CHAPITRE II
difficulté roulait exclusivement sur le titre d'apôtre que d'anciens monuments liturgiques attribuaient au saint évêque de Limoges, pendant que d'autres traditions locales le lui refusaient. Cette mémorable discussion , dont les pièces les plus importantes nous ont été conservées1, fut soumise au jugement du Souverain-Pontife. Le pape Jean XIX, dans un décret adressé à Jourdain, évêque de Limoges (1031), prononça la décision en ces termes : « Appuyé, dit-il, sur la pierre inébran- » lable de l'Eglise, consulté sur la question de savoir si » saint Martial est compté au rang des confesseurs ou » au rang des apôtres, par Jésus-Christ Fils de Dieu, » auquel il a été personnellement attaché , dont il » a vu la gloire, dont il a reçu les bénédictions; Nous » définissons qu'on peut lui donner le titre d'apôtre; » et, par conséquent, Nous pensons qu'on peut, dans la » célébration des divins mystères, se servir, pour sa » fête, de l'office des apôtres*. »
A huit cents ans d'intervalle, la chaire apostolique interrogée de nouveau porte la même sentence, et Pie IX, en 1854, a parlé comme Jean XIX en 1031. « L'Eglise de Limoges (c'est la teneur même du dé- » cret), depuis les temps les plus reculés, honore saint » Martial , son premier évêque , du titre et du* culte
1 On peut consulter à ce sujet les vol. GXL1 et CXLII de la Patrol. lat., où les principaux monuments de cette grande discussion sont reproduits. Voir aussi Dissertât, sur l'apostolat de saint Martial , p. 35-49.
2 Nos autem, in firma petra aedificati, hune de quo loquimur Martialem , utrum inter confessores , an inter apostolos , Jésus Ghristus , Dei filius, cui corporaliter adhaîsit, et cujus gloriam vidit, et benedictione est usus , annumeret : apostolum nominari posse definimus et aeque apostolica officia in divinis mysteriis exhiberi sibi censeinus. ( Patrol. lat., t. GXLI, col. 1149.)
» d'apôtre. Doit -on confirmer cet usage? — Sa » Sainteté le pape Pie IX a répondu affirmative- » ment. »
Nous voilà bien loin du témoignage de saint Grégoire de Tours et du règne de Dèce, assigné comme date à la prédication de saint Martial. La tradition, par ses organes les plus solennels, par les décisions des Souverains-Pontifes, par les échos les plus accrédités de la Gaule, de l'Aquitaine, de la Germanie, répète la même parole : « Sous Claude, l'apôtre Pierre envoya » dans les Gaules, pour prêcher aux Gentils la foi de » la Trinité, Martial. »
couclusion. 14. Nous ne poursuivrons pas davantage cet exa-
Le passage de i l u
ToîrsGnTiras1a men* ^ nous paraît impossible de ne pas reconnaître, Jîïïesïdveiïa^ Par tout ce <1IU précède : 1° que le témoignage de saint Grégoire de Tours, pour les faits antérieurs à la fondation de la monarchie, ne saurait être considéré comme une autorité chronologique; les erreurs que nous avons relevées dans ce xxvm6 chapitre l'établissent nettement ; 2° que dans la pensée du saint évêque le règne de Dèce ne se rapportait point à l'an 250, mais à la première moitié du deuxième siècle; 3° qu'il n'a eu sous les yeux pour fixer cette date que la Passion de saint Saturnin qui ne parle nullement des six autres évêques ; 4° que les traditions les plus solides, les autorités les plus précises le contredisent formellement pour saint Trophime, à Arles; saint Paul, à Narbonne; saint Martial à Limoges. Il eut été facile d'ajouter que saint Grégoire de Tours, lui-même, attachait tellement peu à la date du consulat de Dèce l'idée du troisième siècle, qu'en parlant de saint Ursin de Bourges, il affirme qiïil avait été ordonné par les disciples des
res de la tradi tion lui buent.
CHAPITRE II. 65 apôtres1; il dit de même de saint Eutrope qu'il fut, d'après la tradition, envoyé dans les Gaules par le pape saint Clément2; et, comme pour mieux confirmer le fait, en parlant de ce même saint Saturnin, dont il avait lu les Actes, dont il rapporte si exactement la date, il dit : « Le martyr Saturnin, ordonné d'après la tradition, par les disciples des apôtres, fut envoyé à la ville de Toulouse 3. » Les critiques n'avaient vu là qu'une contradiction inexplicable du saint évêque de Tours : les lacunes qui existent dans sa liste des empereurs romains en donnent, selon nous, le véritable sens.
Quelle est donc, en dernière analyse, la valeur de ce fameux passage? Le lecteur a maintenant sous les yeux tous les éléments qui l'aideront à résoudre cette question : et il peut formuler lui-même la réponse. Un savant critique du dernier siècle, avec autant de finesse que de sagacité, avait pris plaisir à faire donner cette réponse par les partisans les plus avoués de la date de saint Grégoire de Tours, ce M. Dupin nie l'apostolicité » de nos Eglises, dit le P. Honoré de Sainte-Marie, » parce que saint Grégoire de Tours, sur la foi d'un » ancien auteur de la Passion de saint Saturnin, rap- » porte que saint Denys et ses compagnons, apôtres de » la France, y vinrent du temps de l'empereur Dèce, » vers l'an 250. »
1 Bituriga urbs primum a S. Ursino, qui a discipulis apostolorum episcopus ordinatus , in Gallias destinatus est , verbum salutis accepit. (Greg. Tur., De gloriâ confessor., c. 80.) — Patrol. lat., col. 88(3, 887, t. LXXI.
2 Eutropius quoque martyr Santonicse urbis, a beato Clémente episcopo fertur directus in Gallias, ab eodem etiam pontificalis ordinis gratiâ consecratus est. ( Greg. Turon. De gloriâ martyrum., lib. I. Miracul., cap. LVI. — Patrol. lat., t. LXXI, col. 756-757.)
3 Saturninus vero martyr, ut fertur, ab apostolorum discipulis or-
« Mais quand M. Dupin se trouve en face de la lettre » de saint Cyprien au pape Etienne, établissant qu'en » 250 Arles avait Marcien et non pas saint Trophime » pour évêque, il change de langage. Cette difficulté » est grande, dit-il; cependant on peut y répondre en » admettant que Trophime est venu avant Dèce, et » que ce n'est pas l'auteur de la Vie de saint Saturnin, » mais Grégoire de Tours, qui, à l'occasion de ce que » cet auteur fixe l'arrivée de Saturnin à Toulouse, » sous l'empereur Dèce, y ajoute les autres sept évêques » de France, entre lesquels était Trophime*. » Voilà, ajoutait le P. Honoré de Sainte-Marie, comment un habile homme se débarrasse d'un passage difficile!
dinatus,in urbein Tolosatium est directus. (Greg. Tur., Mirac, lib. I. De gloria martyr., cap. XLVIU. — Patrol. lat., t. LXXI, col. 749.)
1 Réflexions sur les règles de la critique, par \e P. Honoré de Sainte-Marie. Dissertât, il, p. 165. «M. Baillet fait de même, ajoutait » le P. Honoré de Sainte-Marie. Après avoir admis la date de Dèce, » pour celle de l'arrivée des sept évêques en France, sur la foi de la » passion de saint Saturnin citée par Grégoire de Tours ; dans un » autre endroit il reprend : // faut avouer que l'époque marquée » par saint Grégoire de Tours pour tous les sept évêques ne regarde » précisément que saint Saturnin de Toulouse, dans les Actes duquel » il l'a trouvée. »