‹ Saint-Domingue à la veille de la révolution et la question de la représentation coloniale aux Etats généraux, janvier 1788-7 juillet 1789Chapitre 7 sur 23 · SAINT-DOMINGUK · texte numérisé non relu

SAINT-DOMINGUK

individuelle et les droits de l'équité sont constamment violés, assurent-ils, par l'administration despotique qui règne aux colonies. On ne manque pas de rappeler Tarrestalion arbitraire de la Faucherie et l'impunité dont profitent les officiers d'état-major, môme en cas de crime capital.

Les plus hauts magistrats sont des prévaricateurs. Lamardclle leur donne l'exemple (1). Le procureur général avait acquis dans Tile de grandes propriétés ; une caféyère h la Nouvelle-Touraine, près de Port-au-Prince, une belle plantation en cannes à sucre, dont les bâtiments en ruines subsistent encore à la Croix-des-Bouquels ; le tout valait plus de 600.000 francs (2). On s'empressa, en 1788, de prétendre qu'il devait sa fortune à d'indignes manœuvres. H avait été acheté pour une somme de 100.000 francs, disait-on, par un riche planteur, M. de Poid, accusé d'assassinat, et ce honteux trafic lui avait permis de devenir propriétaire. « Que peut-on reprochera M. de Lamardelle, disaient ironiquement ses ennemis, n'a-t-il pas payé avec de l'argent de poids (3)? » Intendant et procureur général encouragent les faussaires et laissent violer le droit de propriétaire. Grâce à la législation sur les concessions et les réunions, à la première occasion « on dépouille les planteurs de leur héritage ». Tel qui jouissait hier de 100.000 écus de revenu peut se trouver aujourd'hui réduit à rien. « Désormais, écrivait M. de Laborie, ni dépenses, ni jouissan(?e, ni possession, ni ignorance des titres antérieurs w ne préservent contre la production d'un titre périmé ouanti-

(I) Confession générale par lauteurd'un Mot à rOrcilIc (pamphlet de la 2e moitié de 1789.) liibl. Nai. Lk 12 | 28. — Mém, deB.Marbois, 5 décent-, hre ij^Qy précité. — (2) Dossiers des licpiidations des indem. des coIoDsde Saint-Domingue, 1829. — (3) Confession générale parlauteur d'un Mot h Toreille, p. 22.

daté. « Sans doute, insinuail-il, Lamardellea de nouvelles concessions à antidater ou de vieilles concessions à faire valoir (1). »

Le contre-coup de celte campagne se faisait sentirjusque dans la métropole, où le Comité colonial de Paris propageait ces accusations et colportait les pétitions des colons, faisant sonner bien haut le chiffre des signataires. La Chambre d'agriculture du Cap avait ailleurs chargé un de ses membres, Jean Barré de Saint-Venant, capitaine des milices de l'île, d'une mission officielle auprès du roi et du ministre La Luzerne. Ce planteur, dont la famille appartenait au Poitou, était parti porteur d'une requête des habitants du Cap, le T' mai, et était débarqué à Bordeaux en juin. Ils s'était mis en rapports avec Tancien intendant de l'île, M. de Lilancour, avec des grands armateurs de Bordeaux, lesBethman, et enfin avec le gouverneur désigné de Saint-Domingue, le marquis Du Chilleau, son compatriote, qu'il avait sans doute rencontré dans ses propriétés de la Gâtine, voisines de Niort, ville où se trouvait, le 16 juillet, le délégué des colons. 11 l'avait mis au courant de la situation de l'Ile et l'avait entretenu de ses plans. Le 15 juillet, il donnait son adhésion au Comité colonial de Paris et aux pouvoirs confiés aux commissaires. Enfin, il est probable qu'il fui admis à présenter au minisire les représentations des habitants et de la Chambre d'agriculture du Cap au sujet de la réunion des Conseils et de l'ordonnance de gestion des économes ou des caisses municipales (2).

C'est à la suite de celle mission, ou môme antérieurement,

(4) Lettre de M. de Laborit; à M.l\.-D. M., chevalier de Saint-Louis à Pari^ (du Cap, iO août 17S8), ibicl.^ p. IS. — (i) Méiiiuiros et corrc^j). dr I5;iirr de Saînt-Venant (juin -10 juillet 17SS), Arch. Colon., C. 1>, "i'' sôric, carlmi 38.— Pouvoirs dounés aux coinnii^saircs, 15 juillet, ^irc/z. nul., H 111, l!j.*j.

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que les administrateurs apprirent à Saint-Domingue les menées poursuivies contre eux dans la métropole. «J'ai reçu des avis de France, écrivait Lamardelle, que M. Du Chilleau est très prévenu contre moi (t). » L'intendant et le procureur général allaient se trouver aux prises avec un adversaire plus redoutable encore qui devait travailler l'opinion à Paris contre eux. C'était Moreau de Saint-Méry. Celui-ci était parti à son tour le l*'juin, annonçant le dessein de faire rétablir le Conseil supérieur du Cap : le bruit public courut aussi qu'il allait revenir en octobre avec la charge de procureur général. « C'est un homme très dangereux, mandait Lamardelle à M. de Castries ; il va sonner le tocsin » en France (2). En raison du livre auquel il ^travaille, écrit de son côté Barbé-Marbois, Moreau a accès aux bureaux des colonies. Il en profitera pour agir sur l'opinion. « Le secret des opérations du « gouvernement courra les rues. La fermentation conti- <( nuera dans l'esprit des Américains qui sont en France et (( refluera jusqu'ici. Que devientalorsle bon ordre (3)?» Moreau de Saint-Méry ne revint pas à Saint-Domingue, mais il se fit apprécier de la cour et de la ville, fonda le Musée de la rue Dauphine (1788) avec l'appui du roi, devint un des personnages en vue de Paris, jusqu'au jour où il fut président de l'Assemblée des électeurs Parisiens(14 juillet 1789) (4). 11 est peu douteux que ses liaisons avec le parti du tiers-élat triomphant en 1789 n'aient servi la cause des coloniaux hostiles îi l'administration.

A tous les mécontents la convocation des Etats-Généraux

(1) Lettre de Lamardelle à Castries, 2 juin 1788. Arch. colon,, C. 9, â*' série, earlon 3S. — (2) Même lettre. — (3) F^irbé-Marbois et Lamardelle Il Castries et à La Luzerne, le juin, ibid, — (i) Robiquet, le Personnel municipal de Paris pendant la Récolulion, in-8, p. H5.

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offrit la perspective d'une revanche contre le despotisnie administratif. La demande d'une représentation coloniale synthétisa les aspirations des planteurs; elle leur permit de se grouper en vue d'une action commune pour la défense de leurs privilèges et pour le triomphe de leurs revendications. C'est avec une sorte d'enthousiasme qu'ils reçurent la nouvelle de la réunion d'une assemblée nationale. « Votre Maa jesté, disaient-ils dans leur adresse du 31 mai 1788, s'est a montrée jusqu'ici trop attentive à procurer le bonheur de « ses peuples, pour que ceux qui sont le plus éloignés d'elle « aient éprouvé la plus légère surprise en apprenant laréso- « lution qu'elle a manifestée de s'entourer de ses sujets... « Vous allez, sire, appeler toute la France autour de vous ; <c déjà la trompette sonne, déjà son cri perçant a traversé « les mers. Nos cœurs sont à vos pieds : nous sommes a Français, nous gémissons que l'Océan nous empêche d'ar- « river les premiers sur les degrés de son trône. » Le roi va entendre la voix de son peuple, peser dans sa prudence les réclamations de ses sujets, réformer et restaurer l'Empire. « Nous bénirons avec transport notre père dans notre législateur ». Mais à côté de ces effusions lyriques, les colons de Saint-Domingue ne cachent pas leurs véritables desseins. S'ils demandent à occuper une place dans l'Assemblée qui doit s'ouvrir, ce n'est pas en sujets soumis. C'est en maîtres impérieux, fiers de leur rôle dans l'État, qu'ils entendent y paraître. « Votre Majesté, disent-ils, ne « peut pas plus se passer de nous que nous ne pouvons « nous passer d'elle... Autrefois faibles, aujourd'hui nous « sommes forts et vigoureux; nous avons la force de l'ado- « lescence.» Saint-Domingue sait qu'elle est la plus «précieuse province de France » . Elle « double les jouissances »

de la métropole et augmente « les revenus du monarque». Elle veut être émancipée d'une tutelle intolérable. « Elle n'a plus besoin de protection pour s'approcher du trône » ; la « plus grande » de toutes les colonies françaises ne peut être exclue de l'assemblée de la nation. Elle y a droit par les services qu'elle rend à la prospérité du royaume et par ceux qu'elle peut rendre encore.

La France a de grands besoins ; les colons américains sont prêts h l'aider. « Nous commencerons par prouver que, « de toutes les provinces, celles qu'on appelle colonies ont « depuis lecommencement du siècle contribué le plus aux « besoins de TElat. Elles paieront encore à l'avenir la part « que fixera le peuple français.» Toutefois, elles entendent bien qu'on fasse droit à leurs griefs, en leur accordant les satisfactions qu'elles demandent, et en leur reconnaissant le droit de déléguer leurs mandataires aux futurs Etats- Généraux. Saint-Domingue « tremble de ne point se trouvé '> représentée comme les provinces du continent. C'est pourquoi les colons se sont réunis sans autorisation, soit pour obtenir la permission de s'assembler à l'avenir, soit pour déléguer leurs pouvoirs sans restrictions aux planteurs résidant en France. Ceux-ci réclameront au nom de tous les propriétaires de la colonie une justice que le roi ne peut leur refuser. Ne sont-ils pas ses enfants « ni plus ni moins (( que les habitants de la bonne ville de Paris » ? Les commissaires du Comité colonial représentants des colons domiciliés dans la métropole et des 3.000 planteurs demeurant à Saint Domingue mettront a aux pieds» du souverain '( les vœux et les respects de ce second royaume ». Ils se hâteront de transmettre les ordres du roi « pour la convo- « cation d'une assemblée coloniale » librement élue « qui

« nommera les députés de Tîle aux Etals-Généraux ». Six mois sufBroni: « Nous espérons, disaient les colons, qu'ace vant ce temps Votre Majesté n'aura pas encore réuni les « députés de toutes ses provinces. » Cependant, si le souverain décidait d'avancer la convocation des Etats-Généraux, « nous remettons tous nos droits, ajoutaient les « planteurs, à l'assemblée générale de nos frères résidant « en France. Nous supplions V. M. de les réunir et nous « déclarons d'avance, sans préjudicier à nos droits et sans <* conséquence pour l'avenir, que nous entendons, pour a cette fois seulement, approuver et ratifier dans toute son « étendue le choix qu'ils feront de députés pour nous « représenter à l'Assemblée Nationale» . Enfin, et ce dernier trait achève de mettre en relief le véritable caractère du parti de la représentation coloniale, les colons entendent que leurs députés siègent aux Etats parmi les gentilshommes. Ils sont en effet égaux, tous soldats et par conséquent tous nobles. Saint-Domingue est le plus beau fief de l'Empire français. « Ceux qui l'ont conquis, défriché, fécondé, <c ceux dont l'aUiance n'a point été dédaignée par les pre- « miëres maisons de TEtat ne doivent voler i\\i'au inxlien « de tordre de la noblesse, avec laquelle ils ont tant d'actes a communs (1). »

(1) Leltre adressée au Koi par les propriétaires phuiteurs de la colonie de SaiiU-Doiuingue, 31 mai 1788^ Arc/i. yuL, reg. //., 111, i*"- 1 à 77.

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