‹ Saint-Domingue à la veille de la révolution et la question de la représentation coloniale aux Etats généraux, janvier 1788-7 juillet 1789Chapitre 3 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Agitation en faveur de la Représentation

Coloniale et les Griefs Economiques

des Planteurs.

Les planteurs ne se jugeaient pas en effet seulement lésés par le système politique et administratif que maintenait la métropole. Ils supportaient avec plus d'impatience encore le régime économique qu'elle leur imposait, bien que ce régime fût, sur beaucoup de points, moins oppressif que celui des colonies anglaises.

(1) Vœu patriot« d'un Américain, p. 12. — (2) Mémoire des députés de Saint-Domingue, s. 1. n. d. (fin 1789) BibL nai. Lk. 12/201.

iH SAlNT-DOMINr.lK

L'Rtat avaitconsprvéà Saint-lJorningiielapropritMé éminente du sol. Les colons auxquels dos concessions iraient accordées par le gouverneur et l'inlenJant se plaignaient de Tarbitraire el du favoritisme qui inspiraient, prétendaientils, les administrateurs. Ce lut l'un des chefs d'accusation les plus violents formulés contre La I-uzerne et Harhé-Marbois . Leurs récriminations à cet éy^nrd semblent avoir été exagérées, si Ton en juge parla réponse de ces derniers. Plus fondés peut-être étaient les griefs auxquels donnaient lieu les ordonnances relatives aux déchéances, aux limites, àPélendue, à l'irrigation des concessions. Klles ouvraient en efTet la voie aux caprices et aux excès de zèle de l'administration, aux procédures infinies et coAl(Mises devant les tribunaux 1 1). Mais le motif le plus grave de dissentiments entre les colons el la métropole provenait du régime commercial appliqué à Saint-Domingue. Les planteurs diiminicains étaient fiers du rôle capital que jouait le commerce de Irur ile dans rensemble des échanges délit France, lisse considéraient volontiers commr les bienfaiteurs de la métropole, comme les auteurs (lésa fortune. Saint-Domingue, disailpeu après i789unpamphlélairc à leur solde, Linguet, «entretient à la France mille vaisseaux >«, lui procure «une circulation annuelle de 200 a millions, consomme pour 150 millions de productions « territoriales françaises et nourrit dans le sein du royaume « (i millions de ses plus in<lustrieux habitants ». Certains planteurs, en veine d'hyperbole, allaient juscju'à parler de 8 millions de Français qui vivaient des relations avec la reine des Antilles. La réalité diflerait sans doute beaucoup de ces calculs exagérés. Klle n'en était pas moins faite pour

(1) Voir li'H im'inoirrs jiisliliiMlifs a« La Liizcrno cf «I*» liarlir-Mnrbois, ainsi rjuc Irs chcIV» d'accusation contre La Luzenir, cilés ci-dt»ssiis.

A LA VEILLE DE LA REVOLUTION id

donner aux planteurs une haute idée de Tinfluence économique qu'ils exerçaient.

Sainl-Domingue devenu le plusgrand producteurde sucre du monde entier, Tun des principaux marchés d'approvisionnement pour le café, le colon, Tindigo, les bois de teinture, les cuirs, importait vers 1788, en France, environ 140 millions de francs de ces divers produits, et achetait à la métropole pour 52 millions environ d'objets fabriqués et de marchandises ou denrées de diverse nature. Son commerce entrait pour un quart dans l'ensemble des transactions de la métropole. Il paraissait d'autant plus lucratif qu'il alimentait d'autres trafics très avantageux. C'est ainsi qu'une bonne part des denréescoloniales en provenance de Saint-Domingue étaient réexportées et vendues à beaux bénéfices aux autres pays européens. Notre commerce fournissait ainsi de sucre, de café, de coton et d'indigo une partie des marchés d'Europe, notamment ceux du Nord. On évaluait à plus de 150 millions la valeur de ces réexportations pour l'ensemble des produits coloniaux, et comme ces ventes étaient très supérieures aux achats faits sur ces marchés, on considérait comme un fait capital la différence de 60 à 70 millions qui en résultait en notre faveur et qui se soldait en argent. De cette manière la France avait enlevé à ses rivaux commerciaux, notamment aux Anglais, une source importante do trafic, et de plus la balance du commerce nous devenait avantageuse. « Si nous n'avions « pas une semblable masse à livrer aux Européens, disait « un député à la Constituante, il arriverait que la valeur de « nos exportations en articles du sol et de l'industrie de (( la France ne s'élèverait pas à plus de 200 millions. L'or- « dre actuel des échanges subitement anéanti nous appau-

2() SAINT-nOMINCUE

<( vrirait de plus en plus, tant par un écoulement conti- « nuel de notre numéraire que par la suppression des bran- « ches de travail qu'alimente le commerce des colonies w. Kn effet, le trafic avec Saint-Domingue contribuait à faire vivre bon nombre de producteurs et de fabricants français, une foule de commerçants, de commissionnaires et de matelots, 3 millions, disaient les uns, 8 millionsi affirmaient les colons. Les agriculteurs de la métropole approvisionnaient la colonie de pro'duits alimentaires, farines de Moiss.'ic, de Nérac, delà Mothe-Sainte-lIéraye, vins et eaux-devie de Ouienne, de Languedoc, d'Angoumois, jambons de riayonne^ lard, |»elitsaIé,bœufsalé,beurresdenos provinces maritimes. La Provence lui expédiait ses builes et ses savons. Les armateurs de Dunkerque, de Saint-Malo, des Sablesd'Olonne, de Sainl-Jean-de-Luz et de Bayonne lui fournissaient la morue et le saumon salé. Saint-Domingue faisait venir de France jusqu'à ses matériaux de construction : pierres, briques, carreaux, ses bois de charpente, ses bois merrains. Le Poitou, par Bordeaux et la Rochelle, la Bretagne, pjir Nantes, lui vendaient les feuillards et les cercles fournis par les châtaigniers sauvages de leur sol. Du Mirebalais, les planteurs tiraient les beaux ânes reproducteurs nécessaires pour maintenir leur troupeau de mulets. A nos centres manufacturiers, ils demandaient les draps, les soieries, les toiles, les cotonnades, les mousselines, les mouchoirs, la lingerie, les chapeaux^ les chaussures, les modes, la mercerie, le papier, la cire et la vannerie, la chandelle, le brai, les cordages, les voiles, la faïence, les doux, la ferronnerie, la quincaillerie, Targenterie, la bijouterie, jusqu'aux « pipes à fumer », en un mot, tous les objets fabriqués indispensables à la vie civilisée.

Aux50 millions provenant de|ces ventes à Saint-Domingue, on ajoutait d'ordinaire les bénéfices que procurait la traite des noirs dont la grande île était le principal débouché, et ceux que donnaient les transports par mer alimentés par les diverses branches du commerce colonial. Pour subvenir à la traite, la France vendait en 1788 10 millions 1/2 de marchandises sur la côte d'Afrique auxquels il fallait ajouter 6 millions 1/2 pour le fret. La traite elle-même, c'est-à dire la vente des nègres, créait un mouvement de fonds évalué à43ou44millions.Nos ports, Bordeaux en tête, puis» Marseille, Nantes, le Havre, Rouen, la Rochelle, Dunkerque, Ronfleur, Saint-Malo, les Sables, Rayonne ne vivaienlils pas de l'immense mouvement provoqué par ces divers échanges? Sur 5500 navires français occupés au commerce de long cours, 677 transportaient constamment aux Antilles nos produits et en rapportaient ceux de nos colonies, landis que 105 autres faisaient la traite des nègres, et sur les 677 du premier groupe, 465 étaient employés au seul trafic avec Saint-Domingue. Le prix du fret s'élevait alors entre 100 et 120 fr. par tonneau. Les bénéfices résultant du transport de nos productions aux Antilles, de celles des Antilles en France et de la traite des nègres s'élevaient, croyait-on, à 40 millions 1/2 de francs. Si on y joignait ceux du commerce de circuit avec l'Afrique et des réexportations de denrées colonialesen Europe, on arrivait au total, énorme pourle temps, de 76 millions. Ainsi vivaient 15.000 de nos marins et des centaines d'armateurs. Ainsi s'expliquaient la prodigieuse prospérité et le luxe de nos ports. Leur fortune était en grande partie faite du magnifique essor de la production à Saint-Domingue. Les planteurs jugeaient que le commerce français jouissait en égoïste du fruit [de leur travail, tandis

a S.\INT-l)nMIN<;rK

que les fabricants et les négociants de la métropole recardaienl les colons comme dos brouillons et des ingrats I . Les princijies du |»acle colonial, appliqués d'ailleurs en France avec moins de rii^ueur que dans les autres grands Klais colonisîitenrs, semblaient encore, à ce moment, audessus de toute alloinle. « Il convient, disait le député « de Nantes Mosneron de TAunay. que la nation fource nisse exclusivement les colonies de tout ce qu'elle peut « fournir et que les revenus de ces colonies lui appartien- « nent. » « La destination de nos colonies, affirmait la <i (lliambre de commerce de Bordeaux, est de consommer a les produits de la métropole et do vendre à celle-ci exclu- « sivement leurs produits. » « Le contrat qui lie les « colonies à la métropole, déclarait la Chambre de com- « merce de la Hocbelle, les a mises dans une telle corce respondance d'intérêts que, regardées comme provin- « ces de la mémo monarchie, elles «loi vent être pro- « tégées comme partie du tout, lui ren<lre en denrées ce (( qu'elles en reçoivent en moyens de cultures et enfin s'enurichirrune par l'autre. » L'Klal admettait ces théories et les appliipiait: « Dans le royaume, disaient les instructions u données aux gouverneurs de Saint-Domingue, le com- « merce n'est encouragé (pfen faveur dr» la culture ; dans <( les colonies, au contraire, la cultun» n'est encouragée et <( étidjiie qu'en faveur du commerce. » C/est pourquoi les colons ne sont |)as admis à créer dos étid)lissements industriels, sauf des ateliers do poterie, des briqueteries, des fours à chaux, des //////////'tV7rv,cc5« dernières pour l'utilisation des mélasses et résidus sucriers. Pendant longtemps, il leur

(1) O lîihleau e>l le irsniiu! «ruiie cludr plus ;ip|jrot'uij(lic(jiii paraîtra iiltcriiMireineiit»

a été interdit de raffiner les sucres bruts, et si depuis 1722 ils ont été autorisés à préparer dans leurs ateliers le sucre terré OM cassonade, ce n'est pas sans de vives réclamations desraffineurs métropolitains. Le privilège de fabrication des sucres raffinés est encore,, en i788, réservé aux raffineries de France. De même que les planteurs ne doivent pas entrer en concurrence avec l'industrie de la métropole, de même il ne leur est pas permis de nuire aux intérêts de l'agriculture française. Aussi, l'introduction du rhum est-elle limitée et celle du tafia interdite, pour éviter la rivalité de ces produits avec les eaux-de-vie de France. Le fisc juge-t-il à propos, pour empêcher la contrebande, de prohiber la culture du tabac dont la Ferme générale a le monopole de vente? Saint-Domingue devra s'abstenir d'exporter le tabac colonial, dont il avait fait autrefois un grand commerce.

Le trafic des denrées coloniales est réservé aux négociants français, ainsi que le transport des produits de la métropole et de toutes sortes d'autres marchandises dans la colonie. II est vrai que peu-à-peu, par une série d'arrêts ou d'ordonnances, les denrées coloniales, sucres, cafés, cacaos, indigos, cotons, etc., ont bénéficié du régime de l'entrepôt en France et de faveurs douanières importantes, De même, l'interdiction absolue du commerce avec les étrangers n'existe plus. Elle n'avait eu pour effet que de stimuler la contrebande. On avait donc créé un port franc en 1766 au Môle Saint-Nicolas. Puis était intervenu l'arrêt du Conseil du 30 août 1784, qui avait autorisé les étrangers à faire le commerce d'importation et d'exportation limité à certains articles et à trois ports d'entrepôt : le Cap français, les Cayes et Port-au-Prince. II leur était permis de vendre aux colons des bois de toute espèce, du

il SAINT-DOMINGUE

(h.irboii de terre, de la résine et du goudron, des cuir? verts, en poil ou tannés, du bétail vivant, du bœuf salé, innis non du porc, de la morue, du poisson salé, du riz. du maïs et des légumes, bref des matières premières et des produits (falimentation, pourvu qu'ils n'entrassent pas en concurrence avoc ceux que la métropole fournissait abond.'innnent. A leur tour, les colons pouvaient leur vendre de? rbiims, ilvii^ sirops et <les tafias produits dans l'île, et des marchandises d'uri^nne française, vins, eaux-de-vie, huiles, savons et draps. Les Anglais, les Américains, les Hollandais cl les Fspagnols avaient profile de cette tolérance. Ils avaient iM)ga}/c avec Saint-Domingue un trafic ostensible év.'iliié, rn 17SS.â 7 millions [>our les importations dans la colonie, à !{.7(Hi.(MMl fr. pour les exportations, mais la contrebande ifavail f^Mière reçu de ces demi-mesures qu'un nouvel encouragcîïieiit.

Le g(»uvernemeiit n'était jiarvenu ainsi qu'à mécontenter le commerce mélro|K»lilain sans satisfaire les planteurs. Les négociants défendaient leur monopole avec acharnement depuis b; début du xvm'' siècle, a Admettre l'étranger dans <( iKjs colonies, disait la (llianibre de commerce de la Rôti cliclle, ce serait l'associer aux bénélices qu'elles procu- '< rent; ctî serait leur accorder une partie des produits d'é- « tablisseinenls aux(]uels ils n'ont pas contribué. » Admettre les colons à introiluire (Mï l-'rance leurs tafias, déclarait la (Ibambre (bî cr)inin(îrce d(^ Toulouse, « serait ruiner le crédit et la consommation des eaux-de-vic de France ». On a voulu autoriser le lerrage des sucres, observent les négociants liocbelais. Ou'a-t-on obtenu ? <( La destruction de plus de 4(1 raffineries françaises (pii faisaient un mouvement annuel de 40 millions. » Le trafic direct des colons de Saint-Do-

mingue avec les nations étrangères, même limité au sucre, au café et au colon, n'aurait pour effet que d'enrichir Amsterdam, Rotterdam, Hambourg et Londres des bénéfices de notre commerce de réexportation. Toute porte ouverte, même restreinte à la franchise d'un port comme le Môle Saint-Nicolas, permet aux étrangers de nous ravir le fruit de nos efforts. « 11 est indispensable, déclare nettement la « Chambre de commerce de Bordeaux, d'interdire tout « commerce étranger avec les îles. Les colonies appartien- « nent à la France ; elles sont faites pour la métropole. » Aussi, nos ports protestaient-ils avec véhémence contre Tarret du 30 août 1784. C'est la Chambre de commerce du Havre qui signale la perte ainsi causée à notre marine marchande et qui ajoute : « Ce que la métropole ne produit « pas, ne doit pas moins être l'objet de son commerce direct » avec les colons. « L'arrêt qui a permis l'entrepôt aux « colonies des marchandises étrangères, disent les négoce ciants de Bordeaux (1788), frappe l'agriculture, les « manufactures, la navigation. On a sacrifié la France aux « colonies ; il faut revenir aux principes et défendre le i< commerce aux étrangers. » La Chambre de commerce de la Rochelle montre de son côté le préjudice que cette mesure cause au commerce français. Les 50.000 barriques de sucre que nous fournissions aux Etats-Unis y vont désormais en droiture sans passer par les ports de PVance. De même les sucres blancs et les cafés passent directement à Ostendeet à Hambourg, l'indigo en Angleterre. Il ne reste plus à nos armateurs que le transport peu rémunérateur des sucres bruts. Ainsi, l'étranger s'approprie un bénéfice qui devrait rester aux nationaux, la contrebande est encouragée, la marine anglaise se développe aux dépens de la nôtre. Les

•jr, SAlNT-DOMINOre

colons se [il.iifrnonl à lorldcs prélentions du commerce de la m«''lro[)olo. Cflui-ci invoque la légitime el exclusive « [M>??pr5ïiion où sonl It's l'Vanr^iis d'exploiter» le trafic des colonies. VaincmtMil, h\^ planUMirs allégueraienl-ils l'excès (1(1 privilège. Les provinces françaises ne sont-elles pas î^niimises de leur côlé à des règlemonls el à des entraves ? h'ailleurs, les colonies oublieraient-elles les devoirs de la rect>nnaissanc('?Le monopole commercial n'est que la juste rançon « des frais de leur éducation et du maintien de leur prospérité >• . I!n résumé, auraient dit volontiers les [•artisans du pai'le colonial, périssent les colonies plutôt (]ne nos privilé^^c^ I « Il Viiudrait mieux pour la France, avouaient en ellet les armateurs de Hordeaux, abandonner une partie » de notre Kmpire colonial, a que d'entretenir à « grands frais des établissements qui ne serviraient qu'à ♦ l'avantage de nos rivaux. »

De lour rnlé, les planteurs supportaient avec impatience le joug économiques do la métropole, depuis que la produc- ['n>u et U) commerce de Saint-Domingue s'étaient développés avec tant de vigueur. Dés IT.'H, le magistral dominicain Saintard constatait cette rivalité et déclarait leurs intérêts inconciliables. Depuis longtemps, les colons demandaient Taulorisation do transporter les sucres blancs el terrés, les cîifés, l'indigo, les cotons lilés, les sirops et les tafias (guildives) à l'étranger, la faculté de commercer directement îivcc lii France, le droit d'im[)orter les approvisionnements en bois, farines, morues et poissons salés^ bestiaux vivants, cl les nègres de provenance étrangère. Ils constataient avec raison que le commerce motroj)olitain no pouvait suffire à fournir à la population el aux cultures grandissantes de la colonie le bétail bumain elles objets de première nécessité

qui leur étaient indispensables. Ils accusaient le négoce de la métropole de routine et d'apathie : (< Nous sommes mor- « tifiés devons dire, écrivaient les colons aux armateurs de « France, que le commerce étranger fait au commerce « national dans les colonies ce qu'un marteau fait h une « cheville ou à un clou. » Ils taxaient nos négociants de tyrannie. Le planteurs de Saint-Domingue n'étaient-ils pas obligés de payer à un prix exorbitant toutes les marchandises que leur fournissait la métropole? Les commerçants français, maîtres exclusifs du marché, y font la loi, vendent par exemple 1/6 de plus que les Anglais les nègres de traite, fixent arbitrairement le prix des denrées, des matières premières et des objets manufacturés qu'ils importent. D'autre part, comme ils n'ont à la côte de Saint-Domingue qu'un nombre insuffisant de provisions ou de navires, la colonie se trouve souvent exposée à la disette. Le commerce métropolitain spécule encore sur les besoins des colons, laisse accumuler les denrées coloniales pour les acheter à vil prix, au risque d'en amener la dépréciation complète ou la perte. Il ne se préoccupe nullement de proportionner l'envoi de navires marchands ou l'importance des achats à celle de la production, qui se trouve ainsi parfois supérieure des deux tiers aux demandes des négociants français. Les étrangers, au contraire, achètent souvent à un prix élevé les denrées coloniales, sucres, cafés, cotons, indigos, tafias.

Nos armateurs en viennent h considérer que le trafic des colonies doit leur procurer les bénéfices les plus élevés. Celui du Nord de l'Europe est méprisé; il ne donne que 6 1/2 0/0. Combien plus profitable la traite des nègres, qui donne 18 0/0, et le commerce des îles, qui donne en

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moyenne iO 0/0. Au reste, îi côlé du revenu normal du commerce, n'y a-t-il pas celui du crédit? Le négociant français et son commissionnaire jouent volontiers à Sainl- Uomingue le rolc de fournisseurs à long terme et de banquiers. Les planteurs, dont les procédés de culture sont coiMeux et dont les habitudes de vie large exigent de grosses dépenses, pratiquent dans une mesure excessive les ventes à terme. Ils traitent de préférence avec les maisons de commerce qui leur ouvrent des comptes illimités^ et peu à peu le négociant leur fournit jusqu'à Targent qu'ils dépensent aux maisons de jeu et en débauches. Les colons, confiants dans le développement de leurs plantations, escomplant quelque belle récolte qui paiera en un an leurs dettes accumulées, se trouvent ainsi peu à peu amenés à tomber dans la dépendance étroite du négoce métropolitain. D'ailleurs, c'est en produits du sol qu'ils s'acquittent. Le trafic a conservé la forme élémentaire du troc, soit parce que le plnnteur préfère ce mode de paiement dont les propriétaires fonciers ont gardé le goût, soit parce que la métropole ellemême, dans rintérét de la balance de son commerce, pour emprcher la sortie du numéraire, impose d'autorité, depuis l'époque de Colhert, le système des échanges en denrées et marchandises. Il s'ensuit que le négociant en même temps créancier du planteur exige à l'avance au prix qu'il veut la livraison de la récolte future. Comme il n'a, d'autre part, aucun gage sérieux de ses créances, puisque les plantations sont dans la pratique insaisissables à cause de la lenteur de la procédure, de l'impossibilité des saisiesbrandons et de la difficulté des actions endéguerpissemenl, il se dédommage en n'accordant le crédit aux colons qu'à des intérêts usuraires,qui vont jusqu'à 15 0/0,et sur lesquels

il fait un rabais dM/5 quand Tacheteur se décide à payer comptant. Aussi les immenses fortunes qui se forme.nl à Saint-Domingue fondent-elles aussi rapidement qu'elles ont été acquises. En 1788, les planteurs doivent, d'après les uns, 300, d'après les autres, 500 millions aux négociants. Certains ont engagé d'avance tout le produit de leurs plantations pour plusieurs années ; d'autres ne pourraient s'acquitter qu'en aliénant leur propriété tout entière.

Telle est la condition d'un grand nombre de colons, et notamment des plus grands propriétaires. C'est pourquoi, tandis que les négociants les accusent de mauvaise foi et de friponnerie, les planteurs ripostent par les accusations d'usure et de vol. « Partout, dit un contemporain, on n'entend parler que de paroles fausses, que de gens qui plaident contre leur signature. » Le commerce français venait de prendre un parti héroïque : il avait restreint le crédit et déchaîné de formidables colères. Plus que jamais les planteurs purent se plaindre d'être « plutôt les fermiers » des commerçants métropolitains « que les propriétaires de leurs habitations ». Plus que jamais, ils purent prétendre que les négociants de France « voulaient recueillir sans semer dans les colonies, sans s'occuper des moyens de les faire subsister (1) ».

Les plus hardis d'entre eux crurent trouver dans la réunion des Etats généraux les moyens de ruiner le monopole ou du moins d'en atténuer les conditions onéreuses et de donner à Saint-Domingue une certaine autonomie dans Tordre économique comme dans l'ordre politique. De là leurs efibrts pour circonvenir le gouverneur Du Chilleau et pour l'amener malgré l'intendant à ouvrir les ports de Tîle aux

(1) Ce tableau est le résumé d'une étude spéciale en préparation.

:m SAINT-DOMINGUE

farines élrangrres (I ). De là aussi leur campagne pour s'ouvrir I accès (le la l'ulure assemblée. Esl-il admissible, disentils, qu'une colonie « qui verse des trésors immenses dans le « soin (le la France, (|ui vivifie la marine, dont les produc- « ti(»ns réparent en peu d'années les pertes qu'entraîne la " guerre, ne puisse faire entendre ses doléances par la voix « (le ceux qui ont de si puissants motifs pour la défendre? «' Oue de sages règlements ne pourraient pas proposer les H députés (les colonies dans l'assemblée des Etals relative- « ment au ronnnorre, au.r f/r/rir/irmenis^ à la salubrité des îles,. . . à C((/i//rnvisio}tnvincnt des vivresyk la sûreté des « M'iours. eiilin |)Our arrrler les fraudes des acquéreurs et la <( ninuvaiso foi des gérants 2) »! Ainsi apparaissent clairement les mobiles |)r(»fonds qui provoquèrent l'agitation |)arnii les colons inéconlents, el les intérêts pratiques qui b'S (léterniinèn'nl à tenter l'elVorl obstiné auquel ils durent d'ubtcnir une représenlîilion dans l'Assemblée Constituante.

CllAPlTHK 111

L'Agitation en faveur de la Représentation

Coloniale et les Craintes des Colons

de Saint-Domingue au sujet des plans

de Réforme sociale.

De toutes les causes (|ui provoquèrent la conduite des planteurs de Saint-Domingue Ja plus puissante toutefois fut certainement lii crainte qu*ils concevaient, non sans raison, au sujet des plans de réforme sociale agités en France.

(1) Sur ces (lisseiiliniouts, acic J'acciis. (M»ntio La Ln/crue et mém. just. (le celui-ci, (le 13. Marbois el (ic I)u (iliilleau, ITîM). — Opinion de Tracv (17U1), |). 7. — (2) Vu'u i)alrioli(|ue d'un Américain (17W), p. iW, 1 et ^^

Les blancs ne formaient en effet dans Tîle qu'une minorité inûme en présence des deux aulnes éléments de la population, les mulâtres ou nègres libres et les nègres esclaves, lis étaient seulement au nombre de 33 à 40.000 individus de tout âge, tandis que l'effectif des hommes de couleur libres était évalué enlre 20 et 25.000 et celui des nègres entre 3é0.000 et 500.000. La race blanche manquait de fécondité. On avait tenté, à diverses reprises, de hâter la colonisation en introduisant dans Tîle la main-d'œuvre européenne- (Acadiens, Allemands, journaliers Français engagés). Mais ces essais n'avaient eu qu'un médiocre succès. Dans la réalité, la population blanche, quoique composée d'éléments actifs, ne maintenait son effectif que par l'arrivée incessante de spéculateurs venus de la métropole pour tenter la fortune aux Antilles. Ces éléments, d'ailleurs souvent énergiques, hardis et entreprenants, manquaient au fond de cohésion. De profondes divergences séparaient les uns des autres les gratuh planteurs^ dont beaucoup résidaient à Paris ou dans les autres villes de la métropole, et les petits planteurs^ les négociants ou leurs commissionnaires cantonnés dans les ports, les gens de loi, procureurs, avocats, curateurs aux successions vacantes, chirurgiens, médecins, entrepreneurs, gérants ou économes de plantations, ouvriers ou petits commerçants, et enfin les petits blancs^ ramassis d'aventuriers vivant sur la côte de toutes sortes de professions louches, lly avait à Saint-Domingue des représentants de toutes nos provinces, particulièment de celles de l'Ouest, Normandie, Bretagne, Guienne, Gascogne, Béarn, pays Basque. Le Poitou et l'Angoumois étaient représentés notamment dans l'aristocratie des planteurs par les Rohan-Chabot, les Curzay, les iMondion, les

Arnault de la Ménorclirre, les La Rochefoucauld-Bayers, les Beauharnais, les du Chilleau, les Richard d'Abnour, les Dexmier d'Olhreuse, les d'Aulichamp, les Lescure, les Porraud de Saint-Amand, les Saulnier de Pierre- Levée, les Descravayal de Belal, les Corliet de Coursac, lesTerrasson de Verneuil, les Dupré de la Bourdonnaye, les Creuzé des ChîUelliers, les Arnauld de Marsilly, les Dumoulier de La Fond. On renconlrait dans la bourgeoisie dominicaine Lien des noms de familles poitevines, angoumoisines, saintongeaises^ aunisieinies, comme ceux des Garesché, armateurs de la Hochelle, des Piorry, des Ingrand, des llasseteau, des Polony, des Ducrocq. On en trouvait juscpie parmi \cs ouvriers et les domestiques. Les grandes fortunes réalibrt\< en peu de temps aux Antilles avaient valu aux familles des planteurs des alliances avec la haute noblesse fnineaisc Les Ségur, les Noailles, les Lamelh, K'S llohan-Mcuilhazon, les Castellane, les Butler, les (lalliful, h*s lîi Feir(»nnays, hion d'autres encore étaient grands piopriélaiies à Saint-Domingue. Beaucoup de ces planteurs d'occasion n*avaient jamais été aux colonies ou n'y faisaient que de courts séjours.

Entre eux et les propriétaires résidants, anciens administrateurs, anciens officiers, cadets de famille qui dirigeaient eux-mêmes leurs exploitations, il y avait une rivalité sourde, de même qu'entre les planteurs et les 4000 négociants des ports de l'île, les gens de loi, la moyenne, la petite bourgeoisie locale et les aventuriers désignés sous le nora de petits blancs,demùme enfin qu'entre la population des villes et gros bourgs et celle des plantations ou des campagnes. Mais toutes ces divergences s'efl'açaient devant la communauté d'intérêts créée par la situation d'infériorité numéri-

que où se trouvaient les blancs devant les mulâtres et les nègres, ou devant la communauté de sentiments créée par TorgueiLde race. On ne connaissait pas à Saint-Domingue la distinction des trois ordres qui divisait les habitants de la métropole. La noblesse n'avait pu former de caste privilégiée. Le clergé, composé de missionnaires appartenant à diverses communautés religieuses, n'était pas assez nombreux ni assez riche pour songer à former une classe distincte. Rien qui rappelât les distinctions profondes qu'on apercevait dans la mère-patrie entre la bourgeoisie, l'aristocratie, le tiers-état et le peuple. Les nécessités sociales avaient obligé les blancs à maintenir entre eux une sorte d'égalité. Le blanc le plus misérable se sentait et était jugé supérieur aux mulâtres ou aux nègres. Une dislance infinie séparait l'homme de race supérieure de l'homme de race inférieure et élevait le premier non seulement audessus du second, mais encore au-dessus de la condition parfois humble et précaire à laquelle le blanc pouvait se trouverplacé.Aussin'y avait-il en réalité à Saint-Domingue que deux classes ou deux castes^ nettement séparées par leur origine ethnique : d'un côté les blancs, de l'autre les noirs.

Pour mieux maintenir la pureté et le prestige de la race, les colons blancs avaient commis l'imprudence de traiter les mulâtres en parias, au lieu de chercher en eux un appui. Bien que le nombre des hommes de couleur s'accrût rapidement, soit par le progrès des affranchissements, soit par les unions clandestines de la caste supérieure avec la caste servile, soit par la meilleure adaptation et l'aptitude procréatrice des mulâtres; bien que ceux-ci possédassent un quart de la propriété foncière et qu'ils rendissent à la

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colonie de grands services pnr leur industrie, leur activité, leurparlicipalionà la miseen valeur du sol, au service delà milice et de la maréchaussée ; bien qu'ils formassent en un mol Téléinent perfectihle de la race inférieure et rembryon d'une future classe moyennt»; dt^puis le premier tiers du xviiT' siècle, le frouvernenienl et surtout les colons blancs avaient multiplié les mesures de défiance et de vexation conlre eux. On les parquait dans des quartiers spéciaux des villes; on les avait exclus de toutes les charges civiles el militaires; on leur avait interdit Texercice des professions libérales et d'un certain nombre de métiers; on leur avait assigné dans les lieux publics des places distinctes; on avait même essayé de les obliger au port d'un costume spécial. Knlin, on avait [)rohil)é les mariages entre eux et les blancs. L(»s préjugés de ces deiniers contre les muldtres étaient si enracinés que la moindre trace de sang noir était relevée avec soin même pjirmi les descendants éloignés des hommes de couleur. I']n toute occasion, on s'ingéniait à blesser leur vanité ou à contrarier leurs vœux. On commettait à leur égard sans scrupule toutes sortes de dénis de justice ou (Tusurpations. <hi ne perdait aucune occasion de les traiter en ennemis. A ces hommes qui « por- « laienl encort» sur leur front, disait un colon, l'empreinte « de Tesclavage », il fallait ra[)pcler sans cesse leur origine, (« en appesnntissîint sur eux le mépris et l'opprobre, c( en brisant les ressorts de leur àme » . On leur refusait le droit de légitime défense conlre tout représentant de la race supérieure, tandis qu'on réclamait pour celui-ci le droit de se faire justice sans forme de procès. Lfn magistrat au Conseil supérieur de l'Ile os;i même proposer de leur enlever le droit de propriété.

Si la force du préjugé était si monstrueuse contre les hommes de couleur, on s'explique facilement les sentiments de la plupart des blancs au sujet des nègres esclaves. Non que leur condition à Saint-Domingue fût pire que dans les autres colonies européennes. Elle était au contraire meilleure, et les planteurs Dominicains traitaient assurément beaucoup mieux leur bétail humain que leurs voisins de la Jamaïque. Une partie des colons montraient pour leurs nègres une réelle humanité, si beaucoup d'autres oubliaient trop, en présence de ces malheureux, le respect dû à une fraction déshéritée de l'espèce humaine. Mais à peu près tous les colons estimaient qu'il fallait considérer les nègres comme des enfants paresseux, immorauxet vicieux. Les meilleurs exerçaient sur eux une sorte de despotisme patriarcal, et les pires en arrivaient à recourir contre ces malheureux aux traitements les plus barbares que puissent imaginer des tyrans domestiques. Tous regardaient l'esclave comme un instrument indispensable et légitime de travail. Quelques-uns ménageaient ce capital humain; beaucoup d'autres, avides de réaliser une fortune en peu de temps, spéculaient sur les privations du nègre, abusaient de ses forces et le réduisaient en peu de temps à l'état de déchet d'humanité: la perte annuelle en esclaves atteignait ainsi jusqu'à 10 0/0. L'esclavage pratiqué par la France comme par les autres nations Européennes était une des plaies honteuses que l'antiquité avait léguées à la civilisation moderne et que le système colonial avait ravivées. Le commerce des esclaves, s'il enrichissait les armateurs de Liverpool et de Bristol, de Bordeaux, de Nantes, delà Rochelle ou du Havre, dépeuplait prodigieusement l'Afrique à laquelle, en deux siècles et demi, on avait enlevé 8 à 9 mil-

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lions (le ses liahilaiits. Le gouvernement français Tencoungrail pourtant par des primes pour plaire aux armateurs el aux rolons. Sainl-Uomingue recevait une part croissante de ces cargaisons humaines; près d'un million d'esclaves y avaient été introduitsetlos planteurs se plaignaient pourtant. soit de l'insuHisance de l'importation, soit du haut prix qu'ils devaient payer pour les nègres, au reste les meilleursde tous, qu'ils achetaient tous les ans. L'habitude qui émousse le sens moral et Tinlérêt qui Tohlilère contribuaient à faire illusion aux planteurs sur la légitimité de l'esclavage. Ils y Voyaient une ii)sliluli;'n jusliliée par une tradition séculaire. une nrcessilé économique et sociale résultant de l'inaptitude des hliincs au travail manuel dans les climats tropicaux. Ils considéraient cumme aussi légitime que la propriété de leurs plantations ou de leurs comptoirs, celle du cheptel d'(»sclaves dont ils évaluaient la valeur en capital à 1 milliard sur les 3 milliards auxqtiols, non sans exagération, s'élevait, disaient-ils, Tensenible de la fortune de Sainthominfrue.

Aussi pt'ut-on aisément imaginer l'émoi profond que produisit parmi eux la campagne menée en Angleterre et en France contre la traite et contre l'esclavage des nègres. Ce n'est pas cpie la servitude des noirs n'eut déjà été flétrie [)ar des moralistes ou des philosophes. Montesquieu dès 1748, Haynal di'S 111 o, Turpol dès 1770, Condorcet dès 1780, avaient signalé l'injustice de celle institution. Mais on regardait volontiers ces attaques comme des paradoxes de beaux esprits; elles n'avaient pas de portée pratique. Elles n'agissaient que lentement sur l'opinion d'une élite, sur l'esprit seulement des hommes éclairés que les gens d'affaires placent volontiers au nombre des rêveurs qu'on

peut dédaigner. Mais, en 1788, le danger parut pour la première fois réel, soit au commerce français, soit aux colons de Saint-Domingue. Le mouvement philanthropique, en faveur de Témancipation des nègres, propagé aux Etats- Unis par John Woolman, Benezet et Warner iMiflin, ami de Brissot, avait abouti, grâce aux quakers, à des mesures contre l'importation des nègres dans neuf de ces Etats et à Témancipalion de tous les nègres nés depuis 1776 en Pennsylvanie. Le fondateur de la Société française des Amis des Noirs, Brissot, dès Tété de 1785, avait noué des relations d'amitié avec les abolitionnistes américains, Miflin et Saint- John-Crèvecœur, qu'il venait de défendre contre les railleries de Chastellux. Pendant ses fréquents séjours à Londres, le célèbre journaliste français s'était également lié avec les philanthropes anglais, Ramsay, Grenville Sharp et surtout Clarkson, le jeune et enthousiaste professeur de l'Université de Cambridge. Une vigoureuse campagne commençait dès la veille de la Révolution dans le monde anglo-saxon en vue de la répression dé la traite et de l'abolition graduelle de l'esclavage. Aux Etats-Unis, était créée (en 1788) la Société philanthropique de Philadelphie. A Londres, *

dès la fin de 1787, s'organisa la fameuse Sod^^^ des Amis des NoirSj modèle de toutes celles qui se formèrent ultérieurement. Son premier président fut Grenville Sharp, son publiciste Clarkson, son avocat au Parlement britannique le célèbre ami de Pitt, Willberforce . Un grand nombre de membres du clergé anglican, tels que Tévêque de Londres et les rév. Ramsay, Gregory, Paley, Newton, NichoUs, se firent ses auxiliaires. Manchester, Bristol, Yarmouth, Leicester eurent à leur tour des sociétés filiales. Les associations des amis des Noirs étaient bientôt après au nombre

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lie 'in, snil ru Anirlolonv, soil aux Ktîils-L-ni-*. Elles nviierA i«'rriitr i\r> inillijTSjl'.nlhrTonts el de souscripteur^, i^nvri: [Mrrni h'S t]ii;iki'r<, jnst|uo parmi les membres «les deux r.h.iinliH's t'I parmi h's ministres. Elles avaient np^iD-i;; uuv inullilinl«* lit' liroi'hurcs, organisa! un vaste pélilionr.ern«'nl, ;i:jil»'' r«»|m)i«»n el nl)lt»nu que la question de la réprer -j.'ii «1rs iiliiis <l(» la Irailo lui disculée au Parlement d'.s juin I7SS.

i;'«'>l a la S(ïllii:ilalion du comité de Londres, comme r.iVniK» r.«»ii<ior«'i't. «pio Mrissol se résolut à tenter la fon- (l.itinii ilr la Sorirli' parisienne des Amis des Noirs. Il êlail alors i\,i\\< Inule la Inrcr do l'Age et dans le feu de l'enlliuiisia-int' pniir N's idros de liherlé. Sa carrière errante l'avait \n'\< m rapport avec li's puhlicisies des pays libres el l'avait alVranchi «le Meii Ar> préjugés, sans rien lui enlever (le son ai'.lriir ri de s«'s illusions. Doué d'une puissance (ras>iîrHlalion pen commune, cflleurant les sujets plus (pi'il ur. les rtuJiail, écrivain improvisateur, réformaleur aelir r[ pirin d'entrain, désintéressé et probe, esprit plus hardi <pie sur, ce petit homme à la figure pâle, aux cheveux lon,L''s et plats sans pothire ni queue, avait l'air <listrait d un rêveur, s'épriMiail de toutes les causes généreuses, et employait à les s(»rvir son infatigable activité (hî polémiste et <rorganisateur. Kn février 1788, il parvint à former à Paris un premi»M* grouj)ement qui grandit peu à peu, et (pii recruta des adhérents |)armi les philosophes, les savants, les journalistes, hvs grands seigneurs, les linanciers. I/un des premiers et des plus ardents promoteurs de Tassociation fut le ilcnevois Etienne Clavière, ami el coll.aboraleur de lirissot. Gondorcet en rédigea les statuts el mil au service de celle œuvre sa grande répula-

lion, ses liaisons avec le monde officiel, sa verve de polémiste endiablée! celle préoccupation du bien de Thumanilé qui dégénérait chez lui en une véritable passion. La Société des Amis des Noirs comptait quelques membres illustres ou connus par leur grande situation : Lavoisier, La Fayette, le maréchal prince de Beauvau, ami deNecker, le duc Alexandre de la Rochefoucauld, fils de la duchesse d'Anville, proteclrice de Turgot, âme généreuse et exquise de grand seigneur philanthrope, Lacépède, Volney, Dietrich, Pontécoulant, Tabbé de Cournand, professeur au collège de France, des publicistes déjà célèbres ou qui allaient le devenir, Mirabeau, Bergasse, Siéyès, des parlementaires libéraux, comme Le Pelletier de Saint-Fargeau. La Société siégea d'abord à Thôtel de Lussan, rue Croix-des-Petits- Champs ; ce n'est qu'en 1789, après la fondation du Patriote françavi^ qu'elle s'installa dans les bureaux de ce journal, rue Favart.

Son action fut d'abord assez discrète. On y voyait surtout, assure Pétion>(< des hommes isolés qui s'occupaient du bien dans le silence et l'obscurité » . Son fondateur, Brissot, était d'ailleurs parti en mai 1788 pour les Elals- Unis et n'en revint que six mois après, à la nouvelle delà convocation prochaine des Etats- Généraux. En son absence, c'est Condorcetqui dirigea la campagne. Il publia dans le courant de l'été de 1788, sous le pseudonyme du docteur Schwartz, pasteur du saint Evangile à Bienne, un opuscule qui eut un certain retentissement et où il faisait un tableau effrayant de la traite et de l'esclavage dans nos colonies. D'autres publicistes le secondaient, . par exemple le pasteur Frossard à Lyon, l'abbé Genty, professeur au collège d'Orléans, secrétaire de l'Assemblée provinciale d'Or-

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léanais, le marquis de la reiiill«idc d'Aubusson. Les n gêna de bien, les esprits rclairés »>, déclare le Mercure.^ se prononçaient on faveur dos AmMw/eç iVo/W. Le chevalier de Houfflors se faisait applaudir à TAcadémie française ;29 décembre 178H) en insérant dans son discours de réception un morceau à effet sur l'esclavage des nègres. Parmi les journaux les plus répandus, le Mercure de France^ dont le rédacleurétailunpublicislede grande valeur, Mailet-Dupan, ne cachait pas ses sympathies pour les philanthropes, si le Journal de Paris au contraire refusait d'insérer leurs communications. Que los nègres puissent apprendre, disait Mallet-Dupan, « que parmi los blancs ils ont aujourd'hui « autant do défenseurs qu'il existe d'hommes vertueux. « r\iissont-ils être instruits que tous les dépositaires de « Pautorito publique on luirope, que tous les hommes (« d'Htal se sont émus de leur infortune ! Qu'ils sachent enfin <( qu'un sentiment nouveau de bienveillance et de pitié « anime tous los hommes ».

C'est précisément ce sentiment nouveau, cette propagande naissante qui effrayaient au plus haut point les colons (le Saint-Domingtie. Le programme de la Société des Amis des Noirs n'allait pas jusqu'à l'abolition de l'esclavage. Les associés convenaient que celte mesure eiU ruiné les colonies, sans améliorer la condition dos nègres. Mais la Société demandait l'abolition de la traite, la suppression des primes qui favorisaient cet horrible commerce, c'est-à-dire qu'elle préconisait les moyens indirects qui auraient conduit graduellement à l'extinction de la servitude. Elle demandait aussi au gouvernement de favoriser les affranchissements et recommandait le recours à la main-d'œuvre libre. La question de l'égalité des mulâtres et des blancs ne de-

vait être agitée que plus lard, en 1789. Celte polémique ne semble pas avoir causé en France un émoi 1res profond. Des questions d'un inlérêl plus immédiat accaparaient alors rallenlion publique. Cependant, quelques publicistes se firent les apologistes de la traite, notamment Duval-Sanadon, et un haut fonctionnaire, Malouel. Celui-ci, alors intendant de la marine à Toulon, étudiant le problème esclavagiste en hommepratique,releva,non sans tomber luimême dans Texcès de l'optimisme, les exagérations commises par les Amis des noirs. 11 mit en lumière les difficultés d'ordre économique et social qui s'opposaient à l'abolition de la traite et à la suppression de l'esclavage colonial, les dangers de mesures qui porteraient atteinte au droit de propriété des colons, l'impossibilité de substituer la maind'œuvre européenne à la main-d'œuvre nègre, le péril d'une crise mortelle pour la production et pour le commerce des Antilles qui résulterait de toute mesure précipitée (1).

La discussion avait gardé en France une tournure assez calme. Mais dans nos colonies d'Amérique elle provoqua une vive effervescence. Sur cette question,les colons français, notamment ceux de Saint-Domingue, n'admettaient aucune transaction. La peinture des maux de l'esclavage était, d'après eux, de pure fantaisie. L'intérêt des maîtres se trouvait être la meilleure garantie du sort des esclaves ; ces derniers n'avaient qu'à se louer de l'administration paternelle des planteurs. Abolir la traite ou la restreindre leur paraissait une mesure destinée à consommer leur ruine, en empêchant le recrutement des travailleurs nécessaires à la mise en valeur des plantations. L'abolition de l'esclavage porterait un coup irrémédiable à une propriété légitime.

(i) Résumé d'une étude spéciale en préparation.

« La colonie ne souffrira jamais, disaient-ils un peu plus « tard, que ce genre de propriété soit compromis ni qu'il « puisse l (Hre.,, Elle le lient de la loi. o La propagande de la Société des Amis des Noirs apparut aux planteurs, soit comme une manœuvre insidieuse des Anglais qui tendaient à ruiner nos colonies et notre commerce, soit comme une invention de rêveurs utopistes ou de publicistes affamés de réclame et assoiffés do vanité. L'exemple des colons de la Jamaïque était invoqué dans l'île voisine. On craignait de voir à Saint-Domingue « la fermentation » se propager parmi les nègres quand ils apprendraient la campagne menée en leur faveur. On s'exagérait le nombre et le crédit des adhérents de la Société des Amis des Noirs. Moreau de Saint-Méry atteste que les numéros du Mercure arrivés au Cap français en mars et avril 1788, et où parurent les premiers détails et réflexions sur les discussions relatives à Tesclavage provoquées par les négrophiles, « produi- « sirent une grande sensation ». Les premières alarmes, dit-il, se «répandirent à cause d'une discussion dont l'avè- « nement parut menacer la vie et la propriété des colons. « Les Chambres d'agriculture (de l'île) s'occupèrent de « mémoires dont le but était de conjurer cet orage menace çant et qui prit un aspect encore plus sinistre, lorsqu'on « apprit qu'il s'était formé une société des Amis des Noirs a en France, à Paris même (1) ». Les planteurs de la Jamaïque avaient énergiquement répondu à l'attaque en envoyant à Londres des agents pour défendre leur cause auprès du Parlement. Les planteurs de Saint-Domingue s'inspirèrent, semble-t-il, de cette tactique, et les plus ardents

(1) ConsideTiitiuiis prcscntcCb. . , par Moreau de Saint-Méry, Imp. nat., 1791, pp. 4 et 17.

crurent trouver, non dans un recours au gouvernement royal, mais dans une participation efficace aux discussions des futurs Etats Généraux les moyens d'écarter le grave péril qui menaçait leur prépondérance économique et sociale.

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