CHAPITRE II
vère, Maximin, Maxime, Puppien et Babbin, Gordien et Philippe qui passent successivement, dans ce laps de temps, sur le trône du monde ; sa bonne foi : elle est avérée puisque saint Grégoire de Tours fait prospérer sous Dèce (250) un hérésiarque qui, d'après lui, avait commencé à dogmatiser sous Antonin (161). S'il eut soupçonné la distance qui sépara réellement ces deux règnes, il eut parfaitement compris l'impossibilité de son hérésiarque presque centenaire.
Nous avons ainsi, je crois, la clef des nombreuses erreurs qu'on s'est plu à signaler dans le premier livre de V Histoire des Francs de saint Grégoire de Tours. Car elles l'ont été avec une sévérité parfois cruelle par tous les écrivains. On ne lui a fait grâce que pour celle, bien autrement grave à nos yeux, où il recule au-delà de toute vraisemblance nos origines chrétiennes. C'est ainsi que, dans le chapitre xxvi, il affirme que « le phi- » losophe Justin, illustre par ses ouvrages en faveur de » l'Eglise catholique, souffrit le martyre pour la foi du » Christ sous Antonin ; » quand tout le monde sait que saint Justin fut martyrisé à Rome sous Marc-Aurèle. Il place également sous le règne d'Antonin le martyre de saint Polycarpe et de saint Pothin, qui eut lieu également sous Marc-Aurèle, en 179. Dans la pensée de saint Grégoire de Tours, c'est toujours le règne d'Antonin qui continue; et voilà pourquoi il n'hésite pas à attribuer encore à cet empereur le martyre de saint Irénée, qui n'eut lieu qu'en 205, sous Septime Sévère, pendant la cinquième persécution générale. Le nom générique des Antonins, donné à Adrien, Antonin-le- Pieux, Marc-Aurèle et Commode, ainsi qu'il l'avait été précédemment à Nerva et à Trajan, peut expliquer
44 SAINT DENYS L'AUEOPAGITE.
jusqu'à un certain point la confusion que saint Grégoire de Tours a faite de ces divers princes, au sixième siècle, c'est-à-dire dans un temps où l'invasion des barbares avait dispersé les monuments historiques et recouvert le monde d'une épaisse couche de ténèbres. Avons-nous bien le droit, au nom de la science moderne, si lentement et si péniblement reconquise, de reprocher trop amèrement de pareilles erreurs à un illustre évêque qui, dans la préface même de son Histoire des Francs , écrivait ces paroles empreintes de la tristesse la plus touchante : « Au moment où je trace » ces lignes, la culture des lettres est en pleine déca- » dence, ou plutôt elle a péri, au milieu des cités de la » Gaule, dans le tumulte des événements bons ou mau- » vais, parmi les invasions des barbares et les fureurs » des rois. On ne trouverait plus, parmi nous, un seul » écrivain capable de transmettre, en prose ou en vers, » un récit à la postérité. La foule s'écrie en gémissant : » Malheur à nos jours ! L'étude des lettres a péri parmi » nous1! »
Chronologie 7. A Dieu ne plaise qu'une parole injurieuse tombe
défectueuse . . ,ni 1» • ±
jamais de notre plume a r adresse d une si auguste mémoire! Mais, puisqu'on a voulu appuyer sur un seul passage de saint Grégoire de Tours , mal interprété et faussement suivi à la lettre, un système qui combat la
de saint Grég tir dp Tours.
Sa liste des empereurs romains incomplète.
1 Decedente atque immo potius pereunte ab urbibus Gallicauis liberalium cultura litterarum, cum nonnullae res gererentur vel recte,
vel improbe, ac feritas gentium desseviret, regum furor acueretur
nec reperiri posset quisquam peritus in arte dialectica grammaticus, qui haec aut stylo prosaico, aut metrico depingeret versu. Ingemiscebant saîpius plerique dicentes : Vœ diebus nostris, quia periit studium litterarum a nobis. (S. Greg. Turou., Historia Francor., prœfatio. — Patrol lat., t. LXXI, p. 159.)