‹ Saint-Domingue à la veille de la révolution et la question de la représentation coloniale aux Etats généraux, janvier 1788-7 juillet 1789Chapitre 14 sur 23 · I HO SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

I HO SAINT-DOMINGUE

« d'en ordonner autrement ». Cette ordonnance fut notifiée et déposée ainsi que les états sonamaires faisant connaître les résultats de la consultation, aux greffes de Tintendanceet de la subdélégation et au secrétariat des Chambres d'agriculture du Capet'de Porl-au-Prince;(l). Elle était un nouvel aveu d'impuissance de la part de Tadministration.

Cet aveu ne put que stimuler l'ardeur du parti de la représentation coloniale. Déjà ce parti osait incriminer ouvertement rintendant Barbé-Marbois. Dès le 11 décembre, le secrétaire de la Chambre d'agriculture, d'Augy, revenu de Paris avec la consultation des 4 avocats favorable aux prétentions des colons, osait demander à l'imprimeur Mozard, éditeur de la Gazette officielle de Saint-Domingue, de démentir le bruit que celle-ci avait inséré d'après le Journal de Guyenne d'une autre consultation défavorable aux vœux des planteurs. L'imprimeur, placé pourtant dans la dépendance étroite de l'administration, s'empressait de présenter au brillant avocat du Cap des compliments et des excuses.

II se déclarait <v aussi bon colon qu'un autre » et, « bien loin de penser à favoriser l'idée que des représentants « aux Etats-Généraux ne seraient pas utiles à la colonie» ; d'Augy, bon prince, se déclarait satisfait. « Vous vous <( trouverez incessamment très-bien de la réponse que vous « m'avez faite » , écrivait-il à ce protégé défectionnaire de l'intendant (2). En effet, grâce à cet !aveu et par des rapprochements de dates, rinformalion erronée de la Gazette prenait des allures de communiqué secret autant qu'officiel. La Chambre d'agriculture du Cap envoyant au Comité colo-

(I) Arn'tt' pris par MM. 1rs (îouverncur et Inlondanl des îles fran<;aîses (le rAniéricpie sons le Vent, 'M janvier ITSÎ). Arch, Nat., B. Hl, 135, fol- .it)î»-r)()5.— {t) Correspondance entre d'Ani^v et Mozard, H, 25 et 28 déc, 1788, copies, Xrch, Nat., B. Ill, 135, fol. 4'92-ii>7.

niai de Paris le 27 décembre la réponse des administrateurs datée du 18, en même temps que les numéros du journal et la correspondance d'Augy avec Mozard, en inférait qu'il était légitime d'accuser Barbé-Marbois d' u astuce et de faux fuyants») . Elle invitait le Comité à employer ces matériaux pour rédiger le pamphlet, « Touvrage d'éclat » qu'il projetait (1). Ceux qui osaient élever la voix en faveur des administrateurs étaient aussitôt dénoncés comme traîtres à la cause des colons et comme vendus au pouvoir.

Un des membres du Comité de l'administration de Portau-Prince s'était avisé de rédiger et de faire circuler une requête en forme de protestation contre les démarches c< faites à Paris pour obtenir l'admission aux Elats-Géné- « raux des députés de la colonie». Dans ce document adressé aux administrateurs, les protestataires désavouaient les prétendus commissaires du Comité colonial et priaient l'administration de faire « parvenir ce désaveu aussi foret mel que réfléchi jusqu'au pied du trône ». Us suppliaient le roi d'accorder à la colonie une « assemblée « composée de représentants librement choisis par leurs « concitoyens, déclarant ne pas vouloir entreprendre de « s'arroger ce que la justice et l'amour paternel » du souverain étaient sur le point d'accorder. Ils déniaient toute valeur à la consultation des quatre avocats étrangers à la colonie, qui, n'en connaissant ni le régime, ni la « constitution », se sont arrogé, sans en avoir reçu mandat, le droit de prononcer sur une aussi grave question. Ils suppliaient l'intendant de les aider « à repousser un système « fatal à l'accroissement et à la prospérité » de Tîle, affir-

(1) Lellre de M. d'Aui^y à MM. les membres du Comilc colonial forme à Paris, 29 déc. 1788, ibid., fol. 497-491).

maienl avec force leur loyalisme monarchique, juraient que les colons « n'avaient jamais conçu le projet téméraire et « précipité dVlre admis aux Elals-Généraux »• Us désapprouvaient le Comité colonial de Paris, sa lettre au roi du 4 septembre, réclamaient contre « rinexaclilude des faits « et les intentions qui y étaient manifestées», désavouaient enfin le mémoire et la consultation du 30 octobre. Ils concluaient en s'en référant à la sagesse du roi et de Tadministration. à sa justice et à sa bienfaisance, pour statuer sur l'admission de la colonie à l'Assemblée nationale (1).

Cette protestation, probablement émanée de quelque agent trop zélé, avait été envoyée, prétendaient les partisans de la représentation coloniale, à un notable de la Plaine du Fond et présentée aux habitants desCayes, qui avaient en général refusé de la signer. Les Comités électoraux du Cap ot du Port-au-Prince s'empressèrent d'en flétrir les auteurs. Celui du Cap, dans un écrit intitulé Dénonciation des vrais riiot/nisS\gna\i\\l Tanonymat sous lequel se cachait l'auteur ilt^ la requrlc A stigmatisait chez cet adversaire le secret dont le Comité enveloppait cependant lui-même ses décisions. « Les î\mes honnf'lcs, mues par l'honneur et rintérél de la patrie », ne redoutent pas le grand jour, disait-il,tandis « que le mystère est la première peine des cœurs pervers et « rampants (jui ont la bassesse de sacrifier les intérêts les a plus chors de leurs concitoyens à des considérations mépri- <t sables ot à dos vues sordides ». I/auleur de la protestation a voulu appuyer de ses so[)hismes l'ordonnance des administrateurs (lu 20 décembre; sa requête leura fourni l'un des considérants dont ils ont appuyé cet arrêté. Le notable de la

(!) (^•|>lc <U' la irqurtr m l'ornu' i\o protcslalion contre les démarches l'aitrsî^ I»ans, elc, ilôc. 178î>, Arch. Aat., H. lll, 135, fol. 565^74.

paroisse du Fond de Tlle î\ Vache qui Ta reçue d'un agent administratif, entre le 28 et le 31 décembre, n\i voulu ni la signer ni la faire signer. On sait qu'elle a été adressée à Jérémie par un autre membre de l'administration . Les promoteurs de cette protestation sont non seulement des complaisants serviles du pouvoir,mais encore des fauteurs de guerre civile. a, Ils tendent à diviser les citoyens qui ont des intérêts « communs, à les armer les uns contre les autres. » Ce sont des antipatriotes qui osent blâmer le dévouement du Comité colonial de Paris « si utile sous tous les rapports » à la colonie, et les efforts des honnêtes citoyens qui l'ont secondé. Ce sont « des satellites de l'arbitraire », dont on dénonce « la perfidie, la servitude et la bassesse ». Qu'ils paraissent, s'écrient les commissaires du Cap, ces mauvais citoyens qui « osent invoquer le respect... au monarque, la « soumission à ses volontés et l'amour de la patrie, lorsque « la vile crainte de partager les charges de leurs frères les « porte à s'éloigner de la famille et de l'intérêt commun. « Ils ne craignent pas de profaner la qualité de Français en <c se l'attribuant et ils en méconnaissent les devoirs les plus a sacrés ! » Au mystère dont ils s'entourent, le Comité oppose la publicité des démarches faites par les partisans delà représentation coloniale. Il somme les administrateurs d'indiquer le nombre et les noms des signataires de cette requête «vile, odieuse et impatriotique », défaire comparaître ces adulateurs du pouvoir « au tribunal de la vérité et du patriotisme ». Qu'on les force à « rendre hom- « mage aux citoyens honnêtes qu'ils ont inculpés, ou ils « seront pour jamais couverts d'infamie, regardés comme « traîtres au roi et à la colonie (1 ) » I

(1) Dénonciation des \Tais citoyens contre la requête (par le Coiuilé élec-

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Le Comité des Electeurs de la province de TOuest ne se montrait pas moins violent dans une lettre qu'il adressait le 7 février i789 au Comité colonial de Paris. Il y accusait les administrateurs de tendre des « pièges à la colonie », au lieu de s'occuper de <« son bonheur et de sa prospérité » . Il attaquait avec force l'ordonnance du 26 décembre pour la « marche lente et tortueuse » qu'elle imposait aux colons, en vue de les empêcher de déléguer à temps leurs députés aux Etats-Généraux. II déclarait « injurieuse et blessante pour la délicatesse » des planteurs l'interdiction des assemblées. Il y voyait une mesure tyrannique destinée à « éviter la lumière » , à priver les habitants des moyens de conférer sur le droit de représentation de la colonie. En « divisant, en mutilantles suffrages, les administrateurs ont « voulu rompre des sentiments qui devaient devenir uniw formes par le rapprochement ». Ils ont voulu intimider les colons dénués de « caractère», timides et irréfléchis, en les forrant à consigner individuellement un avis écrit, destiné h passer sous les yeux de l'administration. De plus, de celte manière, les administrateurs peuvent, dans le silence du cabinet^ mutiler les consultations qu'ils reçoivent « et donner la m.'ijorilé au parti qu'ils désirent voir réussir » .

L'ordonnance porte donc atteinte à la « liberté et aux droits des citoyens ». Elle ne permet pas l'expression sincère de leurs vœux ; elle les expose aux ressentiments et aux vengeîinces du pouvoir. Elle prive les colons de la possibilité d'ètro représentés aux Etals-Généraux, puisqu'il faut aumoins deux mois pour recueillir et résumer les opinions formulées, deux autres mois pour les faire parvenir au ministre, 4 mois

loi'iil ilu Cj»}», I(.'ï> nuiiis des incniLies suivent), copie Arch, Nai.y B. III, 135, fol. o7.4-:>84.

pour permettre au roi et aux notables de prendre une résolution,! mois enfin pour réunir les assemblées et pour permet- Ire aux députés de passer en France. Il faudrait donc une année entière pour que, dans Thypothèse la plus favorable, la colonie puisse être représentée, si l'on admet le système dilatoire des administrateurs. Leur ordonnance est donc « dérisoire ». Elle est contraire aux droits des citoyens, à la volonté même du roi qui, par arrêts de son Conseilla convoqué tous ses sujets sans exception. Les colons ne doivent nul « compte » en cette occasion « de leur conduite et de leurs actions » à un intendant; ils « ne sont redevables que du roi et de l'Etat ». Ils considèrent l'ordonnance comme «inconstitutionnelle». C'est pourquoi, le Comité de Portau-Prince annonce au Comité de Paris que, dans les trois provinces, les planteurs a ont tenu leurs assemblées de paroisse, nommé des électeurs et rédigé leurs doléances ».

Les adversaires du parti de la représentation coloniale ne comptent pas, déclare le Comité de la province de l'Ouest. « Ce sont quelques esprits faibles, quelques âmes vénales « subjuguées par le gouvernement. » Parmi les 166 personnes qui ont répondu à la consultation décrétée par l'ordonnance du 26 décembre, à peine s'en est-il trouvé 49 qui se soient prononcées pour « s'en rapporter à la volonté» du roi et 42 qui aient manifesté un vœu contraire à l'admission. « Encore de ces 42 compatriotes qui demandent « que la colonie soit sans défenseurs, y en a-t-il les trois « quarts qui exercent des états qui les mettent dans la dé- « pendance des chefs et qui leur ont fait dans cette occasion « le sacrifice de leur opinion. » Dans les 24 paroisses de la province du Nord, « un seul être, nommé Bellier», a osé écrire contre l'admission. Dans les 19 paroisses de la pro-

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vince de Tf >uesl, on n'a trouvé que 1 1 personnes qui aient rtr» du même avis, et parmi elles 9 sont suspectes « j)ar leur « étal. Ce sont des officiers qui sollicitent des grâces ou des «gens à gages sous leurs ordres ». Dans la province du Sud, 011 31 colons se sont prononcés pour la non-admission, la plupart de ces adversaires de la représentation coloniale sont des commandants et majors pour le roi, des commandants de milice, des officiers de justice qui tous se désignent ainsi aux faveurs. Bref, ce sont des gens qui ont vendu leurs sullVag«^s à rautoritc.

Les aultHirs de la j)rolcstation ne sont pas mieux traités. On llélrit « leur bassesse ». Le Comité de l'Ouest met en regard de ces personnages les commissaires de Paris, ces grands patriotes, et les membres des assemblées illégales de la colonie, ces courageux citoyens qui ont osé braver des ordonnances vexaloircs, <» destructives de leurs droits, contraires à toute conslilulion civile M, pour en appeler au roi et à rKlal, «leurs uniques juges » . Pour le même motif, il estime qu'il n'y a pas lieu de tenir compte du nouvel arrêté des administrateurs dalédu 31 janvier et publié le i"février: « Nous déclarons hautement, dit-il, au nom des habitans « et citoyens, de tous les habitans de cette dépendance de « rOucsl, (juenous désirons d'avoir des représenlans aux « Klats-riénéraux... et que nous avons pris nos mesures (( pour ct'tle dépulalion, jusqu'à ce qu*il plaise à Sa Majesté a de nous faire connaître ses intentions. » Le Comité colonial do Paris est chargé de solliciter à cet égard «t lajuslice» du roi, de lui faire part des vœux des colons, de lui manifester leur désir « de faire corps avec la nation. . . , d'entrer dans toutes ses délibérations », et de lui montrer « la nécessité, tant pour elle que pour la colonie », « d'avoir des

représenlans admis aux Etats-Généraux ». Le Comité colonial était également investi de la mission de faire imprimer ce mémoire pour agir au besoin sur l'opinion en France (1 ).

C'est à une conclusion semblable qu'avait abouti le 6 février la Chambre d'agriculture du Cap, après examen de l'ordonnance du 31 janvier et des résultats dérisoires de la consultation imaginée par les administrateurs. Elle faisait ressortir le caractère négatif de cette dernière, insistait sur le petit nombre de colons qui avait jugé à propos de s'expliquer, et prétendait inférer du silence gardé par la masse que la colonie « n'avait pas goûté la forme véritablement insolite wde celte consultation. En tout cas, il était impossible, assurait-elle, d'admettre que les planteurs se prononçaient contre la représentation coloniale. Les milliers de signatures recueillies par la requête en faveur d'une députalion le prouvaient suffisamment. Elle profitait enfin de ce résultat pour constater l'aveuglement des administrateurs, pour persister dans son attitude, et pour déclarer qu'elle attendait tout des vives et pressantes démarches du Comité colonial de France auprès du roi (2).

Cette attitude du parti hostile à l'administration indiquait assez le discrédit dans lequel était tombée l'autorité de l'intendant et du gouverneur. Au moment môme où les Comités électoraux et la Chambre d'agriculture revendiquaient le droit pour les colons d'organiser des assemblées du premier et du second degré, les opposants étaient passés des paroles aux actes. Sous leur impulsion^ les planteurs s'étaient con-

(1) Lettre des Electeurs du départ, de TOucst à MM... tenant le Comité. de Saint-Dominiy^e (à Paris) tous commissaires, 7 février i78î>, copie, Arch, Nat,, B. III, 135,roI. 5:J0-:iO:i. —Arrêté delà Ch. daiçric. du Cap, 6 février 1789^ ibid.f précité. — (2) IjcUtc des électeurs de TOucst et dénonciation des vrais citoyens, Arch, A^aL, B. III, 135 fol. 505 et 571.

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certes. Le mot d'ordre donné par le Comité colonial et par ses adhérents dans Pile avait été observé. Les assemblées électorales s'étaient réunies secrètement dans les paroisses, puis aux chefs-lieux des provinces du Nord et de l'Ouest (janvier-février 1789). Les administrateurs n'osèrent s'y opposer. L'article 4 de l'ordonnance du 26 décembre, bien que conforme à la législation existante, resta à l'étal de vaine menace. Ils n'empêchèrent ni la publicité des requêtes et mémoires des partisans des grands planteurs^ ni leurs réunions clandestines (1). Ils étaient cependant suffisamment informés de la tenue de ces réunions pour envoyer en février au ministre de la marine un rapport sur leur nature, sur les décisions qu'on y avait prises, et sur les personnages qu'on avait désignées pour la députation (2). Le 7 avril et le 31 mai, ils transmettaient de nouvelles informations sur le choix des députés de la province du Sud et rectifiaient quelques-unes des nouvelles précédemment données par eux (3). Nulle part dans leur correspondance n*apparaîl le moindre indice qu'ils se soient départis de leur rôle d'observateurs passifs.

Le désarroi était en effet profond parmi eux. Tout un parti venait de braver leur autorité en organisant des assemblées, contrairement aux ordonnances, et en tranchant de sa propre initiative la question de la députation coloniale. Les instructions qu'ils avaient adressées n'avaient nullement arrêté le mouvement. Us crurent au mois d'avril Tenrayer encore, en annonçant le 10 aux colons la nouvelle de Torganisalion prochaine d'une Assemblée coloniale. Le 12 mars, un projet avait été rédigé en ce sens (4). Un

(I) H.-Marl>ois, Môiii. juslilic. (171K)), p. 1 i.—(ii) Rapport du 21 fcvTÎer 17Sî»,riir-ilcssus.— (IJ) Ka'pport du 31 mai 178î>,.l/t7i. Colon. ,CA\ req. 162. — ( 4) Projet t'i rappurt do B .-Marbuis, 12 mars, Arch, Colon. ,C.d, reg. 463.

mois après, le gouvernement et Tinlendant ayant enfin reçu de Versailles les instructions qu'ils sollicitaient, faisaient connaître aux habitants, par l'entremise des commandants de quartier, les résolutions tardives du roi. « Sa « Majesté, y disaient-ils, a pensé qu'une affaire d'une aussi <t grande importance (l'admission des députés des colonies) « ne devait être décidée qu'à la suite des plus mûres délibé- « rations et par l'avis de ceux mêmes qui ont le principal « intérêt au résultat, c'est-à-dire des Etats-Généraux du « royaume et des habitans de la colonie. » Le gouvernement, dont les intentions sont pures, a pris le parti le plus conforme à la raison, en décidant de demander aux Etats- Généraux leurs sentiments à ce sujet, et aux colons « leurs vœux dans une assemblée coloniale qu'il se propose d'ordonner dans le cours de cette année». Ainsi, il montre qu'il a à cœur leur bonheur et leur repos (1). En conséquence, les administrateurs élaborèrent enfin un projet d'organisation d'Assemblées de ce genre. Il avait fallu trois ans pour que ce plan proposé par Castries le 7 juillet 1787 parût assez mûr. On s'y flattait d'obtenir « des délégués des colons les « facilités de régir, avec des administrateurs justes et éclai- « rés ». L'Assemblée coloniale eût été triennale; elle eût compris, suivant le vœu de la Chambre d'agriculture du Cap, des représentants des habitants ou propriétaires. Mais l'Administrationseproposaitd'yintroduiredesfonctionnaires et 6 députés élus par les Chambres de commerce (2).

(1) Circulaire des administrateurs, 42 avril 4789, copie, Arch, Nat.^ B.III, 435, fol. 560 et suiv., imprimée dans len<> 24 du Mercure de France (43 juin 4789, p. 40; dans le Joarnal de Versailles etdans le Journal de Paris, n* 3,) IHi Chilleau l'avait approuvée (Mém. juslif. de B.yMarbois, p. 45). — (2) Projet d ordonnance et correspondance de B.-Marbois. 22 avril,40 mai, 23 mai 4989, Arch. Colon., C. 9, vol. 460, 462, 463.

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Une année plus lut, cette concession eût peut-être calmé les impatiences des colons. Au printemps de 1789, elle arrivait trop tard, l-es planteurs considérèrent comme insuffisante la promesse d'une Assemblée coloniale, et ils refusèrent d'admettre qu\»lle fiU une compensation pour la contrepartie contenue <lans la circulaire du 10 avril, c'est-à-dire pour l'exclusion de leurs députés des Ktats-Généraux. L'ordre du roi était cependant formel. « Sa Majesté a décidé dans son u ('onseil, disaient les administrateurs, que les colonies i. fninraise^ ne di'ituteraieitt point d la prochaine convocation, »« viais elle a en mnne temps résolu que cette faculté leur u serait donnée pour la convocation subséquente^ si tel est a leur vœu et relui des Etats-liénérauj du royaume. »> Vainement faisaient-ils ressortir (t que Télection de députés était « prématurée »,que leur introduction aux « Etats-Généraux I' aurait pu rtre une nouvelle source d'embarras, puisqu'on « ignorait dans quel ordre ils pouvaient être classés (1)». I^e parti dos grands planteurs ne jugea pas à propos de tenir comi)le des conseils et des ordres d'un pouvoir discrédité.

La Chambre d'agriculture du Cap s'empressa de faire des représentations au nom des colons. La circulaire du 10 avril, disait-elle, « a porté l'affliction et le découragement » partout. « Le désir d'être admis aux Etats-Généraux par des députés a été universel ». Les colons sont a bons patriotes, bons sujets du roi et de l'Etat. » La colonie a le même besoindoréforme «et de régénération queleresteduroyaume». Kilo a autant do droits que les autres provinces à être représentée. Hoiivoyor la question de la représentation à la décision des Etats-Généraux, c'est exclure sans motif Saint- Domingue « do la convocation actuelle ». C'est commettre

(1) C.iriulairc du 10 avril [«rccitcc.

une injustice à Tégard d*une colonie qui s'est donnée à la France et qui doit avoir les mêmes prérogatives que les provinces conquises depuis 1614. Les Etats-Généraux devront d'ailleurs désirer eux-mêmes que toutes les parties du royaume soient représentées, « pour que leurs résolutions « soient exécutées sans réclamations » . La Chambre, alléguant le vœu presque unanime des colons, proclamait que, « désespérant d'une convocation provoquée par le gouver- « nement », toutes les paroisses s'étaient assemblées et avaient nommé des députés. Ceux-ci peuvent prendre place sans difficulté aux Etats-Généraux parmi les représentants du troisième ordre. « Assez honorés de représenter la plus importe tante colonie de l'univers», ils peuvent «noblement faire le « glorieux sacrifice de l'orgueil de leur naissance et de leurs <( litres à servir leur patrie au moins adoptive ». La décision du roi annoncée dans la circulaire du 10 avril humilie les «âmes et flétrit les cœurs». Elle n'a pasété publiée. LaChambre en conclut qu'elle est peut-être « purement ministérielle » , que les colons, suivant l'usage, ont été calomniés « auprès « du prince et de la nation ». Elle proteste contre cette négation de la qualité de Français et de citoyens faite au détriment des planteurs. 11 est impossible que la colonie, qui a le plus besoin de participer aux réformes dont les Etats prendront l'initiative, soit traitée « comme le membre « amputé destiné à la pourriture, loin du corps rendu à une a santé vigoureuse par une opération salutaire ». L'octroi d'une assemblée coloniale ne saurait compenser cette exclusion. On sait trop, par Texpérience du passé, qu'elle sera une réunion de fonctionnaires, administrateurs, officiers, commandants, « dépendant du gouvernement par tt leurs places, leurs appointements, leurs grades et le désir

« de leur avancement, ou des décorations. » C*est pourquoi la colonie réclame et prolesle contre un pareil simulacre de représentation. De même, « elle réclame et proteste d'a- (i vance contre toute espèce de décisions des Etats-Géné- « raux qui pourraient lui préjudicier directement ou indice rectement, parce que non seulement elle n'y aura pas été « défendue, pas même représentée ni appelée, mais qu'elle « en a été exclue au mépris de ses droits et de ses sollici- « tations ». Telle est, concluait hardiment la Chambre d'agriculture, « l'opinion des peuples, cette opinion faite « pour être respectée par le gouvernement, sous un roi qui « a confiance dans la nation et qui veut la consulter (1) » . Ce fier langage indiquait que les planteurs se rendaient compte de ce qu'ils pouvaient oser au milieu de la débâcle de l'autorité.

Au reste, à ce moment même, l'administration de Saint- Domingue était en pleine anarchie. Circonvenu en France avant son départ par l'aristocratie des colons, le gouverneur du Chillcau avait] cependant, à son arrivée dans Tîle, subi l'ascendant de Tintendant Barbé-Marbois. De concert avec lui, il avait promulgué les ordonnances du 26 décembre 1788 et du 10 avril 1789. Mais il échangeait des politesses avec les membres du parti d'opposition et ceux-ci cherchèrent aussitôt à le compromettre. Ils affectèrent de séparer sa cause de celle de l'intendant, de présenter celuici comme un tyran qui avait égaré et trompé le bon administrateur, le gouverneur paternel venu de la métropole pour régénérer la colonie. L'interdiction des assemblées, assuraient-ils, était une mesure arbitraire dont toute la

(1) Arrêté de la Chambre d agriculture du Cap, 24 a\Til 4789, copie, Arch, Nat,y B. ÏII, 135,fo» 584 et suiv.

responsabilité devait revenir à Barbé-Marbois : a Le ca- « ractère personnel de M. le marquis da Chilleau en écarte « ridée », disaient les membres da Comité électoral de Port-au-Prince (1). La Chambre d'agriculture du Cap prenait soin de l'assurer « de ses sentiments particuliers, de « lui marquer ses égards », de lui affirmer qu'elle était infiniment jalouse de sa bienveillance et de son estime (2). Ces flatteries intéressées de l'aristocratie des planteurs semblent avoir produit leur effet sur un homme qui, par sa naissance, son éducation et ses intérêts, devait pactiser aisément avec la caste des grands propriétaires.

Les rapports entre lui et l'intendant s'altérèrent rapidement. Dès le mois de mars, un conflit qui ne tarda pas à devenir aigu éclata entre l'administrateur civil, défenseur des traditions administratives et économiques, et l'administrateur militaire, qui, sans tenir compte de la législation existante, prétendait faire litière de ces traditions. Pendant un voyage dans la province du Sud, du Chilleau prenait l'attitude d'un réformateur, dénonçant au ministre les abus du régime des concessions, de l'arpentage, de la justice et de la maréchaussée (3). Une disette menaçait Saint-Domingue. En mars il n'y avait plus que 3.005 barils de farine à Port-au-Prince, alors que la consommation journalière s'élevait à 80 barils. Le baril était monté à 145 et 150 1. et même à 200 1. au Sud (4). Les administrateurs convinrent d'abord d'autoriser par ordonnance des 31 mars et !«' avril

(4) Protestation du Comité électoral de Port-au-Prince, 6 février, précitée. — (2) Arrêté de la Chambre d'agriculture du Cap, 6 février 1789, précité. — (3) Corresp. de du Chilleau, mars-mai 4789, Arch, Colon, y C. 9, reg. 163. — (4) Ibidem, — Voir aussi à ce sujet les pièces annexées au rapport du Comité d'Agriculture et de commerce (oct. 1789), Arch, Pari,, Vm, 17 à 37. — Il fallait à l'île 100.000 barils par an environ.

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