‹ Saint Cyprien, évêque de Carthage, 210-258Chapitre 9 sur 18 · S6 SAINT CYPRIEN · texte numérisé non relu

S6 SAINT CYPRIEN

et les écrivains donatisles, par saint Augustin, par les polénaistes du v* et du vi* siècle ; il a beaucoup contribué à maintenir dans la contrée la tradition du texte biblique latin adopté par l'évèque de Carthage. Nous avons une preuve curieuse de cette popularité, même hors d'Afrique, au début du v^ siècle : Pelage, le célèbre hérétique, composa un recueil de Testimonia sur le modèle de celui de Cyprien.

Comme on Ta vu, un des éléments essentiels de l'apologétique, le problème des rapports du christianisme avec le paganisme, est presque absent des Testimonia ; il manque complètement aux deux premiers livres, et n'apparaît qu'accidentellement dans le troisième. Cette omission singulière s'explique probablement par la conception primitive de l'ouvrage, qui devait être dirigé surtout contre les Juifs. En tout cas, cette lacune est comblée, dans une certaine mesure, par l'autre recueil de citations bibliques : le recueil dédié A Foî^tunatuSy qui, dans plusieurs manuscrits, a pour sous-titre : De exhoitatione martyrii.

Cet opuscule a été composé par Cyprien pendant les premiers temps de son exil à Curubis, dans l'automne de 25^. >ous ne savons rien de précis sur le Fortunatus à qui est adressé le livre. Plusieurs personnages de ce nom figurent dans la correspondance ou les documents du temps : un sous-diacre de Carthage ; un des évêques schismatiques de la même ville; plusieurs évêques catholiques de la région, qui prirent part aux conciles. C'est probablement à l'un de ces derniers qu'est dédié l'ouvrage; car plusieurs détails du préambule semblent indiquer que le Fortunatus en question était un chef de communauté.

L'auteur explique, dans sa préface, l'objet du livre

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et la méthode adoptée. Une nouvelle persécution venait d'éclater; Fortunatus avait prié Cyprien de « composer un recueil d'exhortations, tirées des divines Ecritures, pour préparer et fortifier les esprits des frères ». Gyprien jugea l'idée bonne. Averti par le souvenir des défections qui l'avaient tant attristé quelques années auparavant, il saisit cette occasion de rédiger un manuel sur le devoir des chrétiens en temps de persécution ; « Il ne suffit pas, dit-il, que nous excitions le peuple de Dieu par le clairon de notre voix ; nous devons encore fortifier par le rappel des leçons divines la foi des croyants, la vertu consacrée et dévouée à Dieu ».

Ici encore, il s'est surtout proposé d'être bref. Pour cela, il a renoncé à écrire un traité proprement dit. Il s'est contenté d'en esquisser le plan, de poser une série de thèses logiquement enchaînées, et appuyées chacune par un groupe de citations bibHques. C'est ce qu'il explique* très nettement à Fortunatus : '( Pour ne point allonger outre mesure mon discours, mon très cher frère, pour ne pas fatiguer l'auditeur ou le lecteur par l'abondance d'un trop large développement, j'ai fait un abrégé. J'ai d'abord posé les principes que l'on doit connaître et retenir; puis, j'y ai joint, chapitre par chapitre, les prescriptions du Seigneur : et ainsi, j'ai confirmé ce que j'avais avancé par l'autorité des leçons divines ». Il justifie sa méthode par une ingénieuse métaphore : ce tissu de textes sacrés est comme une étoffe avec laquelle chacun pourra se faire un vêtement à sa taille. — C'est à peu près, on le voit, la méthode inaugurée par les Testimonia. Telle est bien la pensée de l'auteur, car il caractérise ici son procédé presque dans les mêmes termes : «L'ouvrage que je

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t'envoie, dit-il, est moins un véritable traité, ce me semble, qu'un recueil de matériaux pour un traité ». Il y a pourtant une petite différence. Les Testimonia étaient entièrement impersonnels; l'auteur n'y intervenait que pour classer et grouper les textes. Ici, au contraire, sauf dans les premiers chapitres, il ne s'efface point complètement. Il prend la parole de temps à autre, soit pour relier les citations, soit pour tirer des passages de l'Écriture les leçons pratiques; et il ajoute au recueil une péroraison, d'ailleurs éloquente. Il avait déclaré bien haut, dans sa préface, qu'il renonçait h faire œuvre littéraire ; il était résolu, disait-il, « à supprimer le superflu, les paroles d'auteur, à écarter les lenteurs et les détours du langage humain, à reproduire seulement les leçons de Dieu, les préceptes par lesquels le Christ exhorte ses serviteurs au martyre ». Malgré tout, l'écrivain n'a pu se résigner, cette fois, à abdiquer tout à fait : aux citations de TEcriture, il a souvent mêlé sa prose.

Les textes bibliques n'en restent pas moins l'essentiel, et de beaucoup; et c'est surtout dans le groupement ou la coordination de ces textes, que se montre l'auteur. Il a exposé son plan à la fin de sa préface, qui contient une sorte de sommaire de tout l'ouvrage. L'objet principal du recueil est indiqué parle sous-titre; c'est l'exhortation au martyre. A cette préoccupation dominante se rapportent les huit dernières thèses, qui remplissent la plus grande partie du livre. Les chrétiens, dit Cvprien, ne doivent rien préférer au Christ, et ils doivent se méfier toujours des embûches du diable. Ils doivent persévérer dans la foi, pour mériter la couronne. Ils doivent considérer la persécution comme une épreuve, et ne point s'en effrayer; car ils sont protégés par Dieu, et Dieu est

plus puissant que le diable. Les persécutions ont été prédites, et toujours les justes ont été opprimés. Des récompenses éternelles attendent les martyrs après les épreuves et les souffrances de cette vie.

Le point de départ de cette série de thèses, c'est ce postulat, que Dieu interdit aux fidèles tout pacte avec l'idolâtrie. C'était une vérité si évidente pour un chrétien, qu'ici la démonstration semblait superflue. Cependant, Cyprien n'a pas cru devoir s'en dispenser, sans doute sous l'impression que lui avaient laissée les apostasies du temps de Dèce. D'où les cinq thèses qui ouvrent le recueil : vanité du culte des idoles; obligation d'adorer Dieu seul ; menaces et sévérité de Dieu contre ceux qui sacrifient aux idoles. — Par la présence de ces cinq thèses, posées au début du livre, \eJd Fortunatum prend une allure d'apologie : la critique du paganisme y sert de base au sermon.

De ce recueil si l'on rapproche les trois livres des Testimonial on aura une idée nette de l'apologétique de Cyprien. Cette conception, on ne la trouve, aussi complète et aussi précise, dans aucun des traités proprement dits qui touchent à la question des rapports du christianisme avec le paganisme : ni dans le pamphlet contre Demetrianus, qui contient seulement une réponse aux païens sur un point particulier ; ni dans le Ad Donatum, qui est presque un fragment de mémoires personnels, de confessions sur le rôle de la grâce dans la conversion ; ni, à plus forte raison, dans le Quod idola dii non sint^ qui est une indigeste compilation. Au contraire, les deux recueils de textes sacrés nous initient pleinement à la pensée de Cyprien. On y trouve un système complet d'apologie : i° fausseté du paganisme, et nécessité de repousser toute concession à l'idolâtrie [Ad

SALNT CÏPUIEN.

lurtunatunij-, 2° déchéance des Juifs et avènement d'une Loi nouvelle (livre I des Testimonia); W' démonstration de la vérité du christianisme (livre II) ; 4° morale chrétienne et discipline (livre III).

Dans l'ordonnance générale et le détail de ce système, est très fortement marquée l'influence de Tertullien, qui avait posé et traité toutes ces questions, et qui même les avait étudiées d'ensemble dans son Jpologétique, Mais, si la matière et le fonds d'idées sont à peu près identiques chez les deux auteurs, Cyprien inaugure une méthode toute diflférente. Il tient comme non avenu tout l'efFort de la pensée profane. Il affecte généralement d'ignorer la littérature grecque et romaine. Il parle très rarement des philosophes, et seulement pour les condamner en bloc. Par exemple, il écrit à l'évêque numide Antonianus : « Des chrétiens aux philosophes, il y a très loin... Il faut éviter ce qui vient non de la bonté de Dieu, mais de la présomption d'une philosophie sévère ». Dans un de ses traités, il raille les prétendues vertus des stoïciens: « Nous voyons, ditil, que les philosophes ne sont ni humbles ni doux; mais ils sont très contents d'eux, et, par cela même qu'ils sont contents d'eux, ils déplaisent à Dieu. Il n'y a pas chez eux de vraie patience, mais une audacieuse insolence, une affectation de liberté, et la jactance éhontée d'un courage qui s'étale à demi nu ». Ailleurs, il attribue la révolte et les méfaits de Xovalianus à la pernicieuse influence de la philosophie.

D'où le parti pris de Cyprien dans ses polémiques et dans sa méthode apologétique.. Au lieu de chercher partout des arguments, comme Tertullien ou Augustin, il n'invoque jamais que l'autorité des

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livres sainis. Il laisse entièrement de côté toutes les raisons profanes : l'argumentation juridique, les appels à l'équité, à la liberté de conscience, tout l'arsenal de la philosophie. Une seule t'ois, il s'adresse aux païens, dans le pamphlet contre Demetrianus; et, là encore, il n'oppose à ses adversaires que les textes de l'Écriture, sans valeur pour des idolâtres. Lactance s'étonnait déjà de cette tactique, et la critiquait à bon droit. — En somme, l'apologétique de Cyprien ne vise guère que les chrétiens : sa position, très forte contre les hérétiques, forte encore contre les Juifs, était faible contre les païens. On voit clairement que, s'il eût écrit une véritable Apologie^ cette Apologie eût été un perpétuel commentaire de textes sacrés. Au fond, il ne se proposait pas de convaincre, ni de gagner des âmes; il voulait seulement affermir dans la foi les âmes déjà conquises. Son apologétique n'est pas d'un docteur ni d'un penseur, mais d'un homme d'action, d'un évêque.

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