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CHAPITRE XXYIII

Fondation de nouveaux couvents Seurre, Moulins, Aigueperse.

Sous le souffle puissant de la réformatrice, ritables enfants, de Saint-François se multipliaient. Pendant près de quinze ans, elle avait pu pénétrer de son esprit, transformer complètement un grand nombre d'âmes d'élite. Trois

monastères d'hommes, trois couvents de femmes étaient remplis de vrais disciples de Saint-François, avides des privations de la pauvreté, victimes volontaires s'immolant à la gloire de Dieu et pour le salut de leurs frères. Leurs cœi leurs voix formaient un concert ineffable dont l'harmonie faisait les délices de la cour céleste. Ces grandes âmes embrasées de l'amour divin,, répandaient nuit et jour devant le Seigneur leurs oraisons, leurs prières, leurs adorations, C'était un encens pur, digne d'être présenté par les anges à la divinité {\). Elles exerçaient sur le monde une attraction puissante. Des cœurs généreux attirés par le charme de leurs vertus, sollicitaient instamment l'honneur d'être admis dans cette nouvelle milice du Christ. Les cloîl étaient trop étroits, et pour accomplir la mission divine de régénérer la société, il fallait multiplier les centres d'action. Dieu va donner à sa fidèle servante les moyens d'exécuter ses d seins.

Dans la fertile vallée de la Saône, au-d de Chàlons, se trouve la petite ville de Seurre. Comme bien d'autres cités, elle a perdu beaucoup de son importance. Au XVe siècle, c'était une place de guerre très bien fortifiée, on l'appelait aussi alors Bellegarde du latin Bdlogradia qui avait été son nom aussi bien que Surregium. Un bourgeois de cette ville, Jacques de Bourg-, auquel Dieu n'avait pas raccordé de pos- (1) Apoc, 5. 8.

érité, avait depuis longtemps destiné la meilleure partie de son bien à des œuvres pies. Il voulait convertir une maison en chapelle et depuis quinze ans il en économisait la dotation, L'abbé de Cîteaux , auquel il s'était adressé . n'avait pas pu lui assurer le service divin permanent dans le sanctuaire qu'il voulait con-

rer à Dieu. C'est pourquoi.il offrit sa maison à sainte Colette . Quoique l'emplacement fût trop petit, elle l'accepta, espérant que la générosité chrétienne l'augmenterait par d'autres dons. Son espoir ne fut pas déçu. Guillaume des Es tours et Charreton de Bourg, ajoutèrent successivement d'autres parcelles et bientôt en 1421, avec dix mille livres du premier bienfaiteur, les constructions nécessaires purent être commen-

is. Guillaume de Vienne accorda avec bonheur l'amortissement de ces maisons qui dépendaient de sa seigneurie. La Duchesse de Bourgogne appliquait à ce couvent une des bulles qu'elle avait précédemment obtenues de Martin V. Aussi elle voulut, disent les traditions et les mémoires du monastère, être présente quand l'archevêque de Besançon vint bénir le nouveau monastère et la première pierre de l'église. Arrivée avant la réformatrice elle conçut bientôt des inquiétudes en voyant le retard de Colette. Les chemins étaient mauvais et les rivières débordées. Elle envoyé un de ses officiers s'informer de ce qui avait pu arriver et indiquer le chemin qui paraissait le plus sûr. La sainte

abbesse partie de Poligny avec sept religieuses, et le P. Henri cheminait péniblement. Selon ce qui était convenu elle était venu loger au château de Neublans. Malgré la persistance du mauvais temps, malgré le gonflementet le débordementdu Doubsqui coule au pied de la colline où est placé ce château, malgré les observations de ses compagnons et des habitants du pays l'envoyée de Dieu se met en marche, descend la colline et arrivée au bord du fleuve débordé elle fait et elle fait faire par le P. Henri le signe de la croix puis elle s'avance . Piétons et cavaliers la suivent, quelques-uns se demandent où est le Doubs qu'on leur a dit si terrible. Ce n'est que lorsqu'ils sont arrivés à l'autre bord qu'ils s'aperçoivent qu'ils ont traversé le fleuve. Les habitants d'un village appelé le Petit-Noir où arrivaient nos voyageurs, les avaient vus avec une stupéfaction facile à comprendre, s'avancer ainsi sur les eaux. Ils reçurent la thaumaturge avec un profond respect et lui firent cortège jusqu'à une grande distance de leur village. Le P. Pierre de Vaux ajoute que d'autres voyageurs se moquant de ces nonnes qui étaient ainsi passées, voulurent les suivre et trouvèrent la mort dans les eai

Les travaux de l'église de Seurre furent terminés en 1423. Colette ayant organisé et vivifié cette communauté la confia pour quelques temps à Marie Sénéchal. Celle qui la remplaça, assurait avoir vue une rose merveilleuse sur la bouche de la réformatrice pendant son sommeil.

Pour comprendre ce qui va suivre il est nécessaire de se rappeler quelques faits de l'histoire civile de ces temps malheureux.

Le 25 octobre 1415 vit tomber dans la petite vallée d'Azincourt en Artois sous les flèches des Anglais, la plus brillante partie de la noblesse française. Au nombre des morts furent les deux frères du duc de Bourgogne, le duc de Nevers et le duc de Brabant. Parmi les prisonniers, les Ang-lais comptèrent avec joie le duc d'Orléans deux Bourbons, le Maréchal Boucicaut etc. etc. Dans leur malheur ils entendirent de la bouche du vainqueur qui les recevait à sa table, ces paroles, siduressi vraies en même temps : «Qu'ils « ne s'émerveillassent point s'il avait eu la a victoire contre eux de laquelle il ne s'attri- « buait aucune gloire. Car c'était l'œuvre de Dieu « qui leur était adversaire pour leurs péchés ; « et que c'était grande merveille que piéca « (déjà) ne leur était meschu (arrivée malheur) « car il n'était mal ne péché à quoy ils ne se « fussent abandonnés. Ils ne tenaient foi ni « loyauté à créature du monde en mariage ni « autrement . Ils commettaient sacrilèges en « dérobant et violant églises ; ils prenaient à. « force toutes manières de gens femmes de reli- « g-ion et autres. Ils dérobaient tout le peuple « et le détruisaient sans raison et pour ce ne « leur pouvait bien venir » (Juvénal des Ursins). Cette défaite couvrit la France de deuil et de honte. Le duc de Bourgogne, un moment irrité

de la mort de ses deux frères et prêt à les venreprit bientôt ses allures équivoques. Sinon traître et allié de l'étranger, il était certainement plus empressé à saisir la domination sur la France quà défendre la patrie contre l'envahisseur. C'est ainsi que deux fois dans ses années malheureuses, il vint avec une armée nombreuse camper auprès de Paris et bloquer cette capitale. Dans ces circonstances , sainte Colette, avertie d'en-Haut, envoya auprès du puissant seigneur, frère Jean Millon pour le détourner de cette lutte fratricide. Elle lui faisait représenter et l'avertissait que le combat serait inutile et qu'un sang- abondant coulerait en vain ; que dans cette guerre civile (1), les âmes pesaient en même temps que les corps. De semblables avis furent adressés à quelques hommes de la faction contraire; ces exhortations, ces conseils empêchèrent pour le moment les malheurs qui étaient imminents ; mais bientôt la fureur des discordes civiles devait l'emporter sur toute sagesse et toute crainte de Dieu. Vers l'épo lue où nous sommes arrivés il fit ou lai couler le sang* dans Paris qui revit des horrei semblables à celles des cabochiens. Je; Peur, après de nouveaux troubles, devait ex] ses crimes sous les coups d'un autre crim Montereau, en 1419. La duchesse de Bourgogne fut plongée dans une douleur que l'àme si tendre et si grande de Colette fut seule capable de

i Pierre de Vaux, c. xv. 139.

r . Cet événement douloureux inspira plus tanl le tableau qu'on voit encore dans la chapelle de Poligny et qui donne le portrait des principaux personnages de celte histoire. C'est une descente de croix : le Christ est figuré par Jean sans Peur, son épouse désolée le tient dans ses bras et ligure la Vierge. La Madeleine est peinte sous les traits de sainte Colette qui baise le pied du Sauveur. Derrière, se trouve ou Marie de Corbie, ou sœur Perrine ; de l'autre coté, à droite de la croix, le P. Henri de la Balme représente saint François, et le P. Pierre de Vaux est peint avec les attributs de saint Antoine de Padoue.

La comtesse de Nevers, Bonne d'Artois, ressentait plus vivement que tout autre les maux de la France. A la douleur patriotique se joignait la douleur de l'épouse. Son mari était au nombre des victimes d'Azincourt. Belle-sœur de la protectrice de sainte Colette , elle ne pouvait ignorer les vertus de la servante de Dieu ni merveilles qu'elle opérait. Aussi, dès 1419, . obtenait une bulle de Martin V par laquelle était érigé un couvent de Clarisses dans la ville de Décize. Elle fit exécuter les travaux nécessaires. On ne sait pas exactement l'époque où Colette prit possession de cette nouvelle maison. Comme elle était éloignée des autres, l'envoi d'une colonie fut peut-être différé quelque temps. La duchesse de Bourbon, non moins affli- . puisque son mari était prisonnier en Angle-

terre (1), ayant entendu raconter le bien opéré par les vraies filles de Sainte-Claire, voulait leur fonder un monastère dans ses Etats. Son intention était sans doute de faire cette offrande à Dieu pour obtenir la liberté de son mari. La réalisation de cette pieuse pensée présentait des difficultés. La guerre civile, envenimée par les alliances de quelques princes avec l'étranger envahisseur,, emfiammée de plus en plus par les trahisons et les meurtres, partageait la noblesse française en deux camps. Par sa naissance et ses premiers établissements, Colette se trouvait dans le camp du duc de Bourgogne, et le duc de Bourbon dans le camp des adversaires.

C'est pourquoi il était difficile à la duchesse de Bourbon d'obtenir des religieuses vivant sous la domination du duc de Bourgogne . Cependant le sens religieux de cette princesse lui faisait comprendre le besoin qu'avaient les peuples, et de ces grandes leçons de détachement données par les vrais enfants de Saint François, et de ces supplications adressées au

1 par des âmes pures. Elle entretenait donc depuis longtemps le désir, à ses yeux irréalisable, de leur ouvrir un asile dans ses Etats, et de donner à ses sujets ce secours puissant et ce grand exemple. Cette pensée fut manifestée à

1 Quelques historiens le disent gouverneur de Rouen. C'est une de ce? graves erreurs historiques trop fréquentes dans les ouvrages publiés sur la vie de sainte Colette. Rouen tombait en 1419, au pouvoir des Anglais, le duc de Bourbon était h ;ir prisonnier.

la réformatrice qui vit là pour elle une voie ouverte par la Providence et comme un ordre du Ciel. Les saints n'épousent point les querelles des partis ; ils déplorent les maux de l'humanité,apaisent le courroux céleste, calment les passions humaines, réconcilient les ennemis et sont souvent les médiateurs de la paix, aussi bien entre les hommes qu'entre le ciel et la terre. Cependant la réformatrice avant de s'engager dans cette atfaire, pour lui faire produire tous les fruits de pacification qu'elle en espérait dans l'avenir, devait prendre garde de ne pas blesser ses dévoués protecteurs, de s'assurer au contraire de leur assentiment. Outre les dissentiments politiques si profonds il y avait entre la cour de Bourgogne et les Bourbons des inimitiéparticulières. En effet un projet de mariag-e entre le fils du duc et Agnès de Bourgogne dernière fille de Jean sans Peur avait été rompu par un attentat de ce prince qui s'était emparé par surprise de la personne de la Duchesse de Bourbon et de son fils. Ce dernier s'échappa au milieu de la panique causée par le crime de Montereau et fut immédiatement comblé de faveurs par le Dauphin. Ces circonstances avaient dû laisser dans les cœurs bien des sentiments amers . Pour connaître les dispositions de la Duchesse de Bourgogne Colette se servit de lïntermédiaire de Philippe de Vaudrai gentilhomme d'honneur de cette princesse . Au nom de la sainte" Abbesse, il devait la prier de s'élève:

dessus des petitesses de l'esprit de parti , de s'inspirer d'une vraie grandeur d'âme, de refouler au fond de son cœur des douleurs poignantes et d'étouffer les ressentiments les plus justes pour ne voir que le bien des âmes et la gioire de Dieu.

La duchesse de Bourg-ogme était digne d'entendre ce lang*ag'e et de comprendre ces sentiments. Elle approuva les idées de la vénérable abbesse et se montra toute disposée à favoriser ses projets . Elle lui donna même le conseil d'aller en personne trouver la duchesse de Bourbon pour traiter plus promptement cette affaire. Aussitôt sainte Colette se rendit à Rouvre où résidait la duchesse de Bourgogne pour la remercier de sa générosité, de ses pieux sentiments et de ses avis, et partit pour Moulins.

L'éclat de ses vertus et de ses miracles l'y avait précédée et la nouvelle de sa venue fit tressaillir tous les cœurs. La duchesse de Bourbon remercia Dieu de lui avoir accordé plus qu'elle n'osait désirer. Tout fut bientôt convenu entre ces deux âmes d'élite. La duchesse obtint, si elle ne l'avait déjà, le consentement de son mari, et en vertu d'une bulle apostolique, l'évèque d'Autun comme commissaire délégué, posa la première pierre du couvent, le 18 novembre 1421. Les maisons achetées pour établir le monastère étaient grevées de droits seigneuriaux dont les possesseurs firent opposition, et par là interrompirent quelque temps les travaux. Mais, le

Fondation de nouveau*, couvants. ~,,

duc de Bourbon leur ayant concédé les droits semblables sur des biens de son domaine, les constructions purent être achevées en 1422. 5t sans doute à cause de cette opposition qu'un prêtre, nommé Eustache et encore séculier, se rendit à Besançon où sainte Colette était >urnée, pour lui faire connaître les difficultés venues. Il fut atteint en route d'un mal t. violent à la jambe. Les médecins lui déclarèrent que ce mal était incurable. Il se fit transporter cependant jusqu'auprès de la servante de Dieu et lui fit connaître son triste état. Pleine de com passion et de reconnaissance pour ce prêtre dévoué, elle pria pour lui et il fut aussitôt guéri. Il put s'en retourner plein de santé et de joie. Plus tard il entra chez les Colettins.

Enfin sainte Colette put conduire à Moulins, une colonie de religieuses. Elle leur laissa pour les guider dans les voies de la perfection, la sœur Marie de Corbie qu'elle avait retirée de Seurre. Ce couvent de Moulins ne suffisait pas pour satisfaire la pieuse générosité de la duse de Bourbon. Sous le poids de l'affliction elle sentait vivement le besoin de prier, de faire prier et de provoquer la prière publique par de grands exemples. Aussi elle voulut un nouveau monastère dans une autre partie de ses états, à Aigueperse dans la Basse Auvergne où elle avait son château de Montpensier. Son fils aîné commençait à remplir le rôle politique interdit par la captivité. Echappé de la cour

de Bourgogne comme nous l'avons dit, il allait devenir lieutenant du roi dans le Nivernais, le Bourbonnais etc. Ce fut sans doute lejeune prince qui posa lui-même la première pierre du couvent d' Aigueperse le 4 novembre 1423. Ce qui a fait dire aux anciens historiens que ce fut le duc de Bourbon qui ne sortit jamais des mains des Anglais . Les travaux, stimulés par le jeune Prince qui les visitait souvent, avançaient rapidement ; mais il fut rappelé à la cour et obligé d'en confier la surveillance à d'autres . Alors des oppositions qui n'avaient pas osé se manier en sa présence, occasionnèrent un procès. Des chanoines , dont la collégiale était toute voisine du monastère, ainsi que le curé de la paroisse prétendirent que la nouvelle chapelle leur nuirait. Ils eurent le tort extrême de se porter à des voies défait et de détruire la nuit les travaux exécutés dans le jour. Ils furent condamnés et durentpayerune forte amende avec laquelle on acheva presque le couvent, de sorte que l'église fut dédiée le 26 juin 1425. La duchesse de Bourbon s'était réservée la dépense. Cependant il fallut bien accepter l'offrande d'un bourgeois Pierre Loiac, qui vint jeter dans le couvent en construction une somme considérable, qu'on ne put jamais lui faire reprendre.

Sainte Colette était arrivée à Aigueperse avant la fin des travaux. A son entrée, elle fut reçue par le corps de ville, le bailli à sa tète. Celui-ci était pâle et tout défait. L'abbesse, compatissant

à sa souffrance, lui en demanda la cause. Il répondit qu'il était atteint depuis long-temps de la fièvre quarte. « Soyez guéri, repartit la sainte « pour aider à l'achèvement de notre monastère. » Et, dès ce moment il ne ressentit aucun accès de fièvre.

PcTulant que la servante de Dieu habitait •perse, deux malfaiteurs , l'homme et la femme, furent condamnés à mort. Ils étaient tellement pervertis et endurcis dans le mal, que jamais ils ne voulurent entendre un parole chrétienne. Pendant qu'on les conduisait au supplice ils blasphémaient et se livraient au désesp ir. Un pieux ermite, qui était venu pour visiter sainte Colette, se trouva sur leur passage et les accompagna jusqu'à l'échafaud en priant, mais sans succès. Il demanda et obtint qu'on voulût bien différer un peu leur supplice, et alla en toute hâte les recommander à la sainte abbesse. Celle-ci se mit immédiatement en prières ; elle n'avait pas encore fini le Miserere que ces nu 1heureux, touchés de la grâce, se repentaient, confessaient leurs crimes, acceptaient la mort avec une résignation parfaite, comme un juste châtiment de leur vie passée. Ils consolèrent le.s spectateurs, par leur conversion autant quilles avaient afflig'és par leur endurcissement.

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