‹ Saint Denys l'AréopagiteChapitre 135 sur 160 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

» Corinthe. Vous êtes bien obligés de parler ainsi, » autrement il vous faudrait avouer qu'elles sont de » l'Aréopagite. Mais quel Œdipe vous a donné ce nom » de saint Denys de Corinthe, puisque Innocent III ne » le prononce pas? Enfin comment pouvait-il se faire » qu'en vous envoyant le corps de saint Denys de Co- » rinthe, Innocent III ajoute que vous serez en droit » d'affirmer que vous aurez désormais les reliques de » l'Aréopagite , si ces reliques n'étaient pas antérieu- » rement en votre possession? »

18. L'hypothèse dans laquelle se place Innocent III est si claire, qu'il faut y chercher à plaisir des difficultés pour l'obscurcir. « Quelques-uns [quidam) disent » que saint Denys l'Aréopagite est mort en Grèce. — » Les autres [alii vero) affirment que saint Denys » l'Aréopagite est mort à Paris. » — Or, vous avez les reliques du saint Denys qui a souffert en France; qu'il soit ou non l'Aréopagite, ce que je ne veux pas préjuger, je vous envoie maintenant les reliques du saint Denys qui est mort en Grèce. Vous aurez donc désormais à montrer aux quelques-uns qui croient que l'Aréopagite est mort en Grèce, les reliques de ce saint rapportées de Grèce. Les autres, qui affirment que l'Aréopagite est mort à Paris, continueront à vénérer sous son nom les reliques que vous possédiez antérieurement de ce saint martyr. Et, si la question de l'aréopagitisme reste ce qu'elle était, adversaires ou adhérents seront forcés de convenir que vous avez réellement les reliques de l'Aréopagite.

19. Tel est le sens des paroles d'Innocent III, ou elles n'en ont aucun. Le P. Sirmond demande quel Œdipe a déchiffré l'énigme, pour attribuer les reliques envoyées

Valeur

de

cette objection.

de Rome à saint Denys de Corinthe. Si l'on veut bien se reporter à la discussion d'Abélard, l'Œdipe ne sera pas difficile à trouver. Les quelques-uns qui se refusaient à admettre l'aréopagitisme s'appuyaient sur la confusion erronée que Bède avait faite de saint Denys FAréopagite avec saint Denys de Corinthe; delà le nom donné aux reliques envoyées de Rome. La lettre d'Innocent III ne prouve donc, dans la question de l'aréopagitisme, ni dans un sens ni dans un autre. Elle la laisse subsister dans son intégrité ; et Duchesne 1 a résumé la discussion avec sa sagacité ordinaire en disant que la lettre d'Innocent III, ainsi que le pontife luimême le déclare, ne saurait faire un argument ni pour ni contre. La tradition aréopagitique n'a donc pas été interrompue par cette lettre, ainsi que le prétendait le P. Sirmond. Elle ne l'avait pas été davantage, on l'a vu, par l'incident d'Abélard. Elle se produit donc, au sein de l'Eglise latine avec un cortège imposant d'autorités qui remontent jusqu'au quatrième ou cinquième siècle, et qui descendent le cours des âges, se fortifiant par les obstacles mêmes qu'elle rencontre parfois sur son chemin , et s'éclairant par l'examen plus approfondi des objections qu'elle peut soulever. Réservée, quant au fond, par Innocent III, qui ne veut rien préjuger dans la discussion, elle demeure entière, et ses témoignages conservent toute leur force, pour le moment où l'Eglise romaine, en l'adoptant, lui donnera sa confirmation solennelle, et où elle recevra l'approbation implicite d'un concile œcuménique.

Témoignages de 20. L'Eglise grecque n'a pas un autre enseignement.

1 Een1SfaveureaTe Voici les paroles des Ménées : « Denys, illustre par les

l'aréopagitisme.

1 André Duchesne , loco citato.

CHAPITRE VII. 253 » richesses, la gloire, la science et la sagesse, un des » sénateurs de l'Aréopage, fut pris, comme une noble » proie, dans le filet de la prédication du grand Paul, » qui le baptisa et l'ordonna évêque. Initié par le sage » Hiérothée aux mystères de la plus haute théologie, » il a laissé des écrits d'une doctrine merveilleuse et

» sublime Après avoir terminé ses ouvrages sur

» la forme de la constitution ecclésiastique, il se rendit » dans les régions occidentales , sous le règne de Do- » mitien, et après avoir illustré la ville de Paris par de » nombreux miracles, il fut décapité. Par un prodige » qui frappa d'admiration tous les assistants, il porta » lui-même sa tête dans les mains, l'espace de deux » milles, jusqu'à ce qu'il la remit comme un trésor » inestimable à une pieuse femme, nommée Catulla. » Rustique et Eleuthère, ses disciples, subirent avec » lui le supplice de la décapitation *. »

Les Ménées, nous avons déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, ne portent pas de date précise. Elles sont

1 Outoç 7t)vOutco xai So^, xat auvéazi, xat aocpta tgov ârràvTcov ÙTrepé^cov, t£>v sv t<55 Apstco flràyœ êoiAeurcov ets 7}V ' xat àypzvdzts yrrà To3 [Àzyâlou IlayXoy, xat /3a7TTttj0£is, ^siporovîtrat ÈTrtdxoTros, rà àr,6ppt\Tx //ir/jQsts ù-o xou aocpoy 'ïzpoQéou , xat <jyyypà////aTa

xaTa)vs)vOtr.coî rrapàooça, xat 0ay//a<TTà tî xai y^/iXoTara,

Avtoj rotvyv xat T/jî ÈxxV/icTtaeTTtXTj; xaracTTàciscos ep^yjvîyaag rbv ry-ov, //erà rayra xaralaêcov rà Ecnrépta //sp/i Èrri r/js /3a<JtXstas Ao//£Ttavoy, xat TroXXà Oay//ara £7Ti3£t^à//£VOs, sv lïaptarta rr, TrôXet, t>jv X£cpa)i7]v à7TOT£//v£Tat • xat rayrriv tSîatg ^£p<riv yiroo£^à//£vos, y-éXPL F'^wv èêàôtaî, 0a?j//a rots ôpuatv £v<JT7ieyâ//£V0s* xat oy TrpÔT£pov rayr/jv àv^xs, Trptv oreyyvatxi ovo/zart Ka-roûXa yrravr/î aaj, xat xarà 0£tav TràvTco3- cruar^eôsls rrpôvotxy, rats lxs£»>is rra),â//ats otov Ttva 0/jcraypov IvaTrfOxro. 'ilcrayTcos 'PoydTtxoâ xat 'EXsy0£ptos xapaTO/y-oyvrat, ot ayroy cpotr/irat'. (fita et EUCOMliUM S. DionySii

Jreopagitœ. Ex Mmœis Grœcis, mensis octob., die 5. - PaÉro/. yrœc, t. IV, col. 585-588.)

le Martyrologe de l'Eglise grecque, et leur témoignage est celui de la tradition immémoriale de l'Orient. Michel synceiie. 21. Ce qu'elles nous disent de saint Denys l'Aréopagite se retrouve sous la plume de Michel Syncelle, prêtre de Jérusalem, qui florissait sous le règne de l'empereur iconoclaste Théophile (829-842). Dans son éloge de saint Denys l'Aréopagite, en langue grecque, Michel Syncelle s'exprime ainsi : « Denys s'était fait » remarquer entre tous les hommes les plus distingués » de la Grèce par son zèle religieux; sénateur de » l'Aréopage, il avait plus anobli cette dignité qu'elle » ne l'avait honoré lui-même. A la voix de saint Paul, » il abandonna les régions empoisonnées de l'erreur, » pour suivre la bonne odeur de Jésus-Christ; jugé » digne du sublime honneur du ministère sacré, il fut » ordonné par l'Apôtre, premier évêque d'Athènes... » Abeille de la sagesse, il emprunta les ornements de » la philosophie profane pour les faire servir à la divine » théologie; s'inspirant de l'Esprit-Saint, source de la » céleste lumière, il composa ses magnifiques ouvrages » de théologie, qui ravissent les âmes par leur splen- » deur... Les persécuteurs le découvrirent dans une » petite cité des Gaules, nommée Paris, et le sai- » sirent... D'un coup de sabre, ils firent tomber cette » tête sacrée, que le bienheureux apôtre avait inclinée » devant eux... 0 cité de Paris! la plus petite des villes » de la Gaule, quel n'est pas ton glorieux privilège de » posséder, dans un tel apôtre, le plus inappréciable » des trésors1! »

1 Outos èartv, ô twv xaô' 'El^àoa XoydcScov xat sUTrarptScov eiîxXsép- Taro;, /.at ttjs 'Apsu)7ray tTioog j3ou>7)s èço/coTaTOS • oO piv togoïjtov è*T7js ài^ias 7reptx)vUT05 a7ro<pav0sts, ogov txùroç ejtstVTjv rreprf aveuTÉpav

CHAPITRE VII. 255 22. Ces témoignages sont précis. Ils inquiétèrent Objection

1 1 de Launoy contre

vivement Launoy, qui prétendit que Michel Syncelle Michei^iJnSie6 n'avait fait que copier Hilduin, et traduire en grec la 'J^fhyj^ljj^ version latine de cet abbé de Saint-Denys. Ce système de Laun°yd'interprétation n'est pas aussi heureux que le pensai^ le docteur de Coutances. Michel Syncelle, prêtre de Jérusalem, florissait, avons-nous dit, sous le règne de l'empereur byzantin Théophile l'Iconoclaste, de 823 à 842. Hilduin n'écrivit ses Aréopagitiques qu'en 837; il n'aurait pas fallu perdre de temps pour que le manuscrit d'Hilduin parvint à la connaissance du prêtre de Jérusalem 7 et qu'en cinq ans, à une époque où les pensées ne s'échangeaient pas si rapidement que de nos jours , le livre d'Hilduin eût traversé les mers, et fait abandonner aux Orientaux leurs traditions nationales. Michel Syncelle, d'ailleurs, ne cite pas une seule fois la source d'où il tire le récit de la passion de saint Denys l'Aréopagite; il ne prévient pas ses auditeurs qu'une

arrscpy.vev Aù-rixa Aiovumoî à-éaT'/) "rejs j2opêopGûo"ous r/js zl&oùlo-

//avias Xi/zv/is xat Il(x.ù\u tgo -véovri Qsi'ay eùcoStav zxoWnQn Kaî

/Ba0//.o3 tou T/js tspap^ias açtog xpiQsts, rrpwTOS 'A0r,vcov lûîaxoTTOs uTr'aÛToC! 7rpo/£ipi^£Tai. . . . Kaôàîrsp aof/i //sXtrra, ta rns xàrco xa),),tijTjy//aTa T/j Qsta xat ôupavi'co xaXXtEpyjaaç, xat Trpoç r/js eeap^txcoTàT/15 cpcoroêXuatas 7v>r)pa)8ets s//ttv£u<7£cos, XsXàV/jxe ts xat

TzQzo\6y7]'Al, ACK.L JUVTET îà VO'JV U.TZV.VTCX. xaraTrl^TTOVTa. . . . Kat ô'/] xaTa//7ivu8£vTOS àuTo3 roii otdbxratg yrr&px^iv êv Xlapicu'ois (tto^i/v/] outw xalou//év/] ) o"po//oucos £iaîXà<javT£s, exstffs xarÉXaêov àurov... Tà Çtcpyi (TTraaaia£vot, to3 rpia/^axap tou ôeox^puxog tov a-j^sva

7rpo8i3//cos sxTôtvavTOs, tt]v 8£iav xat. Traytôpov X£:pa)v7]V à7rÉT£//ov

Maxapidrfov toi'vjv ttjv ttoXiv, x. t. X. '£2* dcXjQÔûs //£/>taxàptaTat Ilapitfîa, to ^/èv 7T7])ax<îT7iTl t£>v xarà YaDaav //ixpôrEpa îtoXecov, tô> xîx),r)pôj(ï0at oî as, tô5v oioa7xà).cov 6j TrpoxpiTô, 87jaaupt(T//a TravTÔs ata8/]Toi) tt^oùtou Tt//aXtp£aT£poy. Mictl. Syncel. , Vit Ci

S. Diony . Jreop. — Patrol. grœc, t. IV, coL 621, 623, 655, 637, 659, 654, 666.

tradition récemment venue d'Occident, lui a révélé ces faits, qui, dans l'hypothèse, eussent été jusqu'alors inconnus à l'Eglise grecque. Cependant son panégyrique, qui est très-long et très-détaillé, entre dans des discussions chronologiques et historiques à propos des ouvrages de saint Denys, beaucoup moins importantes en elles-mêmes, que n'eût été la prétendue innovation supposée par Launoy. Il vient d'ailleurs naturellement à la pensée d'un prédicateur, lorsqu'il se croit autorisé par ses recherches particulières à énoncer un fait nouveau et contraire à l'opinion généralement reçue par son auditoire, de déduire ses preuves et de citer les autorités sur lesquelles il s'appuie. Si, dans la chaire de Sainte-Geneviève, un prêtre, faisant l'éloge de la patronne de Paris, avançait, par exemple, que sainte Geneviève, à la fin de sa vie, désireuse de voir les lieux saints, avait entrepris le voyage de Jérusalem; qu'au terme de son pèlerinage, elle était morte près du tombeau de Jésus-Christ, et avait reçu la sépulture dans l'église du Saint-Sépulcre, où l'on garde ses précieuses reliques comme un trésor; l'auditoire tout entier se lèverait pour protester contre ce paradoxe historique. Mille voix, dans la foule, diraient au téméraire orateur que sainte Geneviève mourut à Paris, le 3 janvier 512 ; qu'elle reçut la sépulture dans l'église érigée à sa prière par Clovis, en l'honneur des apôtres saint Pierre et saint Paul; que cette église, dépositaire d'un si précieux trésor, prit plus tard le nom de sainte Geneviève elle-même. On lui demanderait où il a découvert sa prodigieuse erreur, sur quelles traditions inconnues, dans quels monuments apocryphes il l'a rencontrée, etc. Changez les noms et les dates; trans-

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