LA CORRESPONDANCE
t loisir son opinion dans une sorte de mémoire, i^arfois la lettre prend les proportions et l'allure d'un véritable traité : par exemple, la lettre à l'évêque Caecilius sur la liturgie de l'Eucharistie, ou les réponses à Magnus, h Jubaïanus et à Pompeius sur le baptême des hérétiques. De là, dans les manuscrits, une confusion fréquente entre les lettres et les traités, souvent transcrits pêle-mêle. En effet, bien des lettres
)nt la physionomie de traités, et la plupart des iraités ont la forme de discours ou de lettres. D'ailleurs, de part et d'aulre, c'est la même méthode : l'auteur prend toujours les livres saints pour base de ses raisonnements.
Une foule de pièces se rapportent directement à l'histoire religieuse de cette période : aux persécutions, aux schismes, aux controverses. C'est l'objet de la plupart des lettres aux papes, aux clercs et aux confesseurs de Rome ou de Carthage, aux évêques africains. Ici encore, Cyprien procède de même. Il s'appuie sur l'autorité de l'Écriture, et rappelle tout le monde au respect de la discipline : toujours ferme sur le fond, conciliant dans la forme. Plusieurs lettres importantes de ce groupe sont destinées à justifier sa conduite, soit pendant la persécution de Dèce, soit à l'égard des schismatiques. Dans ces apologies personnelles, il apporte autant de franchise que de fermeté; sans jamais se dérober, il va droit à la question, n'invoque que les faits.
Parmi ces lettres qui touchent à l'histoire religieuse, quelques-unes sont nettement polémiques, et précisent un trait de son talent, que nous a révélé déjà le pamphlet contre Demetrianus ou le De lapsis : une malice et une verve de satirique, que retient ordinairement la charité de l'évêque, mais qui se donnent
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carrière a l'occasion. Dans ces lettres polémiques, il y a beaucoup de vie et d'esprit, un mélange original de discussions serrées, de justifications, d'attaques franches et d'invectives, de plaisanteries mordantes et d'ironie. Citons, en ce genre, les morceaux sur les schismatiques, les portraits de Felicissimus, de Novatus, de Novatianus et denses partisans, ou encore, le portrait de Stephanus, vivement esquissé en quelques mots incisifs.
Ces qualités du polémiste se déploient surtout dans la lettre à Puppianus, un adversaire intraitable et venimeux. Cyprien ne le ménage guère, et lui rend coup pour coup. Dès le début, il raille l'orgueil de Puppianus, sa jactance depuis son demimartyre, ses prétentions à l'austérité, à une vertu impeccable, du haut de laquelle il croit pouvoir juger son évèque : « J'avais cru, mon frère, que tu te tournais enfin vers la pénitence : pénitence bien justifiée chez un homme qui, dans le passé, avait recueilli à la légère et afifecté de croire sur mon compte tant de prétendues infamies, tant de hontes, dignes de la malédiction même des Gentils. Eh bien! je m'en aperçois par ta lettre, tu es encore maintenant le même que tu étais autrefois; tu as encore de nous la même opinion, et tu persévères dans ton erreur. Craignant sans doute que ta gloire et la dignité de ton martyre ne soient souillées par un retour de communion avec nous, lu fais une enquête attentive sur notre conduite. Tu imites Dieu le juge, qui institue les évêques. Tu prétends juger, non pas moi — que suis-je en effet? — mais le jugement de Dieu et du Christ ». Puis il retourne contre son adversaire toutes ses accusations, sans négliger une occasion de se moquer de lui. Comme Puppia-
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nus lui reprochait de manquer d'humilité, il lui rappelle malicieusement son attitude d'autrefois : (( Tu as dit que les évêques devaient être humbles, parce que le Seigneur et les apôtres ont été humbles. Eh bien! mon humilité, tous les frères et même les païens la connaissent parfaitement et l'aiment. Toi aussi, lu la connaissais et tu l'aimais, quand tu étais encore dans l'Église , et en communion avec moi. Mais lequel de nous deux est loin de l'humilité? Est-ce moi, qui chaque jour me dévoue à mes frères, et qui accueille avec bienveillance, avec joie et reconnaissance, chacun de ceux qui reviennent à l'Eglise? Ou bien est-ce toi, qui te constitues évêque de ton évêque, et juge de ce juge que Dieu t'a imposé pour un temps ? » Comme Puppianus déclarait que ses scrupules l'empêchaient de se réconcilier avec son évêque et de le reconnaître comme tel, Cyprien tourne en ridicule cette bizarre prétention : « Quel est cet orgueil insensé, cette arrogance, cette présomption, de citer h son tribunal les chefs, les évêques? Ainsi, à moins que je ne me justifie auprès de toi, et que je ne sois absous par ta sentence, voilà six ans que la communauté n'a pas eu d'évêque, ni le peuple de chef, ni le troupeau de pasteur, ni l'Église de pilote, ni le Christ de pontife, ni Dieu de prêtre! Que Puppianus nous vienne en aide et rende sa sentence, qu'il confirme le jugement de Dieu et du Christ!... Consens enfin, et daigne prononcer notre arrêt; daigne fortifier par l'autorité de ta décision ma situation d'évêque. Alors Dieu et son Christ pourront te rendre grâces, de ce que tu auras bien voulu rendre à leur autel et au peuple un pontife et un chef! » Puis il raille ses scrupules, sa sotte crédulité, qui l'ont amené à se
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brouiller avec tous; et il ajoute spirituellement : « Puppianus est seul intègre, irréprochable, saint, modeste. Aussi n'a-t-il pas voulu se mêlera nous; il habitera seul dans le Paradis et dans le royaume des Cieux! » En terminant, il invite le rebelle à faire amende honorable. Comme il n'y compte guère, il lui donne rendez-vous au jugement dernier : (( Tu as ma lettre, et j'ai la tienne. Toutes deux seront lues au jour du jugement, devant le tribunal du Christ ». Nous ne pouvons dire ce qu'on en pensera au jugement dernier. Mais, assurément, cette jolie lettre nous montre en Cyprien un polémiste plein de ressources, d'entrain et de malice.
On voit que, si les lettres de l'évêque de Carthage sont impersonnelles par le fond, elles ne le sont ni par la forme ni par le ton. Au contraire, sa personnalité s'y révèle tout entière ; tantôt grave et vraiment épiscopale, dans les instructions aux fidèles ou les discussions doctrinales; tantôt enthousiaste, dans les lettres aux confesseurs; tantôt vive et spirituelle, dans les polémiques, où la justesse du coup d'œil et la modération de la pensée ne nuisent ni à la vivacité du tour ni à la verve. Sans y songer, Cyprien s'est peint dans cette correspondance, où il ne parle cependant que des affaires de l'Église, et où il n'intervient de sa personne que pour justifier son rôle d'évêque.
Intérêt historique de la correspondance. — Idées de Cyprien sur la discipline et la hiérarchie ecclésiastique. — Comment Cyprien a compris son rôle d'évéque. — Place (|u"il tient dans l'histoire de l'Église.
Si l'on considère le fond, la correspondance de Cyprien est un document historique de première importance. Elle est précieuse, d'abord, pour la connaissance des faits, de la suite des événements : qu'il s'agisse des persécutions, des schismes ou des controverses, elle éclaire d'une vive lumière l'histoire de l'Eglise, non seulement en Afrique, mais à Rome et dans une partie de l'Occident latin. De plus, elle contient une foule d'indications précises sur l'organisation ecclésiastique au iii^ siècle, sur la discipline et la liturgie du temps. Enfin — et c'est ce qui doit surtout nous arrêter ici, — elle nous renseigne exactement sur les idées et sur le rôle épiscopal de Cyprien.
L'évêque de Carthage invoque sans cesse les règles de la discipline chrétienne. Il en fait un éloge enthousiaste : « La discipline, dit-il, est la gardienne de l'espérance, le lien de la foi, le guide dans le chemin du salut, le stimulant et l'aliment d'un bon naturel, la maîtresse de vertu. Elle fait que l'on reste toujours fidèle au Christ et que l'on vit toujours pour Dieu. Elle fait parvenir aux promesses célestes et aux récompenses divines. S'attacher à elle, c'est