CHAPITRE RI
Christi martyr, tradente beato Clémente, paturienda gentibus semina divina suscepit*. Cette citation des paroles mêmes des Actes, à l'époque de Charles-le- Chauve (840), nous fait ainsi remonter d'un siècle, en prouvant l'existence de ces derniers à cette date.
De plus, l'Antiphonaire de Charles-le-Chauve, copié par ordre de ce prince, et magnifiquement illustré de lettres d'or, n'apportait pas à notre patrie une liturgie nouvelle. Il était la reproduction de la liturgie grégorienne, alors généralement adoptée en France. Quand Philippe II faisait exécuter pour la somptueuse chapelle de l'Escurial les fameux Antiphonaire et Graduel connus de toute l'Europe, dont le vélin employa, dit-on, la peau de 17,000 mules2, il n'importait pas en Espagne un rit inédit et des offices nouveaux. Or, la liturgie grégorienne, dont l'Antiphonaire de Conipiègne était un spécimen magnifique, avait été introduite en France sous Pépin-le-Bref. Nous arrivons ainsi à l'époque de 752-768; et nous constatons, à cette date , l'existence des Actes de saint Denys, en en retrouvant les paroles adoptées par la liturgie publique.
Ce n'est pas tout : le texte même des Actes porte avec lui le cachet d'une origine encore plus ancienne. Après avoir rapporté la Passion de saint Denys, les Actes parlent de la première basilique élevée par les
1 « Saint Denys reçut du bienheureux Clément , successeur de l'apôtre Pierre , les semences de la parole divine à faire germer au sein des gentils. »
« Le très-bienheureux Denys , martyr du Christ , reçut du bienheureux Clément les semences divines à faire germer au sein des gentils. » (Natal. Alexand., Histor. eccles., édit. de Lucques, t. V, p. 371.)
2 Historia y descripeion del Escorial , par D. José Quevedo, Madrid, 1854 in-8°, p. 308.
chrétiens sur le tombeau du martyr comme existant encore au temps ou l'auteur écrit. Or, 'cette basilique ou chapelle primitive subsista jusqu'à l'époque de sainte Geneviève1, qui en fit construire une nouvelle. Nous savons de plus que le roi Dagobert Ier substitua, en 632 2, une église plus vaste et plus riche à celle élevée précédemment par sainte Geneviève vers 460. Les Actes sont donc à la fois et plus anciens que Dagobert Ier et plus anciens que l'époque de sainte Geneviève.
Le savant archevêque de Toulouse, P. de Marca, les avait trouvés dans un Recueil manuscrit de Vies de saints composées par Fortunat, et les avait en conséquence attribués à l'évêque de Poitiers. C'est sous le nom de Fortunat qu'ils sont connus maintenant. Adrien de Valois, Bosquet, et les autres historiens s'accordent tous en effet à les regarder comme antérieurs à l'époque de Dagobert Ier (632), et la coïncidence qui frappa P. de Marca fut admise comme une indication précise du nom de leur auteur. Mais on sait que les Vitœ sanctorum recueillies par les copistes des monastères n'étaient point d'un même auteur. On les assemblait selon que les textes se présentaient à la pieuse curiosité des couvents, dans un temps où les livres étaient rares. Le seul fait d'avoir rencontré les Actes de saint Denys, joints à d'autres Yies de saints composées par Fortunat, ne nous semble pas une démonstration. Le texte
1 Devotio et intentio erat ipsi virgini Genovefse, ut in honore trium martyrum videlicet Dionysii episcopi, Rustici presbyteri, et Eleutherii diaconi basilicam eonstrueret , etc. [Libellus vitœ B. Genovefœ. Bolland., 3 januar.)
2 Gesta Domni Dagoberti. (Duchesne. Histor. Francor. Script., t I, p. 574-575. )
CHAPITRE III. 77 des Actes : Christiani basilicam supra martyrum corpora,... construxerunt , ibique quotidie mérita eorum virtutum probantur , demeure donc dans toute sa force pour établir qu'à la date où ils ont été écrits, la basilique de Sainte-Geneviève n'était point encore élevée *.
Ainsi il nous est permis de reculer l'origine des Actes de saint Denys au-delà de 460, époque ou sainte Geneviève éleva la seconde église sur le tombeau de l'apôtre de Paris. Voici donc un témoignage dont nous avons remonté le courant, en suivant la chaîne des siècles. Ce témoignage est précis; il affirme la mission de saint Denys en France par le pape saint Clément; il a d'autant plus de poids qu'il s'agit ici d'un monument expressément consacré à l'histoire de saint Denys, et non d'une citation isolée prise dans un auteur qui, traitant une matière différente, peut n'avoir pas été suffisamment renseigné. Ce témoignage se présente à nous avec les échos qui l'accueillirent d'âge en âge, et dans une seule parole nous entendons le langage de cinq siècles différents.
7. Que répond Launoy à cette imposante autorité? k^0enctfon Nous allons reproduire son argumentation dans toute témoignage"' sa force. Il ne nie pas que les Actes de saint Denys ne safntDen9y3de soient antérieurs à Hilduin (837), à Dagobert Ier (630).
1 Une autre preuve incontestable que Fortunat n'est point l'auteur des Actes de saint Denys, et que ces Actes étaient antérieurs à l'époque de l'illustre évêque de Poitiers , c'est qu'Hilduin , en citant l'hymne de Fortunat en l'honneur de saint Denys, que nous reproduisons plus loin, non-seulement ne lui attribue pas les Actes dont il est question, mais dit formellement que « Fortunat a appris la » mission de saint Denys par le pape Clément, des pages des Actes » latins. » Donc ces Actes n'étaient pas considérés comme l'œuvre de Fortunat, à une époque où cette illustre origine n'aurait pas encore eu le temps de s'effacer de la mémoire publique.
Mais il affirme que le texte des véritables Actes a été altéré. Les plus anciens, dit-il, les seuls authentiques sont ceux qu'a publiés l'évêque de Montpellier François Bosquet1. Or, dans ces Actes , on ne dit point que saint Denys ait été envoyé à Paris par saint Clément. Voici leur texte : Sanctus igitur Dionysius, qui (ut ferunt) a successoribus apostolorum , verbi divini semina gentibus eroganda susceperat. « Saint Denys reçut (suivant la tradition) des successeurs des apôtres les semences de la parole divine à distribuer aux gentils. » Il n'est pas question là de saint Clément, mais des successeurs des apôtres. Or le pape Fabien, sous le règne de Dèce (250), était aussi bien le successeur des apôtres que saint Clément, sous le règne de Domitien.
Admettons comme authentique la variante proposée par Launoy : n'insistons pas sur le silence que les sixième , septième , huitième , neuvième et dixième siècles gardent sur elle, pendant que des monuments de ces diverses époques reproduisent textuellement les paroles des Actes que nous citons2. « Saint Denys fui » envoyé (suivant la tradition), ut ferunt, par les suc- » cesseurs des apôtres ; » telle est la version que Launoy adopte; nous l'adoptons avec lui. Mais, dans l'hypothèse ou saint Denys fût arrivé dans les Gaules 250 ans après Jésus-Christ, Launoy nous dira-t-il ce que signifie le : ut ferunt, de sa version? Les Chinois au
1 Historiée Ecclesiœ Gallicanes, part. II. Bosquet était, comme l'on sait, l'ami et le partisan de Launoy.
2 Nous avons vu la liturgie grégorienne (huitième et neuvième siècles) reproduire le texte des Actes de saint Denys; nous verrons, dans quelques instants , des témoignages du sixième et du septième siècles tenir lé même langage, et s'accorder avec le manuscrit du dixième siècle déjà cité.