LES TRAITES DE DISCIPLINE ET LA PREDICATION DE SAINT CYPRIEN
Le groupe des traités de discipline. — Ouvrages de circonstance et instructions pastorales. — La prédication de saint Cyprien.
En dehors des livres apologétiques, des recueils de textes, et de la correspondance, nous possédons de saint Cyprien huit traités authentiques. Les uns sont des œuvres de circonstance, les autres de simples instructions pastorales; et l'importance en est très inégale. Mais, par le fond, tous se rattachent plus ou moins à la catégorie des ouvrages de discipline ; et tous ont la forme de sermons. Outre leur valeur intrinsèque, ils ont pour nous ce grand intérêt, qu'ils nous font connaître, dans une certaine mesure, la prédication de saint Cyprien.
Sur les circonstances historiques de cette prédication, nous avons bien peu de renseignements. Au témoignage de son biographe, Cyprien aimait beaucoup à prêcher; ce qui n'a rien de surprenant chez un ancien rhéteur habitué au jeu de la parole, et
iU SAINT CYPRIEX.
chez un évêque tout entier à sa tâche, qui considérait comme le premier de ses devoirs l'instruction des fidèles. Nul doute qu'il n'ait prêché très souvent pendant les dix années de son épiscopat.
Il eut à prendre la parole dans tous les conciles de Carthage qu'il présida. Parmi ses traités sont conservés deux discours, dont il donna lecture à l'assemblée de 25 1; et nous possédons aussi la petite allocution qu'il prononça à l'ouverture du grand concile de 256. Il semble être allé parfois prêcher hors de Carthage, dans d'autres communautés africaines, sans doute à la demande d'évêques voisins ou pendant la vacance d'un siège. Vers le milieu de l'année 201, nous le rencontrons à Hadrumète. Dans l'été de 252, il écrit aux chrétiens de Thibaris : « J'avais pensé, mes chers frères, et je désirais fort, si les affaires et les circonstances le permettaient, répondre à l'invitation que vous m'avez fréquemment adressée, et me rendre en personne auprès de vous. Si modeste que soit mon éloquence, je comptais aller fortifier, par mes exhortations et ma présence, les frères de là-bas ». Ne pouvant s'absenter cette fois, il s'excuse auprès des fidèles de Thibaris; et, en attendant la visite promise, il leur envoie ses conseils par lettre. Plus tard, durant son exil de Curubis, il exprime encore le regret d'être retenu par les ordres du proconsul et de ne pouvoir aller exhorter lui-même les confesseurs de Numidie. Ces quelques faits attestent, semble-t-il, que la prédication de Cyprien a parfois rayonné en divers sens. Mais, naturellement, c'est surtout à Carthage, dans sa ville épiscopale, qu'il a prêché.
Un fragment sur Job, que cite le diacre Pontius, paraît provenir d'un sermon prononcé par Cyprien
au temps de sa prêtrise, ou au début de son épiscopat. Plusieurs lettres écrites durant les persécutions, notamment les lettres aux confesseurs, ont tout à fait l'allure de sermons. Pendant la peste de Carthage, l'évèque soutint le courage des fidèles par son éloquence autant que par son exemple ; Pontius analyse un des discours prononcés alors, et en reproduit même un fragment. Cyprien lui-même, dans la préface du recueil dédié à Fortunatus, fait allusion à des sermons, où il s'efibrçait d'armer contre les persécutions le peuple de Dieu et de l'animer « par le clairon de sa voix ». Et, dans la belle péroraison du même recueil, il nous donne sans y songer un spécimen de ces exhortations. Enfin, il prêcha très fréquemment dans les derniers jours de sa vie, en attendant le martyre : « Alors qu'étaient soulevés déjà les flots du monde, dit Pontius, alors que grondait la tempête, déchaînée par la présomption des princes contre le nom chrétien, l'évèque saisissait toutes les occasions d'instruire les serviteurs de Dieu, en leur rappelant les exhortations du Seigneur; il les engageait à fouler aux pieds les passions de ce temps, et les animait par la contemplation de la gloire à venir ».
Telles sont les rares indications, et bien sommaires, que nous avons pu recueillir sur la prédication de Cyprien. On devrait renoncer a se faire une idée précise de son éloquence, si nous ne possédions les traités de discipline. Ces traités, nous l'avons dit, ont tous l'apparence de sermons ou d'instructions pastorales; et c'est bien ainsi que le diacre Pontius nous les présente, dans le chapitre où il résume l'œuvre de son maître. Tous ces ouvrages semblent avoir pour origine de vrais discours.
réellement prononcés; le fait est même certain pour plusieurs d'entre eux. Mais, tels que nous les lisons, ce sont évidemment des discours remaniés, écrits après coup ou récrits pour la publication, comme les chefs-d'œuvre de l'éloquence profane chez les Grecs ou les Romains. Le souci du style, les proportions harmonieuses du développement, la préoccupation du rythme et de la mesure, toute la mise en œuvre ne laisse à cet égard aucun doute. La phrase oratoire, chez Cyprien, n'a rien de ces allures populaires, de ces négligences et de ces tours familiers, qu'on observe à d'autres époques chez les sermonnaires africains. D'ailleurs, il appelait luimême ces discours de « petits livres » [libelli), et ses correspondants de Numidie les désignaient sous le nom de « traités » [tractatus).
On voit dans quelle mesure les ouvrages de discipline peuvent nous renseigner sur la prédication de Cyprien. Ce sont bien des discours, mais des discours revus et corrigés par un évêque qui pèse ses mots et reste un fin lettré. Nous n'y trouvons point son éloquence prise sur le fait, ses « paroles vivantes », comme dit son biographe. Mais nous y pouvons étudier la méthode, les tendances et les procédés de sa prédication.
FRAITES DE DISCirLINE. lo3
C'est Ion âme que tu as perdue, malheureuse. Tu es aorte pour l'Esprit; tu te survis à toi-même. Désormais, quand tu marches, lu portes ton cadavre : et tu ne te flagelles pas vigoureusement? tu ne gémis pas <ans cesse? et tu ne songes pas, par honte de ton crime, ou pour te lamenter sans trêve, à te cacher? »
Que tous ces coupables, dans leur inconscience, tfectent d'oublier leur faute, et prétendent de haute lutte rentrer dans la communauté, cela peut se comprendre encore. Mais que les confesseurs, du droit de leur mérite personnel, veuillent ouvrir toutes grandes aux apostats les portes de l'Eglise, voila qui est vraiment extraordinaire. Cyprien s'élève énergiquement contre ces orgueilleuses revendications. Il admire et loue ceux qui ont souffert pour la foi, mais il leur rappelle qu'ils devraient donner l'exemple de îa discipline ; sous aucun prétexte, ils ne peuvent rien demander qui soit contraire aux lois de Dieu et de l'Église.
En fait, Dieu seul a le droit de pardonner ; à l'Eglise seule, c'est-à-dire à ses chefs, il appartient de fixer les conditions de la réconciliation avec l'Eglise. Mais les évéques eux-mêmes ont leur devoir tracé d'avance par les livres saints. Les textes de l'Ecriture sont formels, et n'admettent point l'hypothèse l'un pardon accordé à la légère. D'ailleurs, dans le vas présent. Dieu a manifesté clairement sa volonté, en frappant lui-même bien des coupables. Et l'orateur allègue une série de miracles, qui se sont produits pendant la persécution. Un chrétien, qui étai monté auCapitole de Carthage pour aposlasier, y est devenu muet. Lne femme, qui s'était mise au bain après son abjuration, y fut la proie d'un démon, se coupa la langue avec les dents, et mourut au milieu