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de terribles convulsions. Une autre femme, qui avait apostasie secrètement, l'ut étouffée la première fois qu'elle voulut communier. Une autre ouvrit une armoire, où elle conservait du pain consacré par l'Eucharistie : une flamme en sortit, et l'empêcha d'y loucher. Un homme, qui avait emporté chez lui sa part des Saintes Espèces, s'aperçut en arrivant qu'il avait entre les mains de la cendre. Beaucoup d'autres renégats ont été frappés de folie, ou sont hantés par un démon. Parmi tous ces signes delà colère divine, Cvprien cite un fait dont lui-même avait été témoin. Une petite fille, dont les parents s'étaient enfuis, était restée sous la garde d'une nourrice. Celle-ci conduisit l'enfant aux magbtrats, qui lui firent manger du pain trempé dans le vin du sacrifice. La persécution finie, la fillette fut amenée par sa mère h l'assemblée des fidèles. Là, elle s'agita pendant les prières, et ne cessa de pleurer. Après la consécration, elle repoussa le calice, et un diacre dut la faire boire de force. Alors, elle vomit tout; ce qui éveilla les soupçons et permit de découvrir la trahison de la nourrice.
Ces exemples, comme les textes de l'Ecriture, montrent bien quelle est la volonté de Dieu, et quel est le devoir des évêques. En terminant, C} prien insiste sur la solution qu'il avait indiquée déjà en plusieurs passages de son discours : la nécessité d'une pénitence en règle. Il interpelle les apostats, les adjure de songer à racheter leur faute, avant d'en demander le pardon, leur signale les movens d'obtenir de Dieu leur grâce : un repentir sincère, la prière, l'aumône, ou le martyre.
Ce traité sur les lapsiy l'un des plus célèbres de Cyprien, est aussi l'un des plus complets. C'est à la
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fois un sermon, un mandement, un programme : le programme très net d'un politique avisé, qui par ses adroites négociations, et par son autorité morale, avait rallié à ses idées toute l'Kglise d'Afrique; un mandement très ferme et très habile, où les sévérités de l'évêque s'enveloppaient de charité et de compassion ; un sermon plein d'onction et d'éloquence, qui toujours cherchait dans l'Ecriture la règle de vie. L'ouvrage est d'une grande variété de ton : entre le cri de triomphe ou les effusions lyriques de l'exorde, et les touchantes exhortations de la fin, se déroule une solide argumentation, quia pour base l'interprétation des textes sacrés, mais qui s'anime d'invectives, de récits réalistes et de tableaux satiriques. Ce discours, lu au concile de 201, donne une haute idée de l'éloquence de Cyprien.
L'opuscule De catholicae Ecclesiae unitate vise les schismatiques du temps, surtout ceux qui s'étaient séparés de l'Eglise par excès de sévérité dans l'affaire des lapsi^ c'est-à-dire les Novatianistes. Lu comme le précédent au concile de 201, cet ouvrage a dû être composé vers la fin de la session, après l'excommunication de Novatianus.
Pour comprendre ce traité Sur Uunité de VEglise, on doit commencer par écarter le souvenir du célèbre sermon de Bossuet qui porte le même titre. Malgré les apparences, les deux discours n'ont rien de commun ; les mots n'ont pas ici le même sens. Bossuet cherche à concilier la suprématie romaine avec les libertés d'une Église nationale. La question ne pouvait se poser ainsi au temps de Cyprien.
Ce que Cyprien entend par unité de VEglisBy c'est simplement l'unité de la communauté chrétienne en chaque ville, et la solidarité de toutes les commu-
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nautés catholiques en lace de l'hérésie ou du schisme. Felicissimus, à Carthage, s'était séparé de son évêque et allait bientôt lui opposer un rival ; les Novatianistes, h Rome, en Afrique etailleuis, commençaient à organiser des communautés distinctes. Cyprien croyait naturellement, et soutenait avec tous les Catholiques, qu'il n'y avait pas de salut ni de véritables chrétiens en dehors de l'Église établie. Il prétendait le démontrer par le témoignage de l'Ecriture ; et c'est l'objet, l'objet unique de son traité.
Le De unitnte, comme le De lapsis, est assez complexe. Il contient, à la fois, l'exposition d'un point de doctrine, des polémiques, etun sermon.
Voici, d'abord, la doctrine. L'unité de l'Eglise est prouvée par les textes du Nouveau Testament. Cyprien résume sa thèse dans cette formule énergique '. K( Il y a un seul Dieu, un seul Christ, une seule Eglise, une seule foi, un seul peuple de fidèles, groupés par le lien de la concorde dans l'unité solide d'un seul corps ».
Dieu a fondé son Eglise sur Pierre, qui est le symbole de l'unité et de l'épiscopat. Comme l'Église, l'épiscopat est « un et indivisible ». Tous les évêques doivent veiller sur l'unité, car chacun d'eux délient une part de l'épiscopat commun. Pour expliquer le rapport des Églises locales avec l'Église universelle, l'orateur imagine une série d'ingénieuses comparaisons : le soleil et ses rayons, le tronc de l'arbre et ses branches, les multiples dérivations des eaux d'une même source. Ainsi l'Église rayonne en tous sens, pour éclairer, abriter et abreuver tous les hommes ; elle se compose d'une foule de communautés, et cependant elle est une. En dehors d'elle, il n'y a point de salut. Et dans chaque région, dans
chaque ville, il ne saurait y avoir qu'une seule comluunauté. un seul évêque.
Cette conception impliquait une condamnation formelle de toute hérésie, de tout schisme. Aussi l'exposé de la doctrine tourne-t-il fréquemment à la polémique. Sans cesse, Cyprien part en guerre soit contre Thérésie ou le schisme en général, soit contre les schismatiques de son temps. Il entreprend de démontrer que toutes les hérésies viennent du diable. Quiconque se sépare de la communauté et de l'évèque, devient par cela seul un ennemi : « On ne peut avoir Dieu pour père, quand on n'a pas l'Eglise pour mère... Celui qui n'observe pas l'unité, n'observe pas la loi de Dieu ; il ne garde pas la foi due au Père et au Fils, il ne garde pas la \ie et le salut i). Hors de la communauté catholique, il n'y a qu'erreur et impiété. De la part des transfuges, tout est nul et non avenu : prières, sacrifices, miracles, martyre même : « Ces gens-là, même s'ils sont tués en confessant le nom du Christ, ne lavent point leur tache dans le sang. La faute inexpiable de leur discorde ne peut être eflPacée même par la souffrance. On ne peut être martvr, quand on n'est pas dans l'Eglise ».
Au nom de ces principes, Cyprien condamne sans appel tous les schismatiques du temps. Il constate les progrès de l'esprit d'indiscipline, qui aboutit à la révolte. Il vise surtout les plus redoutables ennemis de l'Église à cette époque, les Novatianistes. Il raille leurs communautés, leur clergé, leurs évêques. Il montre l'inefficacité de leurs sacrements. Quant aux confesseurs égarés dans le schisme, ils ont par là même perdu tout leur mérite ; et ils sont d'autant plus coupables, qu'ils auraient dû donner à tous
l'exemple. Parmi ces confesseurs, il en est un que Cvprien poursuit surtout de ses malédictions et de ses sarcasmes; c'est le chef de la secte nouvelle. Sans le nommer, il désigne clairement Novatianus, cet insensé, dit-il, « qui, dans sa fureur de discorde, coupe l'Eglise en deux, qui détruit la foi, qui trouble la paix, qui met en déroute la charité, qui profane le sacrement ». Il l'accuse de trahison, et le déclare plus coupable même que les apostats : « Son crime, dit-il, est pire que celui des lapsi... Le renégat a nui à lui seul ; l'auteur d'une hérésie ou d'un schisme a entraîné avec lui et trompé bien des gens. L'un a causé la perte d'une seule âme; l'autre a compromis le salut d'une foule d'âmes ».
En même temps qu'il combat les ennemis de l'Église, Cyprien met les fidèles en garde contre leurs séductions, et leur indique les moyens de se maintenir toujours dans la bonne voie. Il les exhorte à fuir les sectes, et, pour cela, à rester toujours en communion avec l'évêque. Il les engage à imiter la simplicité et la charité des vrais chrétiens, à ne jamais rompre cette paix que Dieu recommande à son peuple, et dont 'es anciennes communautés ont donné l'exemple. Il leur prêche la piété et l'aumône; car c'est dans l'affaiblissement de la foi, qu'est la grande cause des misères de l'Eglise. Surtout, il leur recommande de s'interdire tout commerce avec les schismatiques : « Évitez, je vous en prie, dit-il, évitez les hommes de ce genre ; éloignez de vous et de vos oreilles leurs discours pernicieux, comme une contagion mortelle... Il faut se détourner et se tenir à l'écart de quiconque est séparé de l'Église. Un tel homme est pervers, il pèche, il est condamné par lui-même. Croit-il être avec le Christ, celui qui combat les évê-
Les ouvrages de circonstance. — Le De lapsis et le De catholicae Ecclesiae unitate. — Rapports de ces deux opuscules — Comment ils se complètent l'un l'autre. — Intérêt historique.
Les plus intéressants et les plus originaux de ces traités sont les ouvrages de circonstance. Deux d'entre eux se rapportent directement aux très vives polémiques qui ont troublé l'Eglise d'Afrique vers la fin et au lendemain de la persécution de Dèce. C'est le De lapsisy et le De catholicae Ecclesiae unitate.
Ces deux opuscules, qui datent du même temps, et qui sont nés k peu près des mêmes circonstances, se complètent et s'éclairent mutuellement. Ils ont été écrits au printemps de sSi, après le rétablissement de la paix religieuse. Vers la fin de la même année, dans une lettre de félicitations aux confesseurs romains qui venaient d'abandonner le parti de Novatianus pour se réconcilier avec le pape Cornélius, Cyprien disait de ces deux traités : « Tout cela, vous pouvez l'examiner à fond en lisant des livres dont j'avais donné récemment lecture ici, et que je vous avais transmis pour vous les faire lire, à vous aussi, en raison de notre commune affection. Dans ces livres ne manquent ni les reproches et les réprimandes aux lapsi, ni les remèdes qui peuvent les guérir. Mais j'ai expliqué aussi l'unité de l'Eglise catholique, autant que je l'ai pu avec mon médiocre
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talent. Ce livre-là doit vous plaire maintenant de plus en plus, j'en ai Tassurance; car vous le lisez désormais dans des dispositions d'esprit qui doivent vous le faire approuver et aimer : ce que nous avons écrit avec des mots, vous le justifiez par vos actes, puisque vous revenez à l'Eglise en y ramenant l'unité de la charité et de la paix ». Donc Cyprien avait récemment, à Carthage, lu publiquement les deux opuscules. Où les avait-il lus? Ce ne peut être qu'au concile.
En effet, dans chacun de ces discours, l'orateur s'adresse successivement à deux publics très différents. D'une part, aux fidèles en général, ou bien à certains groupes de fidèles, aux confesseurs, aux apostats. D'autre part, aux évêques, ses collègues, à qui il rappelle leur devoir. Il parle librement des vices et des passions profanes de certains chefs de communautés. Il recommande aux évêques de se montrer sévères pour les renégats : « L'évêque du Seigneur, dit-il, doit non pas tromper par une fallacieuse indulgence, mais pourvoir au salut en apportant le remède ». Il montre à ses collègues la nécessité de maintenir l'unité de l'épiscopat : «Cette unité, dit-il, nous devons l'observer avec constance et la défendre, surtout nous, les évêques, nous qui sommes les chefs de l'Église, de façon à prouver que l'épiscopat, lui aussi, est un et indivisible ». Ainsi, les deux discours ne se comprennent, que s'ils ont été prononcés ou lus devant une assemblée qui réunissait à la fois de nombreux évêques et les fidèles d'une communauté. Or, telle était précisément la composition des conciles de Carthage présidés par Cyprien : à côté des évêques africains, qui seuls avaient voix délibérante, figuraient des prêtres, des
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diacres ou différents clercs; et le peuple, debout et muet, assistait aux séances. On ne peut donc douter que les deux traités, en forme de discours, aient été lus au concile de 23 i. Et c'est sous cette forme définitive qu'ils nous sont parvenus.
Le De lapsis est dirigé contre le parti de l'indulgence : tout d'abord, naturellement, contre les apostats qui réclamaient impérieusement leur réintégration dans l'Église, puis contre les confesseurs qui avaient accordé à la légère des billets d'absolution, enfin contre les clercs qui inclinaient au pardon sans réserve. Les adversaires étaient nombreux : aussi l'orateur débute-t-il par un long exorde insinuant, destiné à préparer les esprits. Ses premiers mots sont un cantique d'actions de grâces, en l'honneur de la paix religieuse, rendue aux fidèles par la volonté divine. Ensuite, il se tourne vers les confesseurs, les salue au nom de l'Église, et, sur le ton lyrique, les félicite de leur héroïsme : « Voici, dit-il, la blanche cohorte des soldats du Christ, qui ont brisé par leur ferme attitude les attaques farouches et désordonnées de la persécution ; toujours prêts à supporter la prison, toujours armés pour affronter la mort. Vous avez résisté vaillamment au monde, vous avez offert à Dieu un spectacle glorieux, et, pour l'avenir, vous avez servi d'exemple à vos frères... Avec quelle allégresse votre mère l'Église vous accueille dans son sein, au retour du combat! Qu'elle est heureuse, qu'elle est joyeuse de vous ouvrir ses portes, pour que vous entriez, en rangs serrés, avec les trophées conquis sur l'ennemi vaincu ! Au milieu de ces triomphateurs s'avancent même des femmes, qui outre le monde ont vaincu leur sexe. Avec eux s'avancent encore, milice doublement glorieuse, des vierges et
des enfants, qui par leurs vertus ont dépassé leurs années ». Non content de féliciter les confesseurs, Cyprien justifie hautement la conduite de ceux qui, comme lui, s'étaient dérobés par la fuite.
Après tous ces compliments aux chrétiens dont l'attitude a été irréprochable, il arrive à la question, aux multiples trahisons des renégats. Tout d'abord, il les plaint; et, se mettant lui-même en scène, avec une émotion communicative, il pleure avec eux sur leurs fautes : « Que faire maintenant, s'écrie-t-il, que faire, mes chers frères? Au milieu des sentiments contraires qui m'agitent, que dire, et comment? Il faut des larmes plus que des mots pour exprimer notre douleur, pour pleurer sur la plaie de notre corps, pour nous lamenter sur les pertes multiples d'un peuple si nombreux... Je souffre, mes frères, je souffre avec vous. Et, pour apaiser mes douleurs, je ne puis reposer ma pensée sur le souvenir de mon innocence personnelle et de ma santé particulière ; carie pasteur est plus blessé encore par les blessures de son troupeau. Mon cœur est avec chacun des coupables, je prends ma part du chagrin et de la mort qui pèsent sur lui. Je me lamente avec ceux qui pleurent, je crois m'humilier avec ceux qui s'humilient ». Mais, si la charité du chrétien peut s'attendrir, le devoir de l'évêque est de rappeler à tous les exigences de la loi divine, et de montrer aux coupables le chemin du salut. C'est ce que va faire Cyprien, en insistant tour h tour sur la conduite criminelle des apostats et sur la nécessité d'une pénitence.
Ce qui l'étonné et l'indigne par-dessus tout, c'est la prodigieuse inconscience de la plupart des lapsi. Ils ne se rendent même pas compte de la gravité de
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leur faute. Aussi l'orateur croit-il devoir leur expliquer, avant tout, la vraie cause de la persécution . C'est une épreuve imposée par Dieu à son peuple. La foi s'affaiblissait, la discipline se relâchait sous l'influence d'une longue paix: Dieu a voulu punir l'Eglise et la purifier par la souffrance. Voilà ce que n'ont pas compris bien des chrétiens. Au lieu de saisir cette occasion de racheter leurs faiblesses antérieures, ils ont renié cyniquement leur religion dès les premières menaces de violences. Cyprien trace un tableau énergique de cette lamentable déroute. Ce fut, dans toute l'Eglise d'Afrique, comme une épidémie de lâcheté. Avant même d'être arrêtés, les chrétiens couraient en foule au forum, pour y sacrifier au plus vite. On en a vu supplier les magistrats de leur accorder un tour de faveur, craignant d'être obligés de remettre au lendemain leur apostasie. L'orateur n'arrive point à comprendre cette intrépidité dans la trahison, cette décision dans la lâcheté : « Quand de vous-mêmes, s'écrie-t-il, vous êtes allés au Capitole, quand vous vous êtes approchés volontairement pour commettre ce crime infâme, votre pied n"a donc point chancelé? vos yeux ne se sont pas voilés? votre cœur n'a pas tremblé? vos membres n'ont pas fléchi? vos sens ne se sont pas engourdis? votre langue n'a pas été paralysée? la parole ne vous a pas manqué? Un serviteur de Dieu a-t-il pu là-bas se tenir debout, et parler, et renoncer au Christ après avoir renoncé au diable et au monde? » Bien mieux, on s'entraînait mutuellement, comme pour une action héroïque. Les pères poussaient leurs enfants aux autels. D'autres, par un reste de pudeur, se contentaient d'acheter des certificats de sacrifice ; mais ceux-là, au fond, n'étaient o^uère moins cou-
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pables. Tous ont trahi par peur de l'exil et de lu souffrance, surtout dans la crainte de perdre leurs biens. Ils n'ont pas même l'excuse de la contrainte, comme ceux qui ont cédé au milieu des tortures.
Une autre preuve de cet aveuglement des renégats, c'est que la plupart ne témoignent aucun remords. Ils oublient leur trahison dans une vie de luxe et de plaisirs. Pour ceux-là, l'orateur est sans pitié. Il les poursuit de ses anathèmes ou de ses sarcasmes, avec une éloquence âpre et mordante de satirique. Voici pour les hommes : « Nous croyons peut-être qu'il se lamente de tout son cœur, que par des jeûnes, des larmes et des flagellations, il cherche à désarmer le Seigneur. Eh bien! depuis le jour de son crime, il fréquente régulièrement les bains, il se gorge de bons repas, il se gonfle de nourriture jusqu'à l'indigestion, et, le lendemain, soulage son estomac. Il ne partage ni ses mets ni ses boissons avec les pauvres gens dans le besoin. Il est gai, il est joyeux d'allure; c'est sa façon de pleurer sa mort ». Voici maintenant pour les femmes et leurs coquetteries : u Et celle-là, croyez- vous qu'elle gémisse et se flagelle? Elle ne songe qu'à se parer d'une robe précieuse, oubliant qu'elle a perdu la parure du Christ. Elle se couvre de bijoux, de colliers richement travaillés, sans pleurer la perte de ses ornements divins et célestes. Eh bien 1 tu as beau te draper dans tes vêtements étrangers, dans tes robes de soie : tu es nue. Tu as beau te parer de bijoux d'or, de perles et de pierres précieuses : sans la beauté du Christ, tu es laide. Toi qui teins tes cheveux, cesse de le faire maintenant du moins, en un temps de douleurs. Et loi qui peins tes yeux avec un fard de poudre noire, laisse maintenant les larmes laver tes yeux...
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ques du Christ, qui se retranche de la société du clergé et du peuple? Cet homme-là porte les armes contre l'Église, il lutte contre le dessein de Dieu ». Dans un suprême efFort de charité chrétienne, l'orateur oublie pour un instant le crime des schismatiques, et se déclare prêt à leur rouvrir l'Église. Si Ton doit renoncer h l'espoir de ramener les grands coupables, que du moins les soldats de l'armée rebelle abandonnent les chefs. Et le sermon se termine par une éloquente exhortation à suivre les commandements de Dieu, à se tenir toujours prêts pour répondre à son appel.
C'est ainsi que, dans ce traité de Gyprien, le sermon et la polémique se mêlent sans cesse à l'argumentation; mais l'essentiel reste l'exposé de doctrine, la démonstration de l'unité de l'Église. Cette démonstration se ramène, au fond, à quelques idées très simples. L'unité de l'Eglise est établie par le Nouveau Testament. Elle a pour symbole l'unité de l'épiscopat, et pour garant l'entente entre les évêques. La véritable Église se reconnaît à ce qu'elle remonte aux apôtres par une tradition ininterrompue. Et, dans chaque ville, on reconnaît la véritable communauté à ce qu'elle est en communion avec les autres Églises catholiques. Hors de cette communauté, la seule légitime, la seule qui ait le droit de se dire chrétienne, il n'y a qu'erreur et désordre. Les schismatiques et les hérétiques sont jugés et condamnés, par le fait seul qu'ils ont rompu avec l'Église établie : (( Ce n'est pas nous, dit l'orateur, qui nous sommes séparés d'eux; ce sont eux qui se sont séparés de nous. Les hérésies et les schismes sont nés plus tard : en constituant des communautés à part, ils ont abandonné la source et le principe de la vérité ».
— C'esl, on le voit, l'une des idées fondamentales de Bossuet dans V Histoire des Variations. Celte idée, on la rencontre déjà chez Tertullien. Rn fait, c'est au traité De praescriptione haereticorum, que Cyprien a emprunté ici toute sa méthode de démonstration. Il a seulement transposé le système de Tertullien, en modifiant les proportions des divers éléments, en plaçant au premier plan l'exposé dogmatique, et en le tournant contre les nouveaux schismatiques. Il a animé le tout par la vivacité de ses polémiques, par les grâces et l'onction de son éloquence.
Malgré tout, comme œuvre littéraire, le De unitate est inférieur au De lapsis. Il est moins varié, moins vivant, trop encombré de citations bibliques. Peutêtre doit-il une part de sa réputation à ce qu'il a été mal compris. — Les deux traités, rapprochés l'un de l'autre, n'en présentent pas moins un grand intérêt historique. Ce sont des documents de première importance pour l'étude de l'affaire des lapsi et des schismes. Ils nous montrent à l'œuvre la politique de Cyprien, si modérée et si adroite dans sa fermeté. Ils attestent aussi chez lui la suite dans les idées; sur la discipline et l'unité de T Église, il professait dès l'année 25 1 les doctrines et les principes qu'il défendra toujours.
HT
i.e De mortalitate. — Les sermons prononcés par Cyprien pendant la peste. — Rai port de l'opuscule conservé avec ces sermons. — Éléments divers «lonl il se compose. — Descriptions réalistes. — Argumentation. — Stoïcisme chrétien.
Un an ou deux plus lard, en 202 ou 253, pendant l'épidémie de peste, Cyprien composa le De mortalitate. Nous avons dit ce que fut alors sa conduite, comment il sut garder son sang-froid au milieu d'une population afTolée, donnant l'exemple à tous, et organisant les secours. Il prononça durant cette période plusieurs discours, destinés à soutenir le courage des fidèles ou à les éclairer sur leurs devoirs. L'un de ces discours nous est connu, en partie du moins, ;ràce à une analyse qu'en a faite le diacre Pontius. O'autre part, le De mortalitate, qui a été écrit penlant la peste, et qui a la forme d'une instruction pastorale, paraît être également un sermon, mis au point pour la publication. On pourrait donc supposer, à première vue, que le discours conservé est précisément le discours mentionné parle biographe. Cependant, il n'en est rien.
L'évêque de Carthage, nous dit Pontius, « rassemble d'abord le peuple, et l'instruit sur les avantages de la miséricorde. En lui citant les exemples le l'Ecriture, il lui apprend combien sont utiles,
pour se concilier ia faveur de Dieu, les œuvres de piété. Puis il ajoute que ce ne serait pas merveille, de remplir seulement à l'égard de nos frères le devoir de charité : le chrétien parfait, disait-il, sera celui qui fera plus encore pour un publicain ou un païen, celui qui, rendant le bien pour le mal, et prenant modèle sur la clémence divine, aimera jusqu'à ses ennemis, celui qui priera pour le salut de ses persécuteurs, comme le Seigneur nous en avertit et nous y exhorte ». De cette analyse, il résulte que le discours en question traitait « des avantages de la miséricorde », et qu'il comprenait au moins deux parties : l'une sur les « devoirs de piété », l'autre sur les devoirs de charité envers les païens. Qr, le De mortalitate ne renferme aucun de ces développements; il porte un titre difiPérent, et n'a pas le même objet. Pontius reproduit un fragment du discours sur la miséricorde. Voici ce fragment : « Dieu fait toujours lever son soleil, et toujours il dispense les pluies pour nourrir les semences. Cela, il l'accorde à tous, pas seulement aux siens. Et celui qui se déclare le fils de Dieu, n'imiterait pas l'exemple de son père? Nous devons nous montrer dignes de notre origine. Nous que Dieu a régénérés, nous ne devons pas dégénérer. Au contraire, nous devons prouver que les fils ont hérité de cette bonté du père, et rivalisent avec lui de bonté ». Ni ce passage, ni rien d'analogue, ne se trouve dans le De mortalitate, où l'on ne relève même aucune allusion soit à la conduite des païens soit aux devoirs de charité envers eux. De cet ensemble de faits, l'on doit conclure que l'ouvraf^e conservé n'a rien de commun avec le discours mentionné par le diacre Pontius.
Comme l'indique le titre, le De mortalitate est une
sorte de « sermon sur la mort » ; mais un sermon prononcé dans des circonstances très dramatiques, à propos et au milieu d'une peste. C'est pourquoi l'on y trouve deux éléments distincts, dont la combinaison donne beaucoup de vigueur et de précision à la parole de l'orateur : d'une part, un lieu commun de la prédication chrétienne, des considérations sur la mort; et, d'autre part, des allusions fréquentes à l'épidémie toujours présente, des conseils pratiques, des réponses à certaines demandes ou objections, et des exhortations vibrantes.
Naturellement, ce qui domine tout le discours, c'est la pensée, l'obsession du terrible fléau qui dévaste la cité. Ailleurs, dans la lettre à Demelrianus, Cyprien a décrit avec complaisance les effets moraux de la peste, la désorganisation sociale, le déchaînement des égoïsmes et des passions brutales. Ici, il décrit même les effets physiques du mal, avec une crudité très réaliste, qui rappelle celle de Thucydide ou de Lucrèce dans leurs tableaux de la peste d'Athènes. Mais il se préoccupe surtout du désarroi, de la détresse morale de bien des fidèles, en face de ces affreux spectacles : « Je remarque dans le peuple, dit-il, certaines personnes qui, soit faiblesse d'âme, soit manque de foi, soit amour de la vie profane, soit mollesse du sexe, ou, pis encore, ignorance de la vérité, n'ont point le courage de rester fermes ni de déployer la force divine et invincible d'un cœur de chrétien. Aussi n'ai-je point dû dissimuler ni me taire. Malgré mon insuffisance, avec toute la vigueur d'un discours inspiré des leçons du Seigneur, je veux réprimer cette faiblesse d'âme et cette lâcheté; car l'homme qui s'est consacré h Dieu et au Christ, doit se rendre digne de Dieu et du Christ ». — Pour
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relever les courages qui faiblissent, il va rappeler à tous et commenter les enseignements des livres saints; il y découvrira des raisons, non seulement de supporter bravement le mal présent, mais de le bénir.
J-res vrais chrétiens, dit-il, ne doivent pas s'effraver, La peste est un de ces fléaux prédits par Dieu comme devant être un des signes précurseurs de la fin du monde. Les fidèles doivent s'en réjouir: car la fin du monde sera pour eux le commencement du bonheur éternel : « Le royaume de Dieu, mes très chers frères, commence à être tout près de nous. La récompense de la vie, la joie du salut éternel, l'allégresse perpétuelle, la possession du Paradis perdu naguère, tout cela s'approche à mesure que le monde passe. Aux choses de la terre succèdent les choses du ciel, aux petites choses les grandes, aux choses caduques les choses éternelles. Y a-t-il lieu de se tourmenter ou de s'inquiéter? Qui donc, dans ces circonstances, peut trembler et s'afQlger, si ce n'est celui qui manque d'espérance et de foi? » — On s'étonne que la peste frappe les chrétiens comme les païens. Vaine objection : car tout ce qui relève du corps est commun à tous les hommes. D'ailleurs, la peste est pour les fidèles une épreuve, qu'ils doivent supporter vaillamment, et sans murmurer; car elle est envoyée par Dieu. — D'autres craignent, s'ils meurent de la peste, de perdre ainsi l'espérance du martyre. Mais ce martyre, était-on sur de le mériter? Puis, l'on ne doit pas oublier que Dieu tient compte de l'intention. En tout cas, l'on doit s'en rapporter toujours à sa volonté. Cyprien, à ce propos, raconte la vision qu'eut un de ses collègues à son lit de mort. Cet évêque demandait au Seigneur de lui accorder un
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répit. Un jeune homme de haute taille, d'une majesté et d'une beauté merveilleuses, hii apparut et le gourmanda en lui criant : « Vous craignez de souffrir, vous ne voulez pas partir : que faire de vous? » Et, de ce reproche adressé n un évèque mourant, l'orateur tire une leçon pour les vivants.
Non content d'écarter tous les motifs de craindre ou de maudire la peste, il veut qu'on la bénisse. Et il passe en revue ses bienfaits. Si elle est un fléau pour les païens, elle est pour les chrétiens une délivrance : « Beaucoup des nôtres, dit l'orateur, meurent dans cette épidémie ; c'est-à-dire que beaucoup des nôtres sont délivrés du monde. Cette épidémie est un fléau pour les Juifs, pour les Gentils, pour les ennemis du Christ; mais, pour les serviteurs de Dieu, c'est la porte du salut. Sans doute, la peste ne fait pas de distinction dans le genre humain, et, avec les coupables, elle frappe aussi les justes; mais vous ne devez pas en conclure que les méchants et les bons meurent de la même mort. Les justes sont appelés aux joies du Paradis, les coupables sont entraînés au supplice «. De plus, cette fin prématurée est une sauvegarde pour les faibles, pour les vierges, les enfants et les matrones, qui échappent ainsi à tous les dangers. Pour toute l'Église môme, ces épreuves sont salutaires; car elles réveillent la foi, rétablissent la concorde, déterminent des conversions, préparent aux souffrances du martvre. Enfin, l'épidémie permet de juger si chacun remplit bien son devoir; et elle soustrait ceux qu'elle frappe aux misères de la fin du monde, qui est proche.
Cyprien tire de là une sorte de stoïcisme chrétien. 11 veut qu'on ne se laisse jamais surprendre par les événements : « Tu dois être prêt à tout, dit-il, par
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l'effet de la crainte de Dieu et de la foi. Que tu perdes ta fortune, que les attaques de la maladie ne cessent pas de tourmenter et d'ensanglanter tes membres, que tu sois violemment séparé de ta femme, de tes enfants, de tes amis, par les coups de la mort : tout cela ne doit pas être pour toi un sujet de scandale, mais une occasion de combattre. Tout cela ne doit pas affaiblir ni ébranler la foi du chrétien, mais bien plutôt, par la lutte, révéler sa vertu : car il doit mépriser tous les maux présents, dans l'attente des biens à venir. » Reprenant les formules de la philosophie profane, il s'écrie : « Quelle sublimité de se tenir debout au milieu des ruines du genre humain ! » Il affirme la supériorité du chrétien en face de la souffrance : a II y a, dit-il, cette différence entre nous et tous ceux qui ignorent Dieu : eux, dans le malheur, ils se plaignent et murmurent; nous, le malheur ne nous détourne pas de la vertu, de la foi, de la vérité, mais il nous couronne dans la douleur )>. Dans ce stoïcisme nouveau, il trouve une règle de conduite pour les circonstances présentes. Au nom des révélations divines qu'il a reçues, il défend aux chrétiens de pleurer leurs morts. Dieu, dit-il, lui a souvent ordonné <f de témoigner sans cesse, de proclamer publiquement que nos frères ne doivent pas être pleures, quand, par l'appel du Seigneur, ils sont délivrés du monde. Nous ne les perdons pas, mais ils nous devancent; ils s'en vont pour nous précéder. Comme des voyageurs ou des navigateurs, nous devons les regretter, non gémir sur eux. Nous ne devons point ici-bas porter leur deuil, puisque là-haut ils ont déjà revêtu des vêtements blancs. Nous ne devons point fournir aux Gentils une occasion de nous critiquer :
et ils nous blâmeraient à bon droit, si nous pleurions comme morts, et comme perdus pour nous, ceux que nous disons être vivants auprès de Dieu, et si nous ne prouvions pas par le témoignage intime de notre cœur la foi que dans nos discours nous exprimons par des mots ». Belles paroles, et d'autant plus éloquentes qu'elles ont été prononcées en pleine épidémie, dans une ville démoralisée, aux rues encombrées de cadavres.
Une grande idée domine tout le discours, en anime et vivifie toutes les parties : l'idée de la mort considérée comme un bienfait, parce qu'elle ouvre la vie éternelle. Cyprien en dégage toute une philosophie chrétienne. L'existence d'ici-bas n'est qu'une lutte contre le diable et les passions ; c'est folie de s'y attacher. La foi manque ; autrement, tous se réjouiraient de sortir du monde. Un chrétien ne doit pas craindre un accident qui lui assure l'immortalité : « Si nous mourons pour le présent, grâce à la mort nous passons à l'immortalité; et la vie éternelle ne peut commencer, si d'abord nous n'avons eu le bonheur de sortir d'ici. Ce n'est point sortir, mais passer ; c'est achever de parcourir le chemin des choses temporelles, pour gagner le chemin des choses éternelles. Qui ne se hâterait d'atteindre un état meilleur? » Tous les fidèles devraient se féliciter de quitter ce monde impie, qui les hait : « Vouloir rester longtemps dans le monde, c'est bon pour celui que charme le monde, pour celui que le siècle flatte et trompe et séduit par les attraits de la volupté terrestre. Mais le monde hait le chrétien : Pourquoi donc aimes-tu celui qui te hait? Pourquoi ne suis-tu pas le Christ, qui t'a racheté et qui t'aime? » Étranger ici-bas, le fidèle a sa patrie au
lis SAINT CYPRIEN.
ciel : « Il faut considérer, mes très chers frères, et souvent réfléchir à ceci : c'est que nous avons renoncé au monde, et que nous vivons ici provisoirement, comme des hôtes et des étrangers... Notre patrie, c'est le Paradis; nos parents, ce sont désormais les Patriarches. Hâtons-nous donc et courons. pour voir notre patrie, pour saluer nos parents ». Et l'orateur donne carrière à son imagination, pour décrire l'accueil que trouveront les justes au Paradis : « Là-haut nous attendent un grand nombre de ceux qui nous sont chers, nos parents, nos frères, nos fils, dont la troupe aux rangs serrés regrette notre absence : sûrs désormais de leur propre salut, ils sont encore inquiets du nôtre. Quand nous pourrons les voir et les embrasser, quelle sera notre joie commune, à eux et à nous! Et quel plaisir l'on goûte làhaut, dans le royaume des cieux ! Ne plus craindre de mourir, vivre pour Téternité, quelle félicité souveraine et sans fin ! Là-haut, vous verrez le chœur glorieux des apôtres ! et le bataillon enthousiaste des prophètes! et le peuple innombrable des martyrs, couronnés pour leurs combats, leurs souffrances et leur glorieuse victoire! et les vierges triomphantes, qui ont dompté par la continence les concupiscence^ de la chair et du corps ! et, dans l'éclat de leurs récompenses, les hommes compatissants qui ont fait œuvre de justice en distribuant aux pauvres des aliments ou autres dons, et qui, selon les préceptes du Seigneur, ont échangé leur patrimoine terrestre contre les trésors célestes! Vers tous ces bienheureux, mes très chers frères, courons avec impatience, hâtons-nous, souhaitons d'être bientôt avec eux, de rejoindre bientôt le Christ! » Sur celte belle évocation des joies du Paradis se termine l'éloquent die
cours De mortaliiate^ qui annonce certaines pages du Sermon sur la mort àe Bossuet, et qui, par la puissance de l'inspiration, la variété des thèmes ou la vigueur du rendu, est assurément Tune des œuvres maîtresses de Cyprien.
Les instructions pastorales. — La toilette des femmes : le De habitu virginum. — La prière : le De dominica oratione. —La résignation chretieune : le De bono patientiae. — L'aumône ; le De opère et eleemosynis. — Léo vie : le De zelo et livore. — Caractères communs à ces traités. — Emprunts à TerluUien. — Souci des applications.
Les trois traités ou discours que nous venons d'étudier, tous trois des ouvrages de circonstance, sont de beaucoup ce qu'il y a de plus intéressant, et de plus vivant, dans cette partie de l'œuvre de saint Cyprien. A vrai dire, ce sont les seuls opuscules de ce groupe qui soient réellement originaux. Les traités de discipline proprement dits, qui ont aussi la forme de sermons, sont très inférieurs; et même ils déconcertent un peu le lecteur, soit par la banalité du fond, soit par la manie d'imitation qu'on y surprend. Plusieurs d'entre eux sont presque de simples adaptations des ouvrages qu'avait composés Tertullien sur les mêmes sujets.
Le De habitu uirginum a été écrit en 249, au début de l'épiscopat. C'est une instruction pastorale ou une allocution, adressée aux vierges consacrées à Dieu. L'auteur veut les mettre en garde contre les dangers de la coquetterie. Après un éloge pompeux de la discipline chrétienne, il rappelle que tout fidèle doit considérer son corps comme le temple de Dieu. Les vierges occupent dans l'Eglise une place d'honneur, mais elles courent de grands périls. Elles ne doivent pas se parer pour les hommes;
elles ne doivent plaire qu'à Dieu. La richesse n'est pas une excuse ; car les riches doivent faire un meilleur usage de leur fortune. D'ailleurs, la parure ne convient pas à une honnête femme. Tous les artifices de toilette sont des inventions diaboliques, et c'est une impiété de changer l'œuvre de Dieu. Les vierges doivent éviter toutes les distractions profanes; elles ne doivent pas assister aux noces, ni fréquenter les bains publics. En terminant, l'orateur les exhorte à se montrer toujours dignes de leur situation privilégiée.
Considéré en lui-même, l'opuscule ne manque pas d'agrément. Mais il vaut surtout par la mise en œuvre; car il ne renferme presque rien de nouveau. Cvprien imite en même temps deux traités de Tertullien : tantôt le De nrginibus çelandisy tantôt le De cultu Jeminarum. Les emprunts de détail sont fort nombreux. Même des développements entiers ne sont guère qu'une paraphrase du texte de Tertullien : par exemple, les railleries sur les artifices de toilette et les modes extravagantes, sur l'usage du fard, des pendants d'oreille et autres bijoux, sur la manie de se peindre les yeux ou de se teindre les cheveux, sur toutes ces inventions bizarres dont les femmes du temps usaient et abusaient au point de se rendre méconnaissables. L'influence du modèle est visible jusque dans le tour de phrase et les procédés d'exposition. TertuUien s'était mis luimême en scène, à la fin du traité sur le Voile des Vierges; de même, Cyprien, par ses derniers mots, se recommande aux prières de son aimable public : « Souvenez-vous seulement de nous, dit-il, quand la virginité commencera d'être honorée en vous. » Ces rencontres, et bien d'autres, prouvent que l'é-
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vêque de Carthage, en écrivant le De habita ^ir^inum, avait sous les yeux les deux traités de son maître. On peut dire que toutes les idées, tous les arguments, les exemples, même les plaisanteries, tout est pris à TertuUien. Seulement, Cyprien dispose autrement les matériaux, adoucit les tons trop violents, ajoute quelques conseils.
Le De dominica oratione, écrit vers 262 , a été composé peut-être, comme l'ouvrage analogue de TertuUien, pour les cérémonies du baptême, qui comprenaient une explication du Pater. L'auteur montre d'abord l'importance des préceptes de l'Evangile, notamment de la prière enseignée aux hommes par le Christ. Il définit ensuite l'attitude recueillie qui convient pour prier. Puis il reproduit le texte de l'oraison dominicale employé alors dans l'Église de Carthage, et commente longuement ce texte, mot par mot. Il termine par des considérations générales, mêlées de conseils pratiques. Il fait l'éloge du Pater, qui contient et résume tout; il recommande de prier souvent à l'exemple du Christ, mais surtout aux heures consacrées, d'écarter alors toute pensée profane, et de joindre l'aumône à la prière. — Dans ce traité, Cyprien s'est constamment inspiré du De oratione de TertuUien. Il lui a emprunté l'idée générale, beaucoup de détails, et même bien des expressions. Mais il a modifié assez habilement les proportions des développements. TertuUien parlait plutôt de la prière en général; le commentaire du Pater était chez lui assez sommaire, et n'occupait guère plus d'un quart de l'ouvrage; le reste était rempli par des recommandations minutieuses, des discussions ou des polémiques, sur les conditions matérielles de la prière. Au con
traire, l'opuscule de Cyprien traite avant tout, et spécialement, de l'oraison dominicale. Le commentaire du Pater, beaucoup plus long et plus complet, y devient le centre du développement; ce qui donne à l'ouvrage plus d'unité et d'harmonie.
Beaucoup moins personnel encore est le De hono patîentiae, qui date du printemps de î456. Cyprien \ suit le De patientia de son maître avec une fidélité presque servile. A l'exemple de Tertullien, et dans le même ordre, il s'attaque d'abord aux philosophes , montre la différence entre la patience qu'ils ont prêchée et celle des chrétiens, propose comme idéal la patience de Dieu, puis celle du Christ. Dans le reste de l'opuscule, il s'écarte un peu du plan de son modèle, mais il continue à reproduire presque toutes ses idées et ses arguments : patience des patriarches, des prophètes, de tous les Justes de l'Ancien Testament; nécessité de la patience pour supporter les misères de la vie humaine, pour se défendre contre les tentations du diable, les persécutions, les vices, les maladies, et l'adversité; conséquences fatales de l'impatience; éloge de la patience, qui soutient et complète les autres vertus. Seule, la fin appartient en propre à Cyprien, qui exhorte les fidèles à abandonner toute idée de vengeance contre les ennemis de l'Église. D'ailleurs, son traité est mieux proportionné. Il a supprimé la plupart des digressions de Tertullien, il s'efface plus que lui, il donne beaucoup plus de place aux citations bibliques, et il se préoccupe davantage de son publie, des leçons pratiques à tirer du sermon. Malgré tout, cet ouvrage, plus encore que les précédents, n'est en grande partie qu'une adaptation.
Pour les deux traités dont il nous reste à parler,
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Cyprien ne semble pas avoir eu de modèle. Mais le fond n'en est guère plus original. Des textes de TEcriture, commentés ou paraphrasés avec complaisance, des exemples bibliques, quelques lieux communs de morale, de fréquentes apostrophes aux fidèles, et c'est tout. Dans le De opère et eleemosynis, composé entre 253 et 256, l'auteur se contente de montrer que l'aumône est pour les chrétiens un devoir, d'affirmer qu'on ne doit pas craindre de s'appauvrir, de combattre Tavarice, et d'engager les riches à être généreux. Dans le De zelo et liçore, écrit en 256 ou aSj, il établit simplement que l'envie est un des moyens imaginés par le diable pour égarer l'homme, qu'elle est la cause d'une foule de vices, de crimes et de tourments, qu'elle a été condamnée par le Christ et par les apôtres, que les chrétiens doivent être en garde contre cette passion fatale. Malgré l'habileté de la mise en œuvre, l'invention paraît bien maigre.
A ne considérer que le fond, on ne trouve donc rien d'original dans les cinq traités de discipline proprement dits; et l'on s'étonne d'abord un peu de l'estime où les tenait saint Augustin. Trois de ces traités ne sont guère que des adaptations d'ouvrages de Tertullien ; et les deux autres sont de conception médiocre. Le grand évêque de Carthage, si personnel en d'autres domaines, n'a su ici que paraphraser des textes, ou répéter ce qu'un autre avait dit avant lui. Et, dans ses imitations, l'on doit reconnaître que le disciple est resté généralement fort au-dessous du maître.
Cependant ces traités sont loin d'être indifférents. Si le fond en est banal ou d'emprunt, ils valent souvent par la forme, par le détail, où se montrent net-
tement le lour d'esprit de Cyprien et le caractère particulier de son éloquence. Ces opuscules ont d'abord le mérite d'être fort bien construits; sans parler de l'élégance du style, ils attestent partout le souci de la composition, le sens des proportions harmonieuses. Tous les éléments d'emprunt y sont adroitement combinés et heureusement fondus. Les lieux communs mêmes y sont souvent renouvelés et animés par l'application que l'orateur en fait aux circonstances. Par exemple, dans le De dominica oratione et dans le De zelo et livore, on relève des allusions précises aux schismatiques de Rome et de Carthage. — Le De hono patientiae est, en ce sens, très caractéristique. Cyprien, comme nous l'avons vu, y copie ordinairement Tertullien ; et pourtant son ouvrage était très actuel d'intention et de fait. Lui-même nous en avertit, dans sa lettre à Jubaïanus : « Nous conservons, écrivait-il, nous conservons patiemment et doucement la charité de Tàme, l'honneur de notre collège, le lien de la foi, la concorde de l'épiscopat. C'est pour cela qu'avec les ressources de notre médiocre talent, avec la permission et l'inspiration du Seigneur, nous venons d'écrire un livre intitulé De hono patientiae ; etnous te l'avons envoyé en raison de notre mutuelle affection ». Ainsi, ce livre, qui nous semblait d'abord très impersonnel, se rattache directement aux polémiques du temps. En effet, il s'éclaire et s'anime à la lumière des circonstances historiques. Voici des allusions évidentes aux troubles de la communauté de Carthage : « La charité est le lien de la fraternité, le fondement de la paix, la garantie solide et durable de l'unité... L'apôtre a prouvé qu'on ne pouvait conserver ni l'unité ni la paix, si les frères ne se faisaient des
concessions mutuelles, et si à force de patience ils ne préservaient le lien de la concorde ». Et plus loin : « C est l'impatience qui dans l'Eglise fait les hérétiques; c'est elle qui les pousse à la révolte, comme les Juifs, contre la paix et la charité du Christ, et qui les entraîne aux hostilités, aux haines furieuses ». La pensée de l'orateur se précise encore à la fin du discours. Il engage les chrétiens de Carthage à ne point s'efforcer de tirer vengeance des ennemis de l'Eglise, païens, Juifs ou hérétiques : « Un très grand nombre d'entre vous, je le sais, mes très chers frères, trouvent bien lourd le poids des injures dont on les accable, ils s'en irritent, ils désirent être vengés promptement de ceux qui s'acharnent contre eux et les frappent. Aussi dois-je m'expliquer là-dessus en finissant Au milieu des flots et des tourbillons du monde, au milieu de ces persécutions que nous font subir les Juifs, les Gentils et aussi les hérétiques, attendons patiemment le jour de la vengeance, et ne hâtons point par nos plaintes, par une précipitation inopportune, Theare du châtiment ». Les derniers mots de l'évêque trahissent bien sa préoccupation dominante : « Songeons à la patience du Seigneur Jésus, mes très chers frères, songeons-y dans les persécutions et dans nos souffrances. Confiants dans son arrivée, obéissons-lui en tout; ne nous hâtons point de nous défendre avant le Seigneur, nous les serviteurs, par un empressement impie et insolent. Tenons-nous tranquilles, au contraire, et appliquonsnous, et veillons de tout notre cœur, et soyons fermes pour tout supporter, et observons les préceptes du Seigneur. Ainsi, quand viendra le jour de la colère et de la vengeance, nous ne serons pas punis avec les impies et les pécheurs, mais nous
serons honorés avec les Justes et ceux qui auront eu la crainte de Dieu ». On voit comment le lieu commun, l'idée prise à Tertullien, se tourne ici chez Tévêque de Cartilage en une grande leçon de charité. En dehors même des allusions aux circonstances historiques, ce qui est frappant dans tous ces traités, c'est le souci des applications. Autant Cyprien se préoccupe peu de renouveler la méthode de démonstration, autant il cherche à tirer de tout des conseils pratiques. Il veut qu'on demande toujours aux livres saints des règles de conduite : « Les préceptes évangéliques, dit-il, ne sont pas autre chose que des enseignements divins, les fondements de l'édifice de la foi, les appuis solides de la foi, la nourriture fortifiante du cœur, le gouvernail des fidèles pour le chemin à suivre, la sauvegarde du salut. En instruisant sur la terre les esprits dociles des croyants, ces préceptes les conduisent au royaume des cieux ». Il subordonne tout à cette préoccupation constante de la direction des âmes. Les grands principes de la morale ou de la discipline chrétienne l'intéressent surtout en raison de Futilité immédiate. Par exemple, il s'était inquiété des scandales causés par des vierges consacrées à Dieu. Il saisit cette occasion de leur rappeler leurs devoirs; mais, des généralités, il passe vite aux faits précis qui motivaient en partie le traité. Il énumère les dangers de la parure et de la coquetterie; pour éviter aux vierges les occasions de péché, il leur interdit de se montrer dans les cérémonies des noces et de se baigner dans les bains publics. De même, dans le De dominica orcUione, il ne se contente pas de commenter le Pater. Il en tire des conclusions pratiques: il insiste sur la nécessité du recueillement; il recommande aux fidèles
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de se conformer à l'usage nouvellement établi, de prier régulièrement le matin et le soir; et il déclare la prière inefficace, si l'on n'y joint l'aumône.
Il revient sans cesse sur cette question de l'aumône, qu'il considérait comme l'un des devoirs essentiels du chrétien. Et l'on ne s'étonne pas qu'il en ait fait l'objet d'un traité. Si cet opuscule est pauvre d'idées, il est riche en conseils, en chaleureuses exhortations. L'évêque est dur pour ceux des fidèles de Carthage qui se dérobaient aux bonnes œuvres : « Maintenant, dit-il, nous voyons dans l'Eglise certaines gens dont les oreilles sont fermées et le cœur aveuglé. Ces gens-là ne se laissent point éclairer par les avertissements salutaires de TEsprit. Rien d'étonnant à ce qu'ils méprisent les leçons du serviteur de Dieu, puisque nous les avons vus mépriser le Seigneur lui-même. Pourquoi t'applaudir de ces pensées ineptes et sottes, comme si la crainte et l'inquiétude de l'avenir t'interdisaient les bonnes œuvres? Pourquoi te retrancher derrière des ombres et des fantômes de prétextes? Avoue donc la vérité; puisque nous savons et que tu ne peux nous tromper, révèlenous tes raisons secrètes et cachées. Ton âme est assiégée par des ténèbres stériles; la lumière de la vérité s'en est retirée; et ton cœur tout charnel est aveuglé par les épais et profonds brouillards de l'avarice. Tu es prisonnier, tu es esclave de ton argent; tu es retenu par les chaînes et les liens de la cupidité; toi qu'avait délié le Christ, tu es lié de nouveau. Tu veux sauver ton argent; mais tu as beau le sauver, il ne te sauve pas. Tu grossis ton patrimoine, mais il t'écrase de son poids ». Plus loin, il s'en prend aux élégantes qui trouvent toujours de l'argent pour leur luxe, et jamais pour les pau-
vres. Il répond aux chrétiens qui alléguaient les charges de famille, le nombre de leurs enfants. Pour effrayer les avares, comme tel sermonnairedu Moyen Age, il évoque le diable en personne; et le diable, aux prises avec le Christ, le raille du peu de dévouement de ses fidèles, du peu d'empressement qu'ils mettent à lui obéir en secourant leurs frères. A ces invectives contre l'avarice s'oppose un bel éloge de la charité chrétienne. Le spectacle d'un homme qui fait Taumône a pour témoins Dieu, le Christ, les anges; et c'est une fête plus belle que toutes les fêtes profanes. D'ailleurs tous les hommes sont égaux; Dieu veut cette égalité, qu'on doit rétablir parla charité.
On voit en quoi Cyprien diffère de Tertullien, même quand il l'imite de très près, même quand il le copie. Les ouvrages de Tertullien, bien qu'ils aient souvent la forme d'allocutions aux fidèles, étaient avant tout des traités, où l'auteur se proposait surtout d'établir une thèse. L'évêque de Carthage n'a pas la féconde invention, ni la puissante logique de son maître ; mais il a l'esprit pratique, la finesse de l'observation morale, le souci de l'utile, la charité, l'onction. Il a souvent aussi de la grâce, parfois une grande délicatesse, comme dans certaines de ses exhortations aux vierges. Il a le sens de l'à-propos, il excelle à trouver le conseil de circonstance et le mot juste, sans se perdre pourtant dans le détail trop minutieux, mais en subordonnant tous ses avis à la pensée toujours présente d'un haut idéal chrétien. S'il est très inférieur à Tertullien comme logicien et comme docteur, il prend sa revanche comme moraliste et comme sermonnaire.
Comment Cyprien a compris le sermon. — Rôle des citations bibliques. — Commentaire des textes sacrés. — Peintures morales. — Conseils pratiques et aspiration; mystiques. — Caractère de cette éloquence.
Les instructions pastorales, comme les discours de circonstance, sont de précieux documents sur la prédication de saint Cyprien. Nous avons montré la singulière inéo^alité de Torateur dans ces deux catégories d'ouvrages : autant les discours de circonstance sont vivants, vigoureux et originaux, autant les instructions pastorales sont faibles de conception, banales en leur fond, et ternes, sauf quand l'orateur touche aux affaires du jour et tire des lieux communs de la morale chrétienne un conseil d'une application immédiate. Ce contraste si frappant, entre deux classes d'œuvres qui datent à peu près du même temps, nous paraît s'expliquer par le caractère même de la prédication de Cyprien.
D'un bout à l'autre de son épiscopat, il a eu la même conception du sermon. Il se propose simplement de rappeler et de faire comprendre aux fidèles les préceptes divins. L'essentiel pour lui, c'est de recueillir et de classer la série des textes sacrés qui doivent constituer la charpente du discours. Il va sans dire que l'emploi des citations bibliques n'a rien de particulier à Cyprien; on les rencontre en
grand nombre chez tous les sermonnaires, et c'est la loi même du genre. Ce qui est spécial à Cyprien, c'est le rôle tout à fait prédominant, presque tyrannique, que joue chez lui la citation. Tertullien commençait par construire un plan rationnel, puis il cherchait des textes à l'appui des raisonnements. Chez Cvprien, le raisonnement, l'idée même, est inséparable de la citation. On peut dire sans exagération que, chez lui, de la citation naît l'idée. Sans sa Bible, il ne saurait plus ni parler ni écrire, il ne penserait pas. Donc, à ses yeux, l'objet unique du sermon est de rassembler les préceptes de l'Ecriture, de les classer, de les éclairer, de les mettre en valeur. C'est pour cela que, parmi ses ouvrages, nous rencontrons deux grands recueils de textes sacrés; et assurément, dans sa pensée, ce n'étaient pas les moins importants de ses traités. Comme il nous le dit lui-mèfne, il s'était proposé de réunir ainsi des matériaux à l'usage des prédicateurs et des polémistes. En fait, la plupart des chapitres de ces deux recueils, surtout le troisième livre des Testimonia, par le simple classement des textes, sont déjà des esquisses, des plans de sermons. L'évêque de Carihage ne s'est pas fait faute d'utiliser lui-même, pour sa prédication, ses propres recueils de témoignages bibliques. Par exemple, dans le traité De opère et eleemosynis, les textes allégués sont à peu près les mêmes que dans le long chapitre des Testimonia intitulé De boiio operis misericordiae . Nous saisissons là, sur le vil, le procédé de Cyprien dans la préparation de ses traités ou de ses homélies; une fois ses textes réunis et classés, il était bien près de considérer que le discours ou le livre était fait.
Restait pourtant à commenter ces passages de
rÉcriture. C était pour l'orateur la chose du monJe la plus simple. L'évêque de Carthage ne se mettait en frais ni d'imagination ni de critique. Il respectait trop les paroles divines pour prendre avec elles beaucoup de libertés; et il était trop peu philosophe pour en chercher le sens profond. Son exégèse est d'une candeur merveilleuse, d'une simplicité évangélique. Très différent en cela d'un Tertullien ou d'un Augustin, il s'interdit presque toujours les hardiesses de l'interprétation allégorique; s'il en use parfois, c'est pour les passages dont la signification allégorique était admise par tous les docteurs, et dès longtemps. D'ailleurs, il n'aurait eu aucune raison de torturer les textes. Il ne s'efforce point de les tirer à lui, de les plier h ses propres conceptions; au contraire, il se prèle, se livre à eux, avec la simplicité de cœur et la droiture des vrais chrétiens. Il s'en tient au sens littéral, car il ne cherche dans rÉcriture que des règles de conduite.
C'est dans l'exposé de ces règles, autrement dit, dans le domaine de la morale et de la discipline, que sa personnalité intervient. D'une part, puisqu'il veut trouver un remède au mal, il est amené naturellement à décrire les défauts ou les vices qu'il combat; d'où ces vigoureuses peintures morales et ces véhémentes invectives, qui parfois se concentrent en un grand tableau de mœurs, riche en couleurs. D'autre part, il tourne les témoignages de l'Ecriture en conseils pratiques : il le fait avec une précision et une autorité très remarquables, souvent avec un rare bonheur d'expression. Au milieu de ces recommandations et de ces peintures satiriques, il s'anime peu à peu. Dès qu'il s'agit du sort des âmes confiées à sa charge, la charité du chrétien et le dé-
TRAITES DE DISCIPLINE. IJo
vouement de l'évêque entrent en jeu. Puis l'imagination s'en mêle, une imagination mystique qu'on ne s'attendait point à trouver dans cet esprit très pratique. Ce mysticisme n'est, d'ailleurs, nullement compliqué; c'est le mysticisme du chrétien ardent qui se sent toujours sous la main de Dieu, et qui vit pour Dieu, dans l'attente de la fin du monde et des joies du Paradis. Mais ces envolées suffisent pour jeter quelques fleurs sur la sévérité un peu nue des préceptes moraux. De tout cela, de ce mélange des citations bibliques, des peintures de mœurs, des invectives, des conseils et des aspirations mystiques, naît souvent une éloquence vigoureuse, entraînante, presque poétique.
Etant donné cette conception du sermon, on ne s'étonne plus que les discours de circonstance soient très supérieurs aux autres. Dans une œuvre oratoire ainsi comprise, l'élément de vie, ou, tout au moins, d'intérêt littéraire, n'est assurément ni le long défilé des textes de l'Ecriture, ni le commentaire de ces textes, nécessairement un peu sec et terre à terre chez un homme si étranger aux spéculations. La source de vie et d'éloquence ne peut se trouver que dans les conclusions, conseils, peintures morales, exhortations. Or les conseils seront d'autant plus utiles et d'autant plus précis, les peintures d'autant plus vives, et les exhortations d'autant plus pressantes, que la situation de l'Église sera plus critique. Le talent oratoire de Cyprien devait donc grandir ou faiblir suivant le cours des événements. Ce n'est pas lui qui a changé; ce sont les circonstances, et, avec elles, la matière de son éloquence. Dans les sermons proprement dits, en temps de paix religieuse, il réussit plus difficilement à animer
les lieux communs de la morale chrétienne. Il pille TertuUien ou aligne ses textes. Mais, des livres de son modèle ou de ses textes, comme il n'est ni un penseur original, ni philosophe, ni dialecticien, il ne peut tirer que des conclusions trop générales, un peu banales par leur généralité même, ou de menus préceptes moraux. Il vaut seulement alors par la forme, par ses fines observations psychologiques, par le soin du détail, par l'onction naturelle de sa parole. Au contraire, que son Eglise soit décimée par la persécution, troublée par le schisme, ou désolée parla peste, l'homme grandit aussitôt, l'évêque court a son poste, l'orateur s'élève sans effort à la haute éloquence. Ses défauts mêmes deviennent alors des qualités. La faiblesse de son exégèse est une force en face du danger, auquel il oppose la simplicité de la parole divine. Grâce à son sens pratique, ennemi des aventures de la pensée, il voit juste, trouve les raisons qui rassurent, les mots qui entraînent, les solutions qui rallient tous les suffrages.
Homme d'action et de lutte, sa véritable éloquence devait être une éloquence d'action. Les meilleurs de ses sermons, ce sont les discours sur les apostats et sur la peste, ou encore les admirables lettres qu'il écrivait aux confesseurs pendant les persécutions. Dans un autre genre, on doit citer sa courte allocution aux évêques africains pour l'ouverture de la fameuse séance du i^^ septembre 206. A en juger par cette harangue, pleine d'autorité, et de mordante ironie, on peut croire que les plus beaux de ses discours n'ont point été recueillis ou ont péri : ceux quil prononça dans les conciles de Carthage.
CHA}>ITRE lY