‹ Saint Columban (vers 540-615)Chapitre 27 sur 45 · I. Œuvres de saint François de Sales, Édit. défîn., XII · texte numérisé non relu

I. Œuvres de saint François de Sales, Édit. défîn., XII

LUXEUIL ï:T sa règle. 51

leud^s et aux rois, pour que les préoccupations du siècle ne viennent point troubler la solitude.

Il a renoncé aux biens de ce monde : il foulera donc aux pieds la cupidité et la convoitise; il n*aura que ce que la règle ou le supérieur mettront à sa disposition; il repoussera tout superflu, s*ille faut, même le nécessaire, et, en vrai pauvre qu'il sera, il apportera le souci le plus diligent à ne rien dé^ tériorer, à ne rien perdre.

Il a renoncé aux plaisirs de la chair : donc, il rejettera même toute pensée, tout désir contraires à la vertu : à quoi lui servirait d'être chaste de corps, s'il ne rétait aussi d'esprit et d'intention?

Il a renoncé à toutes ses aises : donc, pénible et constant sera son labeur. Il ne recourra point aux procédés étranges que les anachorètes de la Thébaïde ou de la Syrie inventaient pour supplicier leur corps. Ses mortifications seront plus simples^ mais non moins rudes. Il essartera les ronces et les épines; il abattra les chênes à grands efforts de hache et de merlin ; il labourera la terre avec le hoyau; il sèmera, sarclera, moissonnera, et par la pluie, et par le vent, par le chaud comme par la froidure. Un accident même ne le dispensera point du travail : Theudegisile faucillait avec ses frères dans la chaume de Baniaritia ; d'un coup de son instrument, il se coupa un doigt de la main gauche et la phalange ne tenait plus que par un lambeau de

chair. Coinme il se relevait tout inquiet, Colomban, de loin, lui cria de continuer sa besogne : il est vrai qu'il le récompensa de sa docilité par une guérison merveilleuse et complète.

Ce n'est que brisé par la fatiguCy vaincu par le sommeil, que le moine de Luxeuil regagnera sa cellule et encore, ce repos si chèrement acheté, si parcimonieusement mesuré, sera coupé chaque nuit par Toffice divin et brusquement interrompu dès Taube par la cloche importune.

Et sa nourriture, elle aussi, lui sera comptée : elle suffira strictement à soutenir ses forces ; mais elle n'apaisera point sa faim et ne satisfera point ses goûts. Il lui faut se restaurer tous les jours; soit : c'est la condition de Thumaine faiblesse ; mais, en retour, il lui faut jeûner chaque jour : ce sera la revanche de Tâme sur le corps. Il ne prendra son unique repas que vers trois heures de l'après-midi et les mets qu'on lui servira, seront fades et communs : des légumes, des pâtes, du biscuit; pour boisson, de lacervoise; jamais devin, ni de chair. Le poisson était un plat de luxe réservé pour les fêtes et Jonas nous relate avec complaisance une pèche merveilleuse que, sur l'ordre de son abbé, Gall, qui semble avoir été sur ce point très habile, fit un jour dans le Breuchin.

Et ce corps exténué par le travail, les veilles, le jeûne, on devra le mater encore par les macéra-

lions de la péaitence. La « bête i> laissée tranquille pourrait se révolter; il faut la maintenir dans la servitude, selon le mot et l'exemple de saint Paul.

Le moine renonce aux délassements : donc, s'il n'est point astreint comme d'autres à un silence perpétuel, le disciple de Colomban ne parlera jamais sans autorisation ou sans nécessité et, dans ses conversations, il s'interdira tout sujet frivole ou même profane : l'homme — et plus rigoureusement encore le religieux — n'aura-t-il point à rendre compte devant le souverain Juge de toute parole inutile qu'il aura prononcée ?

En entrant dans le cloître, il a renoncé à sa volonté propre : donc, au premier mot de son supé* rieur, sans murmurer, sans protester, sans faire entendre aucune observation, même juste, il obéira, si dure, si pénible, si impossible peut-être, soit la

chose qu'on lui ordonne. Sur ce point, l'mtraitable abbé n'admettait point de ménagements. Un jour qu'il se recueillait dans son cher ermitage, il apprit que la maladie sévissait à Lùxeuil, si générale et si intense, qu'il ne restait plus d'hommes valides pour le service d'infirmiers. Il accourt; il ordonne à tous de se lever et d'aller battre le grain dans l'aire : beaucoup écoutent et sont guéris, et ceux qui avaient plutôt cédé aux calculs de la prudence humaine, restent avec la fièvre qui les consume. Pour ce rude chef, la mesure de l'obéissance est d'être

sans mesure : le disciple n*est point au-dessus du Maître et le Maître a obéi jusqu'à la mort, et la mort de la Croix.

Bien plus, le moine renoncera même à son propre sens; il soumettra aveuglément sa pensée, son entendement, sa conscience, sa vie entière à l'absolue direction du supérieur. Et c'est ainsi que par une échelle de sacriGces, Colomban arrive à l'abdication aussi complète que possible de la perr sonnalité, à Tentière destruction du moi.

Cette abnégation suprême est assurément coûteuse à la nature : elle déconcerte ; elle épouvante ; mais elle n est pourtant que Tabou tissement logique, rigoureux, héroïque du conseil donné par le Sauveur : « Qui veut venir à ma suite, se renonce à lui-même » ; et, si pénible soit-elle, la règle de Luxeuil ne manque point de le noter, elle comporte avec elle sa récompense. Le moine ne s'appartient plus : donc, s'il reste fidèle à sa vocation, il n'a plus a répondre que de sa docilité. Il jouit sans inquiétude de la paix que procure le sentiment du devoir accompli. Il trouve dans la fréquentation de ses frères mille moyens d'édification : de l'un, il apprend l'humilité ; de l'autre, la patience; de celui-ci, la mansuétude ; de celui-là, l'amour du silence. Et, comme chacun doit soigneusement éviter tout ce qui pourrait troubler la joie commune, les contestations, les critiques, les médisan-

ces ou les propos blessants, comme l'on forme une famille dont tous les membres s'aiment dans le Seigneur et s'ingénient à se le témoigner à Fenvi, le monastère, autant du moins que le permet la faiblesse des hommes, devient un vrai paradis.

Aidé de tant de secours, entouré de tant de sollicitude et d'affection, enveloppé comme d'une atmosphère de bonheur surnaturel et de sainteté, le moine de Luxeuil parvient à se détacher des biens périssables, à se purifier de toute inclination mauvaise et à s'unir, dès cette terre, intimement avec Dieu, en attendant le plein épanouissement de son âme dans la vision et l'union béatifiques.

Ce résultat vaut certes le sacrifice, la peine et le travail, et d'ailleurs la vie est si courte ! « Le poids si léger des tribulations que nous endurons ici-bas, a dit saint Paul*, pèse pour nous d'un poids éternel de grande et incomparable gloire. » Si toutefois ces pensées consolantes, si les exhortations des supérieurs, les exemples et les leçons des confrères ne suffisent plus à soulever le courage, à entraîner la volonté, la règle de Colomban — et c'est là son originalité propre — prévoit des moyens énergiques.

Tous les jours, deux fois, avant le repas et avant

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