les rassurait et consolait le malheureux patient. Les mortifications et les oraisons de la vierge de Corbie obtinrent enfin la délivrance de l'abbé Raoul et son entrée dans le repos éternel.

Hennequin de Besançon, qui s'était si fortement opposé à la vocation de sa fille, étant mort quelques années après, vint aussi dans un appareil terrible et lamentable implorer le secours de la sainte abesse (1).

(1) M. Cranck, peintre à Amiens, a reproduit ces faits sur une. admirable toile dont l'Empereur, à la prière de M. Gressier, ministre de l'agriculture, du commerce, etc. a lait don à l'église de Corbie en 1SG9.

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