‹ Saint Colomban: (vers 540-615)Chapitre 13 sur 42 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ÉTAT DE LA GAULE, A l'aRRIVÉE DE COLOMBAN

Élevé dans la maison paternelle, puis à Técole de Senell et renfermé longtemps dans le cloître, Colomban avait à peine jusque-là connu le monde. En cette jeune chrétienté de l'Érin, formée et maintenue par des moines, assurément tout n'était point parfait : tant qu'il y aura des hommes, existeront des vices et des abus ; mais lui n'avait guère vu que des vertus dans son Irlande. Or, le spectacle qui, brusquement, s'ofirait à son regard, était bien éloigné de cet idéal. Une légende rapportait que la reine Basine avait autrefois prédit a son époux, Childéric, l'avenir de sa dynastie. Une nuit, elle l'avait réveillé : « Descendez sous le portique du palais, lui avait-elle mandé, et rapportez-moi ce que vous y aurez vu. » Et le roi de descendre et d'apercevoir des lions et des léopards. Et, comme

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il revenait tout ravi de leur fierté : « Descendez encore, lui avait répondu la princesse : vous n*avez point tout vu. » Cette fois, ce furent des tigres et des loups qui se combattaient et se déchiraient entre eux; puis, à une troisième et dernière vision, d'horribles et repoussants reptiles. Ces temps étaient arrivés ob les tigres et les loups s'entre-déchiraient et où de hideux reptiles se disputaient dans Torabre les restes pantelants de leurs victimes.

Le paganisme avait disparu des Gaules, du moins comme religion officielle*; mais il se perpétuait par des pratiques superstitieuse^, feux du solstice, amulettes, sorcellerie, etc., et même, en certains endroits, il conservait ses prêtres et ses autels, ses sacrifices et ses mystères. Saint Valéry, apôtre du pays de Caux, venait d'abattre, dans la vallée de la Bresle, un énorme tronc d'arbre sculpté de figures de dieux que les paysans adoraient, et saint Walfroy, dans la forêt d'Ardenne, avait dû renverser une statue de Diane, pour interrompre enfin un culte idolâtrique.

Mais cette société qui se prétendait chrétienne, n'avait guère atteint un niveau supérieur à celui du monde payen. Dans leur conversion trop rapide, surtout après leur premier élan de ferveur, les Francs avaient gardé de la civilisation romaine, sui*

I. Vacandard, V Idolâtrie en Gaule aux vi« et ni" siècles {Rev. Quest, hist,, ayril 1899).

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^anl une loi trop commune, ce qu'elle avait de pire. Ils n^ avaient point dépouillé leurs vices : ils les vivaient affinés. En cette période de la décadence onérovingienne, leur cruauté était devenue plus tperfide et leur corruption plus savante. Comme jadis à Rome, comme àByzance, la débauche s^étaiait impudente, même chez les grands, même et j^urtout sur les marches du trône. Les lois du ma* 4*iage étaient oubliées : à son épouse Audow^ère, £bilpéric avait préféré une servante, Frédégonde, •et, à la jalousie de cette femme, il immola bientôt ^a seconde épouse, Galswinthe, à laquelle il avait Juré amour et fidélité. Caribert, roi de Paris, fut 4:ondamné pour bigamie par son évêque, saint Ger- .main. Nombre de leudes et de princes formaient ^le leurs esclaves de véritables gynécées et ils n'en .avaient aucun scrupule : « Jamais, je n'acceptai J'amour d'une femme libre, disait ingénuement un homme marié*; je me contentais de l'amour des femmes qui sont au service de ma maison. » Voilà •où en était le sens moral, même chez des gens qui croyaient se respecter !

Et le vice éhonté avait à sa discrétion la violence ^t la perfidie. L'ardeur belliqueuse de cette race s'était tournée contre elle-même et toutes les armes, .poison, glaive, maléfice, trahison, lui étaient i>onnes, pour cette lutte acharnée.

.1. Cité par G. Boissier, La fin du Paganisme^ II, 4i6) »• 3«

De par les fluctuations des partages, Tempire de Clovis se trouvait disloqué en trois souverainetés : Austrasie, Bourgogne et Neustrie, et tous les événements étaient alors commandés par la rivalité de deux femmes, Brunehaut et Frédégonde. Veuves, la première, de Sigebert, roi d' Austrasie, depuis 575, la seconde, de Chilpéric, roi de Neustrie, depuis 584, Tune et Tautre poursuivaient le pouvoir et la prédominance, moins pour leurs fils, Childebert II ou Clotaire II, que pour elles-mêmes. Fille d'Athanagilde, roi des Wisigoths d'Espagne, Brunehaut apportait à ce duel sans merci la sagacité persistante et calculatrice d'une princesse initiée, dés Tenfance, aux secrets de la politique et, si altière et impérieuse fût-elle, elle obéissait du moins à des sentiments élevés : elle voulait, contre les leudes, fortifier Tautorité rojrale et punir sa rivale des meurtres de Sigebert, son époux, de Galswinthe, sa sœur, et de mille autres crimes ; tandis que Frédégonde, cette servante couronnée, cette barbare sans idéal et sans conscience, mettait à satisfaire sa jalousie, son ambition, ses haines, les violences et les ruses d'une nature sauvage et multipliait, comme à plaisir, les crimes les plus affreux.

Cette famille mérovingienne, cette société franque du vi® siècle se perdaient, étoufiees et flétries dans le sang et dans la fange, et le mal était si

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