CHAPITRE XII ET DERNIER
Les Conséquences Historiques Générales
de l'Agitation provoquée par les Planteurs
de Saint-Domingue au sujet de la
Représentation Coloniale.
Les démarches de l'aristocratie des propriétaires de Saint-Domingue, inspirées par quelques griefs légitimes, mais surtout dues à des rancunes personnelles^ à des
(1) Suite da Procès-Verbal de VAss. Nat., no XVII,p.iO (7 juillet). ^ Point da Jour^noXX (10 juillet),p. 145. — Journal de Versailles, no Xï, 16, ^Courrier de Provence, I, 399 (9 juillet). — (2) Brette, Rec, de Doc, I, p. 305; II, 196. —(3) Ibid., II, 539.
craintes et à des arrière-pensées égoïstes, curent en effet des suites qu'ils n'avaient pas prévues. Elles mirent à Tordre du jour de la Révolution les grandes questions politiques^ économiques et sociales qui se posaient à propos du régime des colonies. Les contemporains eux-mêmes ont vu non sans raison dans cetlc agitation imprudente Torigine de la chute de l'Empire colonial créé par l'ancien régime : (( Aujourd'hui, dit en 1802 un observateur sagace,Beaulieu, « on s'arrête à cette démarche inconsidérée des habitants « de Saint-Domingue et on y voit la source des malheurs « qui les ont perdus, et avec eux, la branche la plus impor- <i tante du commerce français. Si les habitants de Saintce Domingue n'eussent point envoyé de députés aux Etals- « Généraux, il n'y aurait pas eu de point de contact entre « eux et l'Assemblée Nationale, c'esl-à-dire entre le foyer <( de la Révolution, ou du moins la communication eût été « plus difficile et plus lente (1). »
Le premier résultat de l'admission des députés des grands planteurs, prononcée malgré l'illégalité de leur élection, fut de ruiner entièrement l'autorité des administrateurs. L'énergique Barbé- Marbois lui-même dut rentrer en France, pour y faire face à ses accusateurs, ne laissant à ses successeurs qu'une situation à peu près inextricable. Ses adversaires demandèrent sa mise en accusation ainsi que celle du ministre de la marine, La Luzerne. Dès la fin de juillet 1789, les colons résidante Paris avertissaient leurs adhérents de Saint-Domingue du triomphe de leur cause, annonçaient la nomination prochaine d'un nouvel intendant et la revanche du gouverneur disgracié, du Chilleau. La dépulation des planteurs avait,
(1) Bcaulicu, Essais stw la Révolution, I, 209-^72.
disait-on, demandé pour lui le cordon bleu et le gouvernement du Poitou que le duc d'Orléans lui eût abandonné pour prendre celui de l'Alsace (1). Le Conseil du roi et LouisXVI lui-même, qui s'élaientsolidarisésavecles anciens administrateurs, se trouvaient atteints par contrecoup. Le prestige du pouvoir central s'effondra, et, dès l'automne de 1789, les colons blancs, s'emparant de la direction des affaires, organisaient des municipalités, des comités et des assemblées, qui ne laissèrent aux représentants de la métropole qu'une ombre d'attributions (2). Ceux-ci ne purent plus compter que sur les troupes auxquellesles colons opposèrent leurs milices, et la guerre civile se déchaîna. Le régime centralisateur qui, pendant un siècle et demi, avait été imposé aux colonies disparut en quelques mois. Dans la métropole même, bon nombre de novateurs en avaient préconisé la suppression. Raynal avait même soutenu treize ans auparavant qu'il convenait de donner l'indépendance aux colons, et Bailly, dès 1776, dans ses Lettres sur les sciences^ prévoyait le mouvement d'émancipation. Mirabeau, dans la XVP Lettre à ses Commettans ^Aévoio^'^bW. Ie4 juillet 1789, à propos des débats sur l'admission des députés de Saint- Domingue, des idées analogues. « Il élait tenté de douter, w dit-il, s'il n'eût pas été plus avantageux d'abandonner les a colonies à leurs propres soins avec une entière indépen- (' dance, mêmesans attendre le moment où les événements « forceront de prendre ce parti . Il n'y a pas bien longtemps, « ajoute-t-il, que cette manière de voir eût été traitée comme
(1) Bulletin adresse de Paris, le 25 juillet 4789, aux Comités de Saint- Domingue, Arch. Colon, y C. 9, reg. 102. — Lettre des dépulés de Snint- Dominguc dem. le rappel de Barbé-Marbois, 29 juillet 4789, imp., i4rc/r. Pari,, XVI, 350. — (2) Relation de ce qui s'est passé à Saint-Domingue, 20 scpt.-3 nov. 1789, Arch. Colon, fi. 9, reg. 102 et autres pièces.
« un paradoxe insoutenable el fait pour être rejeté avec c< indignation. On pourra en être moins révolté maintenant « et peut-être n'est-il pas sans utilité de se préparer d'avance <c des consolations pour les événements auxquels on peut « s'attendre (1).» Les économistes de l'école de Turgot, tels que Dupont de Nemours, d'autres encore, tels que le marquis de Casaux (2), partageaient ces tendances. Cet état d'esprit, qui se propagea peu à peu, explique la facilité avec laquelle une partie de l'opinion, la plus éclairée, devait se résigner à la perte des colonies.
Pour le moment, l'initiative des grands planteurs avait contribué, en relâchant les liens de la centralisation, à faire admettre par une bonne partie de l'Assemblée, dont Barrère, Garât et Mirabeau, indiquent les vues, le principe de Tautonomie coloniale (3). La Constituante acceptait sans répugnance l'octroi du pouvoir souverain aux assemblées des colons suivant la théorie de Garât. « Sage et heureuse a la nation, disait Mirabeau, qui consentira à ne voir dans « ses colonies que des provinces alliées et non plus « sujettes de la métropole (4). » Pareilles conceptions, aussi conformes qu'elles fussent aux principes du libéralisme politique destinés à triompher un siècle après, devaient conduire, à Tépoque de la Révolution, au discrédit rapide de l'ancienne politique coloniale. Elles avaient la faveur des députés des colons animés de l'esprit parlicularisle et qui avaient inscrit l'autonomie parmi les articles de leur programme. Mais, moins préoccupés de
(1) Mirabeau, Courrier de Provence (XVÏe Lettre), I, 356. — (2) Voir dans \es Arch, Pari., tomes XVI à XVIII, les discussions relatives aux colonies, et la brochure de Casaux, 1791.— (3) Mirabeau, XIV^ Lettre, — Garât, Discours du 4 juillet. Courrier de Provence, l, 334; Barrère, Point du Jour (8 juin 1789). — (4) Courrier de Provence, 1,356.
A LA VEILLE DE LA ftÉVOLUTIOf^ 277
vues théoriques que d'avantages pratiques, ils voyaient dans l'octroi de Tautonomie le meilleur moyen d'obtenir, outre la suppression du contrôle administratif, si utile cependant dans une colonie en voie de formation, la consolidation de la dure domination de la classe des grands blancs sur les mulâtres et les nègres et d'arracher à la métropole l'indépendance économique des colons.
Si la majorité de la Constituante voyait sans déplaisir la ruine du pouvoir ministériel^ c'est-à-dire de l'autorité absolue des administrateurs dans les colonies, il n'en était pas de même à l'égard de la suppression du « pacte colonial ». Ici, les intérêts du commerce métropolitain différaient trop de ceux des planteurs, pour que le conflit pût longtemps être évité. L'admission des députés de Saint-Domingue le précipita. Un de leurs premiers soins fut en effet de réclamer l'abolition des lois prohibitives et l'ouverture des ports de nie au commerce étranger(l).llyavaitsansdoute dans l'Assemblée des économistes favorables à la liberté économique des colonies. C'étaient les disciplesdeTurgot, comme Dupont de Nemours et Mirabeau. Ce dernier, dès le 4 juillet, au moment des débats sur l'admission, développait avec force la thèse de l'indépendance commerciale des colons. 11 montrait que les colonies àsucre «n'avaient aucun des moyens» que possédaient « les nations du continent septentrional « pour entretenir une marine florissante » , que par conséquent il était impossible d'empêcher la contrebande entre elles et les Anglo-Américains, sous peine d'amener une révolte. Il soutenait que le pacte colonial, fondé sur le
(1) Réflexions de M. de Cochercl sur le rapport conc. les approv. de Saint-Domingue (1789). Ardu Pari., VIII, 125-128.— Opinion de Gouy d'Arsy, 28 août 1789, imp,, chez Baudouin.
monopole, n'avait qu'une base fragile : « On calcule, « disail-il, le produit de nos colonies à sucre par des « centaines de millions, et Ton a raison^ si Ton compte « la somme totale de leurs productions évaluées en argent, « mais cette valeur appartient en entier aux colons et non à la France. » Le monopole n'assure à la métropole aucun bénéfice réel ni pour la vente de ses produits aux colons, ni pour Tachât des denrées coloniales : «Les producteurs a et les consommateurs étrangers profitent des colonies « autant que ceux de la nation qui croient les posséder « exclusivement.» La nation ne profite en rien des bénéfices que font les armateurs ou marchands nationaux en vertu de leur privilège exclusif, « puisqu'il faut retrancher de « l'épargne nationale d'une part le gain excessif des négo- « cianls nationaux, qui n'eût pas été payé aux (négociants) « étrangers, et de faulre ce qui eût été gagné par les natio- « naux,qui auraient pu à un prix moindre faire avec avan- « lagc le commerce de nos colonies en concurrence avec « les étrangers » . L'avantage du commerce national se réduit (lune aux bénéfices des transports et à l'épargne c de w ce que la nation eût payé aux armateurs étrangers » pour ce transport. Encore cet avantage ne constitue-t-il pas un pur gain, puisqu'il faut en déduire les sommes payées aux étrangers pour les assurances et les capitaux empruntés par les armateurs français, tels que les Bordelais, qui font en pjirlic leur commerce sur des fonds appartenant à des négociaiils hollandais. Le gain de nos commerçants estdonc, d'après Mirabeau, très modique, et la balance du commerce ne signifie rien. Les colonies à sucre ne sont même pas une force pour la métropole, si on se place au point de vue de leur utilité militaire. On a peine à les défendre contre
les invasions anglaises, et elles ne sont nullement « des moyens d'attaque >>. Leurs impositions ne paient pas les dépenses de sûreté et d'administration que la métropole fait pour ces possessions. Quant aux droits de douane assignés sur les denrées coloniales, « ils pourraient ôtre aussi bien payés par les consommateurs nationaux, si ces denrées étaient apportés par les étrangers (l) ».
Les colonies, pour les penseurs de Técole de Mirabeau, sont loin d'avoir l'importance qu'on leur a attribuée, et le pacte colonial ne se justifie plus. Cette thèse absolue et en partie paradoxale avait dans la Constituante des partisans. On le vit bien, lorsque le député de Bordeaux, Nairac, s'avisa, le 4 juillet, dans le débat sur l'admission des députés de Saint-Domingue, de rappeler les axiomes de l'ancienne économie politique coloniale. Quand il affirma que les colonies, loin d'être « une partie de la patrie, n'étaient « que des provinces qui en dépendaient », cette affirmation provoqua des interruptions (2). Mais les grands débats que soulevèrent à la fin de 1789 la formation du Comité des colonies et en 1791 la question du régime colonial devaient montrer que la majeure partie de la métropole professait sur le monopole du commerce français et sur l'indépendance économique des colonies des maximes bien différentes de celles des économistes (3). Ce désaccord déjà ancien entre les colons et la métropole devait s'aggraver du jour où les représentants des planteurs se trouvèrent aux prises avec les députations des ports, des
(i) Mirabeau, Cotirrier de Provence (XVIo Lettre), I, pp. 34â'-35G. — (2) Compte-rendu du Moniteur (i juillet 17S9), I, <>0-«l ; — Arch.ParL, VIII, 189. — (:^) Voir les débats de 1791 dont le rapport de Délai trc,.lrc/i. Pari., tomes XVI et suiv., et l'ouvrai^e de Descbanips, la Constituante et les Colonies, in-8, 1898.
villes manufacturières et des régions agricoles intéressées au commerce des colonies.
L'admission des députés de Saint-Domingue eut enfin pour conséquence principale d'attirer l'attention sur deux des plus grands problèmes dont l'histoire des Etats civilisés fasse mention^ ceux de l'égalité des races et de la suppression de l'esclavage. Non seulement, en effet, Tagitalion provoquée par les grands planteurs eut pour contrecoup le soulèvement des ^^^/eV.v blancs contre les grands blancs^ de la plèbe européenne des plantations et des villes contre l'aristocratie des propriétaires, dès la fin de 1789, mais encore la question de l'égalité des droits entre les mulâtres ou hommes de couleur et les blancs se trouve posée. Lorsque la députalion de Saint-Domingue prétendit prendre place dans l'Assemblée nationale, elle provoqua la discussion de ses titres, et ses adversaires s'aperçurent qu'elle ne représentait que la minorité de la population de la colonie. Les philanthropes se saisirent avec empressement de cet argument pour réclamer l'égalité civile et politique absolue des mulâtres et des blancs. Brissot le premier chercha à agiter Topinion à cet égard dans les premiers mois de 1789 (1). L'abbé de Cournand, professeur au Collège de France, soutint la même thèse (2), et Mirabeau lui prêta l'appui de son immense popularité. Dans la XVt Lettre d ses Commeitans^ il fit remarquer l'injustice de la requête des dépulés de Saint-Domingue et de l'exclusion dont les hommes de couleur avaient été les victimes aux assemblées électorales : « On ne s'explique pas, disait- « il, pourquoi les hommes de couleur libres, propriétaires,
[\) Voir ci-dessus, chapitre X. — (2) Grégoire, Lettre aux philanthropes y p. 50.
« contribuant aux charges publiques, n'ont pas été électeurs « et ne sont pas représentés (1 ) » . C'étaient les mêmes observations que présentaient à ce moment même Condorcet et Brissot (2).
Mais Mirabeau avait sur eux l'avantage de pouvoir les apporter à la tribune de l'Assemblée Nationale. 11 n'y manqua pas le 3 juillet: « Je demande de quel droit, « dit-il, les 23.000 blancs ont exclu des assemblées pri- « maires à peu près un pareil nombre d'hommes de couce leur libres, propriétaires et contribuables comme eux? Je « demande pourquoi on veut que les 20 blancs qui sont ici « représentent les hommes de couleur desquels ils n'ont « reçu aucun mandat? Je demande de quel droit les 23.000 n blancs électeurs ont défendu à leurs concitovens de se « nommer des représentants et se sont arrogé celui d'en « nommer et pour eux et pour ceux qu'ils ont exclus des « assemblées primaires. » Et il termina par ces paroles menaçantes : a Croient-ils que ces hommes qu'ils ont exclus « nous ne les représentons pas? Croient-ils que nous ne « défendrons pas ici leur cause? Ah ! sans doute, si telle a « été leur espérance, je leur déclare qu'elle est outrageante « pour nous et qu'elle sera déçue (3) ! » Garât, quoique favorable à la représentation coloniale^ crut devoir insister aussi sur cette injustice, et il fit remarquer que cette violation des droits d'hommes libres n'avait aucune excuse. « Les « colons nous ont fait dire, observa-t-il, que, s'ils ont exclu <( les mulâtres, « c'est parce que, liés parle sang aux vrais « esclaves, ils sont naturellement lesennemis des blancs et
(1) Mirabeau, Courrier de Provence {XIV» [Mtre.Tl juin 4789), I, 288. — (2) Voir ci-dessus les brochures analysées chapitre XL — (3) Compterendu du iVo/tZ/car (séance du 3 juillet), 1, 59-00; — ^1 rc/i. Par/., VIII, 186-187.
« qu'il eût pu ôtre dangereux pour la colonie de rassembler « dansles assemblées d'élections tantd'ennemisdes colons. » « Je comprends bien comment ces hommes sont les enne- « mis des colons, mais j'en conclurai aussi que les colons « sont les ennemis de ces hommes, et je dirai encore que « dans aucun cas un ennemi ne peut être le représentant « des ennemis. » Les blancs assurent qu'en défendant leurs interdis ils défendront aussi ceux des mulâtres, planteurs comme eux : « Je vous demande, Messieurs, s'écriait Garât, « comment s'est-on flatté de nous faire croire à de telles « assertions! Les hommes de couleur même libres, et c'est « un fait connu de toute l'Europe, vivent toujours dans nos c« colonies sous ce mépris qui écrase les esclaves... On ne « jette sur eux que des regards qui seraient des outrages, « qu'un homme vraiment libre ne pourrait pas pardonner. « Ils sont exclus de toutes les fonctions sociales, de tous les « emplois, et si la servitude civile a cessé pour eux, la ser- « vitude politique et celle del'opinion durent encore. N'ont- « ils pas intérêt à les faire cesser l'une et l'autre, à éloi- « gner d'eux cette ignominie qu'on leur a attachée comme si « elle tenait à leur existence physique, et leurs anciens mal- « très au contraire ne croient-ils pas avoir intérêt à les « retenir dans cette abjection qui est pour eux une conti- « nuation de cet ancien empire? Si ces hommes de cou- « leur libres eUaient représentés dans cette assemblée, doutex- « vous, Messieurs, qu'ils ne vous disent : Nous sommes (» des hommes, nous sommes libres! Nous voulons jouir « de tous les droits attachés à ces deux titres augustes ; si « nous nous élevons à des talents et à des vertus, nous voua Ions que les emplois publics entrent aussi dans nos espé- « rances et dans nos récompenses. Doulerez-vous encore
« qu'un tel discours, s'il était entendu dans cette assemblée « par des colons, ne leur parût une espèce de blasphème ou « de révolte, qui ne pourrait être assez expié par les plus «< grands châtiments? Sont-ce là les mômes intérêts? Sont- « cela ces hommes qui peuvent être représentés les uns par « les autres, et accorderons-nous beaucoup de députés aux « uns, lorsque les autres n'en auront pas du tout (1)? » Cette argumentation, présentée par des hommes de premier plan, tels que Brissot, Condorcet, Mirabeau et Garât, faisait une vive impression au dehors et au dedans de l'Assemblée. Le Journal de Versailles, par exemple, traduit les sentiments d'une partie du public en faveur « des infortunés descendants des Africains », de ces gens de couleur « auxquels on ne laisse que le droit de rendre des services », sans leur attribuer la moindre part « des distinctions qu'a étabhes l'opinion ou la loi », dont on « a brisé inutilement les fers », et contre lesquels les députés d'Amérique s'apprêtent peut-être à défendre d'odieux préjugés (2). Dans l'Assemblée, Gouy d'Arsy commit le 3 juillet l'imprudence d'avouer que les blancs considéraient les mulâtres comme des ennemis qu'il fallait laisser dans leur état d'abaissement, enraison de leur origine, et auxquels il serait dangereux d'accorder la moindre influence^ parce que les planteurs blancs ne formaient pas la 20* partie de la population de Saint-Domingue. Bon nombre de députés, épris des principes de justice et d'égalité, furent choqués de cette conception aristocratique des rapports des races. « Cette raison, dit l'abbé Jallet, fit sur moi un effet contraire
(1) Discours (le Garai, 4 juillet ^89, dans le Courrier de Provence^ I, 340-341. — (i) Journal de Versailles, no VIII (fer juillet), tome 1", p.
« à ce qu'en attendait l'orateur; j'y vis des marques d'une a politique inhumaine, et je ne doute pas que beaucoup de « membres n'en aient jugé comme moi (1). »
Le commissaire-rapporteur du Comité colonial s'aperçut si bien de cette fâcheuse impression que, le lendemain, il essaya d'atténuer ses déclarations, et de faire croire aux sympathies des planteurs pour les gens de couleur : « Il « est vrai, fit-il observer, que les métis n'ont pas été appe- « lés (aux assemblées électorales), mais les métis sont nos « affranchis. Les lois françaises que nous n'avons pas faites « les excluent de nos assemblées ; nous ne pouvions de « nous-mêmes les y admettre. Quelqu'un a dit qu'ils étaient « nos ennemis, je soutiens qu'ils sont nos amis, puisqu'ils (( nous doivent la liberté (2). »
Ces vagues assertions ne pouvaient enrayer le mouvement qui se produisait parmi les mulâtres. Les représentants des hommes de couleur qui se trouvaient en France, sûrs des sympathies des philanthropes, ne lardèrent pas à demander l'égalité des droits avec les blancs. Dès le mois d'août, d'après Duval-Sanadon, un mulâtre de Saint-Domingue fut chargé de « réclamera Versailles en faveur de ses pareils (3) » . Telles étaient les alarmes des planteurs que les députés de la colonie à l'Assemblée Nationale écrivirent le 4 août au ministre de la marine pour lui signaler l'imminence d'une insurrection et pour le prier d'interdire aux nègres et aux mulâtres résidant alors en France de « repasser en Amérique » (4). Bientôt, se formait le Comité des gens de couleur, où les organisateurs, Raymond
(1) Journal de Jallel (p. 115). — (2) Compte-rendu du Moniiear, (séance du 3 juillet 1789), I, 59-00 ; —Arch, Pari., VIII, 188. — (3) Mcm. de Duval-Sanadon, 20 août 1789, Arch,Nat., D. XXV. 85. — (4) Mcm. justilicatiF de la Luzerne (1791), Arch, Pari,, XVI, 332.
aîné, Jacques et Vincent Ogé, groupèrent une centaine de propriétaires de leur race, la plupart originaires de Saint- Domingue, et provoquèrent l'adhésion des hommes de leur sang, soit dans les villes maritimes, soit aux Antilles. L'avocat languedocien, Hector de Joly, lieutenant du maire de Paris, et futur ministre de la justice d'août 1792, leur prêta Tappui de ses relations et de ses conseils. Ils rédigèrent sous son impulsion, du 3 au 22 septembre 1789, leur cahier de doléances, et ils réclamèrent bientôt, le 19 octobre, à l'Assemblée Constituante, l'admission d'un député pour les représenter (1). En même temps, La Fayette, Mirabeau, Condorcet, le duc Alexandre de la Rochefoucauld et l'abbé Grégoire décidaient de demander l'assimilation absolue des gens de couleur etdes nègres libres aux planteurs blancs (2). Quelques mois après l'admission des députés coloniaux, devaient s'ouvrir les fameuses discussions qui eurent pour objet de résoudre le problème de l'égalité des races aux colonies. Leur écho suffît pour déchaîner l'anarchie à Saint- Domingue. Les planteurs avaient cru que leur députation suffirait pour maintenir la suprématie injuste d'une race sur l'autre. Ils n'avaient fait qu'attirer par leurs manifestations sur cette tare de l'organisation sociale des colonies l'attention des réformateurs et de l'opinion éclairée, et que provoquer ainsi la ruine de la domination égoïste des grands propriétaires.
L'aristocratie coloniale qui avait fomenté tant d'agitation pour obtenir une représentation coloniale s'était imaginée qu'elle empêcherait aussi la Constituante de résoudre contre
(1) Cette question a été élucidée dans une bonne étude d'A. Brcttc, les Gens de couleur libres et leurs députés, Révol. fr.^ oct.-nov. 1895. — (2) Mém. de Vabbé Grégoire^ I, 390, éd. Carnol.
ses intérêts une question plus grave encore, celle de l'abolition do la traite et de Tesciavage. Certains de ses membres toutefois n'avaient pas commis celte erreur. Les adhérents du club Massiac, plus perspicaces, avaient compris les dangers de cette démarche: «Que peuvent penser les colons, disait Duval-Sanadon, de cahiers qiii disent : « Vous deman- « dcrezradmissiondesdéputésdeSaint-Domingue, wetàcôté « de cet article : « Vous demanderez l'affranchissement des « nègres. » Cette phrase si simple et si courte réunit en une « seule toutes les erreurs, toutes les injustices et toutes les « conséquences désastreuses (1). » La remarque dupubliciste de la Société correspondante des colons français ne manquait pas de justesse. Déjà, pendant la période électorale, les partisans de la représentation coloniale avaient provoqué de la part des philanthropes une propagande contraire à leurs intérêts. L'idée de la suppression du trafic des nègres et de la servitude aux colonies avaitfait de grands progrès . Les débats sur l'admission de la députation de Saint-Domingue donnèrent aux abolilionnistes une nouvelle occasion de propager leurs idées. Les journaux favorables à leur cause, tels que le Courrier de Provence (2), le Point du jour (3), le Mercure de France (4), le Journal de Versailles [li), insistèrent pour que la question fût inscrite au programme de l'Assemblée Constituante. Dans la séance du 27 juin, de nombreux orateurs demandèrent qu'on s'occupât du sort des noirs. Lorsque La Rochefoucauld et Bouche invitèrent, Tun l'Assemblée, l'autre les Franco-Américains eux-mêmes, à s'occuper de la liberté des ncgres^ ils rencontrèrent une
(I) Mômoirc de Diival-Sanadon, iO aoùl i7S'J, Arch. Nul,, I). XXV, K\. — [t) Mirabeau [CUmrrier de /'rnnence, \f\'^- et AT/'* Lettres' y I, 2H8 et siiiv. — (:î) Point du Jour, I, p. IS. — Mercure de France I7SÎ), ii'^ tl (4 juillet). — (i) Jtmrnalde Versaitles, iv VIIF [{^^ jnillel), pp. ihy<^\.
adhésion presque unanime. Leur motion « fut fort applaudie »,et la Constituante la « réserva pour la prendre en considération dans un autre temps (1) ». Le 4 juillet, Mirabeau et Garât insistèrent encore pour que la cessation de lesclavage, « cette grande opération de justice », restât Tobjet des préoccupations des réformateurs, pour que des mesures préparatoires permissent la réalisation de cette grande œuvre, digne d'un siècle de philosophie et d'humanité (2). Les représentants des grands planteurs s'en tirèrent, non sans une ironie secrète, en se déclarant, comme Gouy d'Arsy, prêts à accepter ces réformes capitales, « si l'Assemblée « trouvait dans sa sagesse les moyens d'allier la conserva- « tion des colonies, les propriétés des colons et Tentretien « de leurs ateliers avec Tabolition de l'esclavage et de la « traite (3) ». Mais leurs commettants étaient bien résolus à tout risquer, môme une révolution, pour empêcher ce qu'ils appelaient une atteinte à leur droit de propriété. « On vio- « lerait leur propriété, disaient-ils dans un mémoire, en « affranchissant leurs nègres, que les colons ont achetés^ « payés à la nation même en vertu de la loi ; en supprimant « la traite, on la violerait encore (4). » Combien plus puissants eussent été leurs arguments, appuyés d'ailleurs par le commerce métropolitain et par les inlérr^ts français, s'ils n'eussent accepté d'avance, par le fait même de leurs démarches, les décisions d'une Assemblée où ils avaient
(1) Su fie (lu Procès-Verbal des Communes, 27 jiiiu, p. 0. — Complc?rcmhisdn Point dn Jour, I, pp. ()i-(M. — Du A/onHenr^\,Vd'i}A. — Arch, Purl., Vni, l()i-l(M. — Journal de Jallet, p. J07. — i2) Discours de (iîiral i\M\sle(:fUjrrierdel*rovencc,\,^i\'^M\,'^Mêm. de Pailli/, If^Si. — (.\) Coiiiple- rendu du Point du Jour (Srauoc du i juillcl), J-, p. 107. — (l) y>[vm. des députés d(; Siiiiil-Dorninguo, s. J. n. d., in-8, liihl. Xat.. Lk. 12 I 2(;i.
réclamé avec tant d'insistance l'admission de leurs mandataires.
En demandant la représentation des colonies , les planteurs de Saint-Domingue n'avaient aucune raison de principe à invoquer contre les décisions futures des réformateurs qui allaient proclamer hautement à la face du monde les maximes du droit et de la liberté naturelle. Ils ne pouvaient plus que se soumettre aux lois, puisque leurs représentants avaient été admis à participer aux travaux de l'autorité législative. Leur présence même rappelait aux Constituants la fragilité des pouvoirs dontladéputation coloniale était pourvue, irritait la passion de justice des philanthropes, donnait sous une forme vivante à des hommes épris d'égalité et d'humanité le spectacle de l'inégalité et de la barbarie de la société coloniale. Grâce à leur imprudence, le problème capital de la liberté humaine se trouvait posé, et grâce aux généreux efforts des philanthropes il ne pouvait plus être éludé. Sa solution allait préoccuper pendant plus d'un siècle les penseurs et les hommes d'Etat.