‹ Saint Columban (vers 540-615)Chapitre 44 sur 45 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

INFLUENCB BT SOUVENIR DE SAINT COLOMBAN

Les hommes tels que saint Colomban frappent vivement Tesprit de leurs contemporains; mais leur œuvre ne subsiste que si leurs disciples, par leur prudence, leur activité, leur talent d^organisation, Tasseoient, raffermissent et la rendent viable. Or, ces disciples se rencontrèrent et, chose à remarquer, la plupart Neustriens, Austrasiens et Burgondes, qui sauvèrent et développèrent Finfluence du patriarche irlandais.

Luxeuil et Bobbio passèrent par la crise inévitable. Au dehors, les évéques persistaient à ne point voir sans déplaisir ces monastères garder vis-à-vis de leur juridiction une respectueuse, mais fière indépendance et suivre des rites et des usages en désaccord complet avec ceux du pays ; au dedans, les moines s'agitaient, n'étant plus retenus par une main de fer sous le joug d'une règle que la faiblesse humaine avait quelque raison de trouver trop dure, trop crucifiante. Un ancien

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notaire de Thierry II, Agrestius, qui avait fait profefision dans la V6ge, donna corps à toutes ces animosités; il essaya d'attirer les deux successeurs de Colomban dans le schisme des Trois Chapitres \ il travailla le mécontentement de ses frères; il ligua contre Luxeuil les prélats francs ; il provoqua la réunion d*un concile, à Màcon, vers Tan 52^, et il s'efforça de jeter le discrédit sur la règle que luimême jadis avait juré d'observer.

Mais, par leur sagesse et par leur fermeté, Athala, à Bobbio, et Eustase, à Luxeuil, surmontèrent cette épreuve. Quelques exécutions, certains ménagements, comme aussi des coïncidences providentielles, ramenèrent les rebelles au devoir. A Tévêque de Tortone qui revendiquait des droits sur son cloître, Tabbé de Bobbio put opposer une bulle du pape Honorius P', reconnaissant l'exemption de son abbaye, et les évèques burgondes, voyant Eustase moins intraitable que son maître sur la question irritante de l'échéance paschale, renoncèrent à leur opposition et rivalisèrent même de sympathie et de dévouement à l'égard de l'institut monastique qu'avaient fondé les moines irlandais.

De l'héritage de saint Colomban, Bobbio prit |

surtout le zèle pour la doctrine, la science et les '

belles-lettres. Athala et Bertulf, son successeur, (

se montrèrent les champions de l'unité romaine ; 1

ils contribuèrent puissamment à l'extinction du )

schisme et ils combattireDty jusqu'à s'attirer des haines redoutables, une forte reprise que poussa Tarianisme, sous le roi lombard Ariowald. Les recrues affluèrent : sous Babolène, quatrième abbé, le chiffre des religieux monta jusqu'à cent cinquante ; l'école devint l'un des foyers les plus intenses de la vie intellectuelle en Italie et la bibliothèque, enrichie avec une sollicitude éclairée par des abbés tels qu'Agilulfet Gerbert(ie futur Sylvestre II), passait, au x^ siècle, pour la plus importante de toute la péninsule. Des plus fameux jusqu'aux moins connus, les auteurs sacrés et profanes se pressaient sur les rayons : évangéliaires, commentaires sur l'Écriture, livres ascétiques, graduels et antiphonaires, comme aussi traités de grammaire et de prosodie étaient là nombreux, feuilletés sans répit par des mains diligentes; et ces ouvrages, dont il nous reste un catalogue curieux et suggestif dressé en ce même x® siècle *, avaient été, quelques-uns apportés de rÉrin parle saint lui-même ou par ses disciples, plusieurs donnés par de généreux visiteurs ou achetés à grands frais en Italie, en Gaule, en Allemagne, et le plus grand nombre, transcrits, avec de capricieux déroulés et de gracieuses majuscules, par les copistes de l'abbaye. Les érudits de la Benais-

i. Ce catalogue est donné par Muratori, uintiq, itaL^ III, .Dissert. 4^1 ^t attribué par lui, d'après le caractère de récriture, au x* siècle.

sance, les Mérula, les Inghirami, devaient s'abattre sur ces dépouilles que les moines, alors moins studieux ou moins lettrés, ne surent point défendre contre leur docte avidité; mais, aujourd'hui encore, les manuscrits précieux et les inappréciables palimpsestes que se glorifient de posséder les bibliothèques de Milan, de Turin (combien, hélas! ont péri dans Tincendie de 1904)9 de Londres, de Naples, et la Yaticane, et la Nationale, et tant d'autres, sont là pour attester que les religieux de Bobbio surent, comme leur père, unir, dans un amour intelligent, les saints exercices de Tascétisme et des labeurs de Tétude : aussi bien, la philosophie ne fut-elle pas donnée aux anciens pour leur servir d'introduction aux dogmes du Christianisme et, sous les fabuleuses inventions des poètes, ne se cache-t-il point des reflets de Téternelle Venté ? Toute science donc leur paraissait bonne, qui les conduisait au Seigneur.

Sans négliger les lettres divines ou humaines, car sa bibliothèque fut aussi très riche et son école, brillante et fréqueutée, la sœur aînée s'adonna de préférence à la propagation de la foi, au relèvement de la vie chrétienne et à la diffusion de l'esprit monastique ^ Fidèle au conseil et à l'exemple de

I. Sur rinfluence de Luxeuil, Yoir Malnory, Quid Luxo' viensei monacht,^, supr, cit. •— Hauck, Kirch, Geseh, Deuts,^ I, 267 et sq.

son mailre, Eustase prêcha TEvangile aux Warasques, peuple à demi païen qui habitait la vailée du Doubs ; puis, entraîné par son ardeur et cédant sans doute aux prières de Clotaire II, il poussa jusque chez les Boîens, aux extrémités de la Germanie méridionale, et les moines qu'il y laissa, mirent en bonne voie le travail de conversion que devait achever plus tard les Rutpert, les Ëmmeran et les Corbinien.

Et partout, soit à leurs élèves, soit à leurs catéchumènes, soit aux fidèles des environs, les religieux ou les missionnaires luxoviens recommandaient la confession auriculaire, même pour les fautes vénielles, et appliquaient avec une fermeté discrète les austères sanctions du Péni^ tentiel que leur avait laissé Colomban : ainsi, se généralisa dans les Gaules cette salutaire observance. Dès 65 o, le concile de Chalon-sur-Saône déclarait que « de Tavis unanime des prêtres, la confession était utile à tous » et quand, plus tard, de facultative qu^elle restait encore, cette pratique devint obligatoire, le terrain, on doit le reconnaître, avait été préparé par les disciples du grand patriarche.

Et cela sur tous les points de Tempire mérovingien, car cette action puissante ne resta point limitée à la région septentrionale de la Bourgogne; elle n'eut point pour instrument les seuls habitants de

* Luxeuil\ Nombreux furent les jeunes gens, issus des plus nobles familles et destinés au sacerdoce, qui vinrent recevoir à Tabbaye une éducation forte et une instruction variée. Tels furent Donat, archevêque de Besançon; Chagnoald, évêque de Laon; Regnacaire, d'Augst et de Baie ; Hermenfroy, de Verdun.... Des évêques et des abbés, soucieux d'assurer à des sujets distingués une solide formation religieuse, les y envoyaient faire un stage : Frodobert qui fut abbé de Montier- la -Celle, près de Troyes, fut ainsi détacbé par son évéque Ragnesisel et Berthoald, évêque de Langres, agit de même à. l'égard de Theudolène, le futur abbé de Saint-Seine. Au milieu des monastères francs, moins fameux, moins considérables ou déchus de leur antique splendeur, Luxeuil brillait comme un phare, attirant les regards et les cœurs. Les ascètes qui faisaient leur tour du monde cénobitique, en quête de vie parfaite, comme Wandrille, ancien officier de la cour de Dagobert V\ ou Philibert, autre échappé du même palais, ne manquaient point de le visiter et poussaient jusqu'à Bobbio. Amé, religieux d'Agaune, s'y laissait entraîner par Ëustase, quand ce dernier revint de son ambassade dans l'Apennin. Romaric, leude de la cour d'Austrasie, Bertin, ori-

I. La plupart des détails qui suivent, sont empruntés aux biographies publiées par Mabillon, dans les j4ct, SS, O. S. /?., II.

ginaire de Constance, et combien d'autres, frappés sans doute de la sainteté du banni qu'ils avaient pu contemplera son passage, sentaient s'éveiller en eux le mépris du monde et accouraient grossir la phalange des vaillants anachorètes.

Quand Eustase mourut en 629, les trois communautés burgondes comptaient plusieurs centaines de moines. Le nombre s'accrut encore sous Walbert, ou Waldebert, le troisième abbé, dont le gouvernement de quarante et un ans, marqua l'apogée de l'œuvre de Colomban : il atteignit et dépassa même le chiffre de six cents. La ruche était pleine : il fallut essaimer. Or, dans la montagne du Jura, les Warasques venaient d'être évangélisés : le meilleur moyen de les maintenir, ne serait-ce point de leur appliquer la méthode des vieux Romains et d'installer, en pleine conquête de la foi, des colonies monastiques : ce fut le rôle de Grandval que l'on érigea dans la pittoresque vallée de la Birse, appelée plus tard le Val de Moutier, puis de Pfermund, au même diocèse de Baie; avec Saint-Ursanne, ces deux cloîtres formèrent une confédération, à la mode irlandaise, dont la tête fut Grandval et l'abbé, Germain, fils d'un sénateur de Trêves.

Ce fut la seule fondation directe de Luxeuil ; mais, sous l'impulsion des amis, des élèves et des religieux de l'abbaye, la floraison cénobitique ne s'en épanouit pas moins luxuriante. Comme Desle, Po-

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tentieD, Gall et Sigisbert qui semèrent, sur le chemin de Fexil, Lure, Constance, Saint-Gall et Dissentis, Romaric et Amé créèrent, sur le mont Habend, devenu le Saint-Mont, dans la haute vallée de la Moselle, au diocèse de Toul, le double monastère de moines et de « moniales » qui devait, dans la suite des temps, se transformer en ce célèbre chapitre noble de Remiremont, et ils y fiirent rejoints par Â.mould, Tcvéque de Metz, Tancétre des Carolingiens. Berchaire, un autre religieux de la Yàge, fonda Montiérender, au diocèse de Châlons-sur- Mame, et Hautevilliers, au diocèse de Reims, et Valéry, de concert avec Waldelène, le disciple que Colomban avait désigné pour le suppléer, au moment de Texil, se bâtit, à Leuconaus, au pays de Yimeu, diocèse d'Amiens, un ermitage qui devint bientôt une abbaye et qui se plaça sous son vocable et sous sa protection.

Donat, le filleul du saint patriarche, une fois monté sur le siège métropolitain de Besançon, n'oublia point, non plus que ses proches, la dette de reconnaissance qu'il avait contractée. Il érigea, dans sa ville archiépiscopale, pour des hommes, le monastère du Palais ou de Saint-Paul; il aida sa mère Flavia h fonder, pour des religieuses, le cloître de Jussanum, plus tard Notre-Dame, dans la même cité, et son frère Ramelène ouvrit, dans une vallée du Jura, un couvent de moines dont Jonas, qui nous

rapporte le fait, ne nous a point conservé le nom. . D'autres familles encore déployèrent un zèle aussi diligent. La burgonde Fara, la fille du leude Ha* gnéric, créa la communauté double d'Ëvoriacum, plus connue dans la suite sous le nom de Faremoutiers, au diocèse de Meaux. Leudin-Bodon, évêque de Toul, et Salaberge, sa sœur, enfants du leude Gondoin, ami de saint Eustase, élevèrent, pour des femmes, le premier, Bonmoutier, dans une vallée sauvage de son diocèse, et la seconde, sur la mon* tagne de Laon, le monastère de Saint-Jean.

Aux trois fils d'Autharius sont dues. Rebais, Jouarre, peut être aussi Rueil, toutes trois au diocèse de Meaux, et Ouen, ou Dadon, devenu archevêque de Rouen, accueillit dans son église, Wandrille, ce noble pèlerin de Tascétisme qui, dans un frais vallon, non loin de la Seine, à Fontenelle, réunit un groupe de disciples et, sans se laisser absorber par le souci de leur direction, aida puis* samment le leude Wanninge à bâtir, dans son domaine de Fécamp, une maison de religieuses.

Son ami, Philibert, cet autre voyageur, s'était formé à Rebais, à Técole de saint Aile, Tun des meilleurs élèves de Colomban ; il vint se fixer, non loin de Fontenelle, à Jumièges, sur Tune des boucles de la Seine, et son activité, peu satisfaite de cette importante fondation, trouva le loisir de restaurer Quinay, aux portes de Poitiers, et de

susciter, comme par enchantement, Pavilly et Montévilliers, au pays de Caux, diocèse de Rouen, Noirmoutier, dans Tile de ce nom, au diocèse de Poitiers, toutes trois maisons de « moniales ».

Éloi, Tami de Dadon, visita lui aussi Luxeuil et, ravi de ce qu'il y avait remarqué, il érigea plusieurs cloîtres dont le plus connu fut Solignac, dans les environs de Limoges. Un religieux de cette abbaye, Remacle, fut appelé par Sigebert, ou Sigisbert Ilf, le pieux souverain d'Austrasie, pour présider aux débuts des monastères royaux de Stavelot et de Malmédy, au diocèse de Maëstricht, et, promu évèque de cette Église, il continua sa bienveillante sollicitude à ses frères en religion.

Entre les prélats et les grands, c'était un véritable concours à qui favoriserait davantage les (ils du saint anachorète. Non contente de combler de ses libéralités les communautés de la Vôge, la reine Bathiide recourut à elles pour la création deCorbie et de Chelles, celle-ci pour les femmes, au diocèse de Paris, celle-là pour les hommes, au diocèse d'Amiens. Germer, ancien seigneur de la cour, comme Wandrille et Philibert, importa, selon toute apparence, les institutions luxoviennes dans le monastère de Pentale, jadis fondé par Termite Samson, au diocèse de Rouen. A Bourges, Berthoara, une noble matrone, érigea, pour des religieuses, Notre-Dame de Sales et Theudulf,

dans le même diocèse, bâtit j usqu'à trois abbayes, deux pour des moines, sur une île de la Marmande et à Jouet, sur TAubois, et une, pour des moniales, à Charenton, sur la même rivière de >la Marmande ; c'est à lui aussi que Nevers se reconnaissait redevable de sa communauté de Notre-Dame.

Saint-Âmand, Tinfatigable missionnaire, réclamait à Luxeuil des auxiliaires. Aichar, Omer, Bertin, Ebertramme, Mummolin et d'autres encore, au cœur dévoré de zèle, accoururent à son appel : ils travaillèrent à convertir les Belges et les Francs du Nord et, pour asseoir leur œuvre d'apostolat, ils établirent des monastères et des sièges épiscopaux. Amand fonda EInone, sur la Scarpe, dont Jonas, de Bobbio, l'historien de saint Colomban, fut abbé durant quelque temps; Aichar devint evêque de Tournay, Noyon et Vermandois; Omer, de Thérouanne ; Mummoiin, de Noyon ; Bertin fut abbé de Sithiu et Ebertramme, de Saint-Quentin.

Et la renommée de toutes ces merveilles parvenait jusque dans l'Érin et les cloîtres en tressaillaient de reconnaissance et d'enthousiasme. Et plus d'un moine sentait au fond de son cœur sourdre l'esprit d'aventures et, comme jadis les disciples de Comgall, avec la permission de leur supérieur, ils mettaient à la voile vers lé rivage de la Gaule, cette terre de bénédictions : tels Roding, ou Rouin, qui fonda Beaulieu, dans l'Argonne, au diocèse de

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Chàlons; Fricor et Caidoc qui portèrent le leude Riquier à bàtîr le cloître de Centule, au diocèse d'Amiens, plus tard Saint-Riquier; Sidonius, qui s'arrêta à Calais^ sur la côte même; Ultan et Foillan qui obtinrent de la générosité d'un leude le domaine de Fosse, au diocèse de Maëstricht, et saint Fursy, leur frère, qui fut si célèbre pour son voyage mystérieux aux séjours des âmes et qui institua le monastère de Lagny, dans le diocèse de Paris; tel saint Livin qui renonça à sa patrie et à la mitre archiépiscopale, pour venir évangéliser les peuples du Brabant, et qui reçut, à Hautem, la couronne du martyre; Pirmin, le fondateur de Reichenau, sur le lac de Constance, Florent et Arbogast, apôtres de TAIsace, et peut-être Dié, ou Déodat, qui, après de multiples pérégrinations, se fixa, au temps de Childéric II, dans la haute vallée de la Meurthe, en un lieu appelé Jointures, bientôt après Saînt-Dié. Ainsi, car il faut terminer une énumération qui se poursuivrait longue encore, TËurope occidentale, surtout le nord de la Gaule mérovingienne, se couvrit, durant le cours du vu^ siècle, d'un riche manteau de monastères, de religieux comme de « moniales p. Ce fut un événement important, car le monastère, à cette époque, était le centre vivant et stable de la civilisation sociale, morale et chrétienne. II ramenait ou maintenait aux champs une population jadis affolée par les invasions; il orga*

nisait le défrichement des forêts, le dessèchement des marécages, la mise en valeur des terres et des cultures ; il sauvait les lettres et les sciences et empêchait le niveau intellectuel de subir une trop sen« sible dépression ; il présentait à cette société barbare, fondée sur la violence et la passion, le modèle de la cité selon TÉvangile, où régnaient la sainteté et Tamour fraternel; il prêchait d'exemple Thumilité, la douceur, le renoncement, toutes les vertus qu^exalta le Sauveur; il fournissait des apôtres, des prédicateurs, des redresseurs de torts ; il formait le clergé; il entretenait la foi dans Tàme des fidèles; il ramenait à la vérité et au bien les brebis errantes et il gagnait au Christ les peuples assis encore dans les ténèbres du paganisme.

Tel fut le rôle de ces abbayes et Ton peut dire, sans craindre la contradiction, que la Chrétienté du moyen âge fut Tœuvre des moines et des évèques — et les évèques le plus souvent sortaient des cloîtres ou des écoles monastiques.

Or, cette forte et subite poussée de la vie cénobitique, à qui donc est-elle due, en majeure partie du moins, sinon à notre saint ? A sa personnalité si puissante et à Tébranlement profond que ses paroles et ses exemples, propagés par ses disciples, produisirent dans les âmes ? Colomban fut vraiment, en Gaule, surtout en la première moitié du vii^ siècle, le patriarche de la famille monastique ; non point

que sa règle régnât sans mélange dans toutes ces maisons qui, de près ou de loin, relevaient de Luxeuil : à cette époque, tout fondateur d'abbaye se faisait sa règle lui-même, en butinant par tous les codes qu'il voyait en usage autour de lui; et, du reste, nous Tavons constaté, le « miroir » de perfection chrétienne que le (ils spirituel de Comgall avait offert aux méditations de ses religieux, était trop dur à Thumaine faiblesse et il ne renfermait aucune prescription sur l'organisa tion, ni sur l'administration de la communauté.

En ce même temps précisément, une règle qu'il ne semble point avoir connue, commençait à se propager en France. Elle avait pour auteur l'italien Benoît, ermite à Subiaco et fondateur du Mont- Cassin, mort en 543, et elle se distinguait à la fois par son caractère positif, pratique et pondéré : toutes choses qui manquaient aux constitutions colombanistes. Elle offrait le même idéal de sainteté et d'abnégation ; mais elle avait une tendre compassion pour l'infirmité de notre nature. Elle tenait le juste milieu entre la rigueur excessive qui exige trop, et la molle condescendance qui ne demande point assez, et surtout elle déterminait, jusque dans les moindres détails, tout ce qui concernait l'emploi des journées, la distribution des offices, l'admission des novices, les vœux, le gouvernement de la maison, la réception des hôtes, etc.

On commença, selon toute apparence, par lui prendre ses dispositions organiques et par tempérer, diaprés son esprit, les trop rudes austérités de la règle. Walbert, du moins s'il faut en croire un diplôme de saint Faron*, dut procéder de cette façon pour son abbaye de Luxeuil et Babolène semble avoir agi de même à fiobbio. Les monastères qui s'ouvrirent, surtout à partir de 64o, dans le courant du vii^ siècle, par toutes les contrées de la domination mérovingienne — nous en pouvons juger par les chartes royales — furent établis « conformément aux institutions de saint Benoît et de saint Colomban ». Tels furent, pour en citer quelques-uns*, Barisy, aux environs de Laon; Bèze, au diocèse de Langres; Grosseau, au diocèse de Yaison ; Saint-Aignan, d'Orléans ; Saint-Pierre, de Fleury-sur-Loire, où devaient être vénérées les reliques de saint Benoit; Moyenmoutier, Senones et Galilée, ou Saint-Dié, au diocèse de Toul, dans la haute vallée de la Meurthe, et, de l'autre côté

I. Hauck (op. cit,^ I, 284, u. i), se fondant sur le silence de Jonas, serait disposé à croire que la mention a Régula S, Benedicti, ad modum Luxoviensis monasterii », qui se trouve dans une charte de saint Faron, de Meaux, pour Rebais (636) (Pardessus, />//?/., II, 40), et un passage, dans le même sens, de la vie de sainte Salaberge, 7 (Mabillon, Act,SS, O. «9. B,y II, 407) seraient des interpolations. — Jonas s'est tu en tant d'autres circonstances, surtout quand les faits avaient pour résultat d'abaisser le prestige de son héros, que son silence, ici, n*est point un argument péremptoire.

a. Pardessus, Diplomata, Paris, 1849. Tome II, pass'im^

des Vosges, en Alsace, Grégorienthal, au diocèse de Bàle ; Ébersmûnster et Marmoutier, au diocèse de Strasbourg.

Mais ses qualités mêmes de prudence et de modération assurèrent le triomphe complet et définitif de la règle du Mont-Cassin. En 817, sur la motion de Louis-le-Débonnaire, pour assurer Tunité de vie et de pratiques, le concile d* Aix-la-Chapelle prescrivit, dans tous les monastères de Tempire carolingien, l'adoption de la règle de saint Benoît. Luxeuil et Bobbio renoncèrent alors, s'ils ne rayaient déjà fait, à leurs observances si rigoureuses et aux traditions importées d'Irlande. Malgré leur importance et leur renom, ces cloîtres ne furent plus que de sirnples unités dans Tordre bénédictin et plus tard dans les congrégations de Saint- Vanne et du Mont-Cassin ; et Colomban, en dépit de l'histoire, passa, jusque dans sa chère maison de la Trébie, pour un disciple de saint Benoit, le grand patriarche des moines d'Occident'. Il se perdit dans l'innombrable phalange de saints et de bienheureux qui sèment, brillantes étoiles, le chemin par lequel l'ermite de Subiaco monta aux célestes parvis*.

I. Autour de ranclen baldaquin qui dominait la châsse et qui est encore conservé dans la crypte, à Bobbio, jse Kt cette inscription, pour le moins singulière : « S, Columbanus^ Hîbernensîs^ D, Benedtcti discipulus et sectator, etc. »

a. Saint Colomban est encore honoré dans Tordre de

Conformément à cette habitude du moyen âge, qui n^bonorait d'un culte spécial et solennel que le saint patron ou le bienheureux donton possédait la

châsse, Luxeuii célébra surtout saint Walbert et le souvenir du fondateur sV estompa dans une demi-lumière, tandis qu'à Bobbio, saint Colomban régnait en maître : il était le patron de Téglise abbatiale', le protecteur du monastère et de la cité ; les lieux qu'il avait aimés, le couteau et Técuelle de bois dont il s'était servi, étaient l'objet d'un culte pieux ; sa fête était solennisée avec éclat et son tombeau était le centre d'un pèlerinage très fréquenté.

La tourmente révolutionnaire ou les guerres du consulat ont fait tomber ces cloîtres, et de là Comté, et de l'Apennin. Mais, s'ils n'ont plus leurs moines, le diocèse et la ville de Bobbio restent fidèles à la mémoire de leur patron, de leur bienfaiteur insigne; l'église abbatiale, devenue paroissiale, conserve avec un soin diligent, sur le maitre-autel de la crypte, la châsse et son précieux dépôt, comme dans son trésor, l'écuelle de bois et le couteau qui passent pour avoir servi au bienheureux, et le buste d'argent qui renferme, mais presque en poussière, la chef du grand ascète. La fête du 23 no-

Saint-Benoît. Sa fête j est célébrée, à la fin de novembre, à des dates qui varient suivant les exigences du calendrier des différentes congrégations.

vembre y attire toujours un nombreux concours de prêtres et de pëlerinsi et les mères qui désespèrent de pouvoir allaiter leurs enfants, ont Tha-: bitude de faire bénir un pain sur Tautel de la crypte et de le faire couper par le couteau du saint : ce pain ainsi bénit doit leur redonner, et vigueur, et santé'. Colomban, de par la voix populaire, prend ainsi sa place dans la cohorte des saints secourables. Les reliques furent solennellement reconnues, en 1844? P^i" 1^ Vénérable Antoine Gianelli, alors évêque de fiobbio, Tun des zélés promoteurs de son culte, et le cinquantième anniversaire de cette cérémonie fut célébré avec pompe^ par un triduum, les 7, 8 et 9 septembre 18949 sur la motion et sous la présidence de Tévêque, Mgr Jean-Baptiste Porrati. Plusieurs paroisses des diocèses de fiobbio, de Plaisance, de Milan, de Tortone et de Chiavari s'honorent d'avoir comme patron ce défenseur des doctrines romaines, cet adversaire de Thérésie, et le bourg de San-Colombano, au diocèse de Lodi, se distingue entre tous dans ce culte de reconnaissance.

 Luxeuil, à Fontaine, et dans la région dufieuchot et duBreuchin, le souvenir du patriarche n*est pas complètement efTacé. Le petit séminaire établi dans les bâtiments du monastère s'est placé sous sa

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