Boissonnade, Op.. cit., p. 2o2 et suivantes
L'imprévoyance d'un parti avait préparé la ruine de l'ancien régime colonial à Saint-Domingue ; la dangereuse exaltation d'une autre faction l'acheva. Cette autre faction, on la connaît ; c'est celle qui depuis si longtemps protestait bruyamment contre les prétendus abus de pouvoir des chefs de la colonie, le despotisme des gouverneurs, la domination exécrée du militaire. Je Fai déjà dit, tant d'esprits inquiets, de fauteurs de désordre devaient saluer avec enthousiasme une révolution qui leur apparaissait surtout comme une revanche à prendre sur l'ancien gouvernement, comme un moyen de satisfaire leurs rancunes et leur ambition et de s'emparer enfin de l'autorité. Aussi, avec quel aveuglement eux aussi poussent-ils la colonie en des voies nouvelles ! A peine a-ton appris la chute de la Bastille, que « le ferment révolutionnaire se développe partout». Des manifestations s'organisent contre les agents du pouvoir central, en particulier contre l'intendant, M. Barbé de Marbois, et le procureur général du Conseil supérieur du Port-au-Prince, M. de Lamardelle, qui, l'un et l'autre, sont obligés de se soustraire par la fuite aux fureurs de leurs ennemis ; de nouveau et plus que jamais, les commandants militaires sont en butte dans leurs quartiers aux injures et aux menaces des anciens adversaires de l'état-major ; les citoyens paisibles sont persécutés, qui se refusent à approuver l'agitation; simplement coupables de s'être montrés dans les rues sans
cocarde tricolore, un particulier des Caycs, M. Goys, est massacré, et un autre nommé Boulin, de Saint- Marc, atrocement maltraité*.
Toutefois, si ces agitateurs précipitent ainsi la chute de l'ancien état de choses, ils ne songent nullement à proscrire les « principes arbitraires » du gouvernement qu'ils jettent à bas et n'entendent être soumis à aucune autorité. L'anarchie la plus complète est substituée de la sorte à des institutions peut-être vicieuses, mais rien de plus'". Un petit nombre de blancs s'empare exclusivement de tous les pouvoirs et dirige les délibérations des assemblées provinciales du Nord, de l'Ouest et du Sud. Sous leur impulsion, ces assemblées s'affranchissent bientôt entièrement de la tutelle de la métropole. Dès le commencement de 1790, elles repoussent résolument le plan de convocation d'une assemblée coloniale, envoyé à Saint-Domingue par le ministre, M. de la Luzerne, et lui substituent un mode d'élection de leur choix. Et cette assemblée (la première Asse?7iblce coloniale, dite de Saint-Marc), une fois réunie, suit les mêmes errements. Ce ne sont plus seulement les ordres du minisire qu'elle méprise et dédaigne, ce sont ceux même de l'Assemblée nationale. Elle s'oppose à l'exécution à Saint-Domingue des décrets des 8 et 28 mars relatifs, l'un aux attributions des assemblées de la colonie, l'autre aux droits politiques des mulâtres; elle jette par son décret du 28 mai les bases d'une nouvelle constitution coloniale, et ne cache pas son dessein de pro-
1. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par J.-Ph. Garran, l. I, p. 73 et seq.