‹ Saint Cyprien, évêque de Carthage, 210-258Chapitre 14 sur 18 · J SAINT CYPRIEN · texte numérisé non relu

J SAINT CYPRIEN

le salut; s'en éloigner et la négliger, c'est la mort ». La discipline est, pour Cvprien , la clef de voûte de l'Eglise. Elle est fondée sur le respect de la tradition; mais de la tradition, en tant que celle-ci est justifiée et d'accord avec les prescriptions de l'Écriture. Pas plus que Tertullien, Cyprien n'a la superstition de l'usage établi. Au besoin, il oppose la raison à la coutume : « Vainement, dit-il, certaines gens, convaincus d'erreur par la raison, nous opposent la coutume; comme si la coutume était plus grande que la vérité. Dans les choses spirituelles, il faut suivre la meilleure règle révélée par le Saint-Esprit ». Il a pour idéal les premières communautés chrétiennes, où l'on vivait uniquement pour Dieu et dans l'attente du Paradis. Il s'afflige de voir que la plupart des fidèles s'écartent de plus en plus de cet idéal. Il est sévère pour tous ceux qui violent les règles de la discipline, non seulement pour les révoltés ou les traîtres, mais pour les chrétiens tièdes, de conduite ou de pensée profane, même pour les évêques qui manquent à leur devoir. Il n'admet aucune excuse; car il croit à la toutepuissance de la volonté, aidée par la grâce. Tous les hommes reçoivent de Dieu la grâce : « L'Esprit saint n'est pas mesuré; il se répand tout entier sur le croyant. Si le jour naît également pour tous, si le soleil verse sur tous une lumière égale et semblable, h plus forte raison, le Christ, qui est le vrai soleil et le vrai jour, dispense dans son Eglise, avec une entière égalité, la lumière de la vie éternelle... La bonté du Christ, la grâce céleste, est partagée entre tous également, sans différence de sexe ou d'âge, sans acception de personnes; le don spirituel de la grâce est répandu sur tout le peuple de Dieu ». Cette

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grâce pleine et entière, le chrétien l'a reçue au moment du baptême; il est inexcusable, s'il la laisse diminuer en lui par l'accoutumance du péché. S'il est coupable, c'est qu'il le veut en toute liberté, ou qu'il l'a voulu. Ainsi la sévérité de Cyprien, d'accord avec son goût de l'ordre et de l'autorité, est justifiée encore par sa théologie.

La discipline a pour garantie la hiérarchie ecclésiastique. L'ordre sacerdotal comprenait alors en Afrique une hiérarchie déjà complexe, à sept degrés, peut-être à huit, probablement identique à la hiérarchie romaine du même temps. Cyprien se fait une haute idée du rôle du clergé, surtout des clercs d'ordre supérieur, évêque, prêtres et diacres. Plus nettement que les écrivains antérieurs, il identifie l'union avec l'Eglise et la véritable foi : « Se figure-t-il être avec le Christ, celui qui combat les évêques du Christ, celui qui se sépare de la société du clergé et du peuple? Celui-là porte les armes contre l'Eglise, il lutte contre le dessein de Dieu ». Il trouve naturel que les clercs, non seulement soient, entretenus aux frais de la communauté, mais encore jouissent de certains privilèges sociaux. En revanche, il exige que tous les membres du clergé remplissent scrupuleusement leurs devoirs, et donnent l'exemple des vertus chrétiennes ; au besoin, il les rappelle d'un ton ferme au respect de la discipline.

A plus forte raison a-t-il une pleine conscience des devoirs et des droits de l'évêque. S'il flétrit sans hésitation ses collègues coupables, il maintient contre tous la dignité et l'autorité de l'épiscopat : « L'Eglise, dit-il, est fondée sur les évêques, et toute la conduite de l'Eglise est gouvernée par ces mêmes chefs ». Sauf le cas de déchéance, il n'admet pas

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qu'on distingue entre l'Eglise et Tévêque. 11 écrit à Puppianus : « Tu dois savoir que Tévèque est dans l'Eglise, et que l'Eglise est dans l'évêque : qui n'est pas avec l'évêque, n'est pas dans l'Eglise ». Pour lui, quiconque n'obéit pas à sonévêque, tombe fatalement dans l'hérésie ou le schisme : « La seule cause des hérésies, dit-il, la seule origine des schismes, c'est le refus d'obéissance à l'évêque de Dieu ». Les membres du clergé doivent donner l'exemple de la déférence et de la soumission au chef delà communauté; s'ils y manquent, ils' doivent être aussitôt rappelés à l'ordre ; s'ils persistent, ils doivent être déposés ou excommuniés. Cyprien écrit à son collègue Rogatianus, qui se plaignait des menées d'un diacre mutin : « En vertu des droits de l'épiscopat et de l'autorité de la chaire, tu avais le pouvoir de punir immédiatement le coupable ; et tu étais certain que nous tous, tes collègues, nous aurions approuvé toutes les mesures que tu aurais prises, au nom de ta puissance sacerdotale, contre ton diacre insolent... S'il continue à t'irriter et h te provoquer par ses injures, use contre lui du pouvoir que te confère ta dignité; ne crains pas de le déposer ou de l'excommunier ». Ce qu'il conseillait là à un collègue, il n'hésita pas à le faire lui-même, quand il vit des prêtres et des diacres de Carthage s'insurger contre son autorité. Se révolter contre son évêque, c'était, à ses yeux, se séparer de l'Eglise, entrer en guerre contre Dieu.

Cependant, s'il affirme les droits de l'évêque et du clergé, il fait la part du peuple, de rassemblée des fidèles. Par exemple, il lui réserve un rôle important dans la désignation des clercs. Dans une lettre synodale qui a été rédigée sous son influence, on lit que le prêtre

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doit être « choisi en présence du peuple, sous les veux de tous, reconnu digne el capable par le jugement et le témoignage de tous » ; que « les ordinations sacerdotales doivent être laites toujours publiquement avec l'approbation du peuple » ; que cette règle s'applique également h l'élection ou à l'ordination des évêques, des prêtres, et des diacres. Sans doute, Cyprien veut que les candidats aux diverses fonctions soient proposés par l'évêque, et il s'indigne contre le prêtre Novatus qui avait ordonné un diacre « sans la permission et à l'insu » de son chef; mais il veut aussi que les choix soient approuvés par le suffrage populaire. Personnellement, il s'est toujours efforcé de se conformer à cette règle. S'il y manque par hasard pendant les persécutions, s'il crée d'office quelques clercs, il en avise aussitôt le clergé et les hdèles, et il s'excuse sur la nécessité. Ces excuses mêmes attestent son respect pour la règle : « Dans les ordinations de clercs, dit-il, mes très chers frères, nous avons coutume de vous consulter auparavant, d'examiner de concert avec vous le caractère et les mérites de chacun. Mais on ne doit plus attendre le témoignage des hommes, quand se sont exprimés les suffrages de Dieu w.

Même principe pour l'élection des évêques. Sans doute, le clergé local et les chefs des communautés voisines jouent un rôle en cette circonstance; et, quoiqu'un simple fidèle puisse être élu, on propose ordinairement au peuple un candidat qui a passé par tous les degrés de la hiérarchie. Mais l'élection ne peut se faire sans l'intervention du peuple. Telle est la procédure que Cvprien et ses collègues recommandaient aux Espagnols en 254 • « Conformément, disaient-ils, à la tradition divine et à l'usage aposto-

lique, il faut appliquer et observer avec soin la règle qui est observée chez nous et dans presque toutes les provinces. Pour que les ordinations soient régulières, les évéques les plus voisins de la même province doivent se rendre auprès du peuple dont on va ordonner le chef; et l'évèque doit être choisi en présence dupeuple, qui connaît parfaitement la vie de chacun, et qui, dans un long commerce, l'a vu à l'œuvre ». Pour prouver que le pape Cornélius a été régulièrement élu, Cyprien allègue que Cornélius « est devenu évêque par la volonté de Dieu et du Christ, par le témoignage de presque tous les clercs, par le suffrage du peuple alors présent ». Il se sert du même argument pour démontrer la légitimité de sa propre élection; il avait été choisi, dit-il, « par le suffrage dupeuple entier ». Il va plus loin encore. D'accord avec ses collègues africains, il établit que l'assemblée des fidèles a non seulement le droit, mais le devoir, de repousser un évêque indigne : «Le peuple , s il obéit aux préceptes du Seigneur, et s'il craint Dieu, doit se séparer d'un chef coupable, et ne point se mêler aux sacrifices d'un évêque sacrilège : d'autant mieux que ce peuple a le pouvoir, soit d'élire des évêques méritants, soit de récuser des évêques indignes ». L'autorité du chef n'est point ébranlée pour cela; mais l'on n'arrive à l'épiscopat que si l'on est agréé par les fidèles, et l'on est maintenu dans le droit chemin par la crainte d'une déposition toujours possible.

Aux yeux de Cyprien, ce n'est pas seulement dans ces occasions solennelles, le jour d'une élection ou d'une destitution, que le peuple a le droit d'intervenir. On doit lui soumettre encore toutes les affaires importantes, et l'associer dans une large mesure au

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gouvernement de l'Eglise. L'évêque de Carthage n'a pas manqué à ce principe dans l'affaire des lapsi. Il écrit à ses clercs : a Voici ce que demandent la bienséance, la discipline, et notre intérêt à tous. Les chefs se réuniront avec le clergé, et en présence du peuple des fidèles, que l'on doit honorer, eux aussi, en raison de leur foi et de leur crainte : ainsi, nous pourrons tout régler par une décision commune, respectée de tous ». Dans ses lettres aux fidèles, il s'engage formellement à procéder de cette façon : « Quand le Seigneur, dit-il, nous aura rendu à tous la paix, dès notre retour vers l'Eglise, nous examinerons tout en votre présence, et vous jugerez... Nous convoquerons les évêques nos collègues; et en commun, suivant la discipline du Seigneur, en présence des confesseurs, et, aussi, conformément à votre avis, nous pourrons examiner les lettres et les demandes des saints martvrs ». En fait, les documents attestent que le peuple assistait réellement aux conciles. Cyprien trouvait donc le moyen de concilier une organisation encore très démocratique avec l'autorité déjà forte du clergé et de l'évêque.

Dans sa conception de l'Église universelle, il reste fidèle à l'esprit du christianisme primitif. Il se représente le monde chrétien comme un vaste réseau de communautés distinctes, unies entre elles par un lien spirituel et par l'accord des évêques. On trouve dans sa correspondance, aux diverses époques de son épiscopat, les mêmes idées que dans le traité Sur l'unité de r Eglise; mais la théorie est ici plus complète, plus explicite sur certains points.

Il pose en principe l'égalité de tous les évêques : tous ont les mêmes droits, car tous sont les successeurs des apôtres, qui étaient égaux entre eux. Tous

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les chefs de communautés sont pour lui des « collègues » (coUegae), des « coévêques » (coepiscop/) ; et il ne donne pas d'autre titre aux évêques de Rome. Il reconnaît la préséance de l'Eglise romaine, parce qu'elle a été fondée par Pierre.

Mais cette préséance se concilie pour lui avec une très grande indépendance des chefs de communautés. Cj'prien le déclarait au pape Cornélius, dont on sollicitait l'intervention en faveur des schismatiques de Carihage : « Une décision, écrivait-il, a été prise par nous tous. Il est équitable et juste que la cause de chacun soit plaidée là où le crime a été commis. A chaque pasteur a été attribuée une portion du troupeau, qu'il est chargé de diriger et de gouverner ; de sa conduite, il ne doit compte qu'à Dieu ». Cyprien renouvelait cette déclaration, au nom du concile, dans la lettre à Stephanus : « Dans l'administration de son Eglise, chacun des chefs a toute liberté pour agir, sauf à rendre compte au Seigneur de ses actes ». Sans se lasser, il insistait sur ce principe dans ses lettres et dans les assemblées d'évêques.

Une conséquence naturelle de cette indépendance réciproque, c'est que les diverses Églises pouvaient avoir des usages particuliers. Cyprien n'y voyait aucun inconvénient : « Pourvu que subsiste le lien de la concorde, pourvu qu'on ne s'écarte pas de l'Église catholique sur les mystères de la foi, chaque évêque dispose et règle ses actes comme il l'entend, sauf à rendre compte au Seigneur de sa décision ». En matière de discipline, on n'a le droit de condamner un usage, que si cet usage est contraire aux prescriptions divines. Cette réserve faite, toutes les divergences de détail ne compromettent en rien Vunilé de l'Église : « L'Église du Christ est une, quoi-

l.A LUKlil^M'U.NL'A.N*. !.. l'y.»

qu'elle couvre le monde entier et soit divisée en membres nombreux ; de même, l'épiscopat est un, grâce à la concorde des très nombreux évêques répandus partout ».

La principale raison pour laquelle on doit maintenir cette unité, c'est la nécessité d'un accord permanent de tous les Catholiques, d'une constante solidarité contre les hérétiques et autres ennemis. C'est ce que Cyprien explique nettement dans une lettre au pape Stephanus : « Si, dit-il, le corps des nombreux évêques est uni par une concorde mutuelle et par le lien de l'unité, c'est pour que tous les autres interviennent, au cas où quelqu'un de notre collège tenterait de faire une hérésie, de mettre en pièces et de dévaster le troupeau du Seigneur ». Ainsi comprise, l'unité catholique devient une sorte d'alliance délensive, ou d'assurance mutuelle, contre les dangers qui menacent la foi. Quiconque porte atteinte à l'unité, est par là même l'ennemi de tous et semethorsla loi. Dès lors, du moment qu'on enseigne en dehors de l'Eglise, peu importe la doctrine. Cyprien écritàAntonianus : « Tu m'as demandé quelle hérésie avait introduite Novatianus. Sache d'abord que nous ne devons pas même être curieux de savoir ce qu'il enseigne, puisqu'il enseigne au dehors. Quel qu'il soit, en u'impt)rte quel genre, il n'est pas chrétien, s'il n'est pas dans l'Eglise du Christ ». Tous ceux qui « s'écartent de la charité et de l'unité de l'Eglise catholique », doivent être considérés comme des ennemis.

L'unité catholique s'affirme et se maintient par la communion entre les diverses Eglises particulières. Elle a pour garant et pour signe visible l'entente entre les évêques : « L'Église catholique est

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