‹ Saint-DomingueChapitre 22 sur 115 · Du même, 10 octobre 1700 (IbicL, vol. V · texte numérisé non relu

Du même, 10 octobre 1700 (IbicL, vol. V

2. « Il y a des subalternes et des habitans à Léogane qui ne dépensent pas moins de 10.000 écus par an. » (Lettre de M. de Châtcaumorand, gouverneur du Gap, 15 janvier 1717. IhicL, vol. XIII.)

3. Critiquant l'établissement projeté d'une maison de charité à Léogane, « cela ne feroit, écrit l'intendant Saint-Aubin, qu'augmenter le nombre des paresseux et ne pourroitque diminuer la charité des habitans. L'expérience prouve qu'il n'y a pas un pauvre dans cette colonie, qui ne trouve une retraite dans le besoin, et surtout lorsqu'il se présente malade chez un habitant. Nous en avons même plusieurs qui ont assez de charité pour rechercher les malades, et qui en retirent plusieurs dans leurs habitations. Ces endroits sont connus des pauvres gens. Et enfln il n'y a point d'habitant, même ceux qui envisagent l'embarras que causent les malades, qui n'en prenne un chez lui lorsque l'occasion se présente, et cela avec d'autant plus de plaisir que ce n'est pas une dépense pour lui, et particulièrement ceux de la plaine de Léogane qui vivent si largement.... » (Lettre de Saint-Aubin, du Petit-Goave, 27 juinl731. Ibid.,vo[. XXXIII.) J'ai voulu citer cette lettre, parce qu'elle confirme le fait que j'avance, et parce que, aussi, elle fait ressortir un trait honorable de cette population si singulière par d'autres côtés.

4. Un des grands griefs des habitants contre les directeurs de la Compagnie des Indes fut ce propos qu'on rapporta d'eux, que « l'on voyoit à Saint-Domingue bien des femmes vêtues de soie et de taffetas qui, dans peu, seroient fort heureuses d'avoir de la toile de halle pour

« Dans leur première orig-inc, expose un mémoire daté de 1718 sur l'état présent du quartier du Cap, les habitants de ce quartier estoient des aventuriers endurcis à toutes sortes de travail; ils ne savoient ce que c'étoit de marcher chaussés, et ils alloient sans peine affronter le soleil dans sa plus grande ardeur et sans se soucier des suites fâcheuses qu'on en éprouve en ces climats, parce qu'ils y étoient faits et toujours exposés. Mais présentement que la paix, par la sûreté de la navig-ation, a attiré le commerce à Saint-Domingue plus que jamais, a fait monter les denrées à un prix exorbitant et a fait autant de fortunes dans le pays qu'il y a d'habitants, leurs mœurs et leur manière de vivre ont bien changé. Au lieu d'un morceau de cochon marron et de bananes dont ils se rég-aloient, après avoir eu la peine de les aller chercher dans le bois, on ne voit sur leurs tables que des reliefs de gibier et des symétries observées, les meilleurs vins de Bourgogne et de Champagne ne sont point trop chers pour eux, et quelque prix qu'ils vaillent, il leur en faut; ils n'oseroient sortir de chez eux que sur le déclin du jour pour éviter la chaleur, et encore dans une chaise ou bons carrosses à ressorts bien liants * . »

Ces carrosses surtout deviennent de très bonne heure un signe éclatant de fortune. « Je pourrois faire ici, écrit le P. Labat, un long dénombrement de ceux qui étant venus engagés ou valets de boucaniers sont à pré-

se couvrir. » (Lettre de MM. d'Arquyan et Duclos, du Cap, 24 novembre 1722. Ibid., vol. XX.)

i. Mémoire sur l'état présent du Cap, 1718 (Arch. du min. des Col., Corr. gén., Saint-Domingue, 2^ série, cart. IV).

sent de si gros seigneurs qu'à peine peuvent-ils se résoudre de faire un pas sans être dans un carrosse à six chevaux. Mais peut-être que cela leur feroit de la peine et je n'aime pas d'en faire à personne. D'ailleurs ils sont louables d'avoir su se tirer de la misère et d'avoir amassé du bien, et ce qu'on leur doit souhaiter, c'est qu'ils en fassent un bon usage pour l'autre vie... Quoi qu'il en soit, il y avoit dès le temps que j'étois à Léogane (1701) un nombre considérable de carrosses et de chaises, et je ne doute pas que le nombre n'en soit fort augmenté depuis mon départ. Il n'y avoit presque plus que de petits habitants qui allassent à cheval ; pour peu qu'on fût à son aise, on alloit en chaise..., et je ne pouvois m'empêcher de rire quand je voyois le marguillier de la paroisse de l'Ester dans son carrosse, qui sembloit ne pouvoir se servir de ses pieds depuis qu'il avoit épousé une veuve riche, lui qui, trois ans auparavant, étoit tonnelier dans un vaisseau marchand de Nantes ^ ».

('omment se créent si rapides fortunes? Là-dessus gouverneurs et intendants gardent à bon droit un entier scepticisme. « On ne connaît guère, écrivent-ils, la source d'un bon nombre". » La plupart sont sans doute des fortunes agricoles et beaucoup sont dues au travail acharné des premiers colons. Mais combien d'autres dont il ne faudrait pas trop approfondir l'origine ! Cela achève de peindre le singulier état d'esprit de la colonie. Tel ou tel gros habitant n'est pas moins considéré, bien

1. Labat. Nouveau voyage aux Iles, 1742, t. VII, p. 19o-196, 205.

2. Lettre de M. Maillart, intendant, du Petit-Goave, 16 m^i 4744 [Ibicl., YOl. LXV).

qu'il soit à peu près de notoriété publique que le point de départ de son rapide enrichissement est la fraude de quelque arpenteur qui a volontairement fermé les yeux sur la validité d'un titre de concession ^ D'autres doivent leur aisance à pire : comme ce Saint-Martin l'Arada, l'un des plus g'ros habitants du quartier de l'Artibonite, possédant plus de deux cents nègres, auquel son mariage avec une négresse, propriétaire d'une trentaine d'esclaves, a seul permis de parvenir à la situation qu'il occupe-; ou comme ce Gascard-Dumesny, qui, épousant une négresse de soixante-douze ans, « veuve d'un certain Baptiste Amat, lequel avoit laissé à sa négresse un bien de 1 million », devient, de garçon chirurgien qu'il était, un notable colon ^ Mais ceux dont l'élévation apparaît la plus impudente et dont l'espèce se multiplie dans l'île sont les procureurs aux vacances successorales, exécuteurs testamentaires et fondés de procuration des héritiers de France. Sans que ses agissements semblent soulever aucune protestation parmi les habitants, le sieur Mignot, procureur aux vacances à Saint-Marc depuis 1723 jusqu'en 1738, n'a encore rendu en 1742 aucun compte*. « Quant aux exécuteurs testamentaires, écrit l'intendant Maillart, à cette même

1. « Les concessions, écrit M. d'Arquyan, gouverneur, ont de tout temps été mal données, mal expliquées, mal délimitées.... C'est ce qui cause les troubles et les procès. » (Lettre de M. d'Arqu^^an, du 22 mai 1711. Ibid., vol. IX).

2. Lettre de MM. de Larnage et Maillart, de Léogane, 28 mars 1741 [Ibid., vol. LIV).

3. Lettre de M. Le Normand de Mézy, ordonnateur au Gap et subdélégué de l'intendant, 16 janvier 1742 [Ibid., vol. LX).

4. Lettre de M. Maillart, intendant, Petit-Goave, 26 avril 1742 (Ibid., vol. LVI).

date de 1742, ils jouissent tranquillement du bien des défunts qui leur avoient donné leur confiance, pour la disposition du bien qu'ils laissoient, la plupart n'ayant même pas écrit aux héritiers de France ni satisfait aux legs portés par les testaments, se contentant de payer les créanciers sur les lieux; et à l'égard des héritiers qui ont été instruits de leurs successions, ils n'ont pu tirer encore aucun compte de ces exécuteurs sur différents mauvais prétextes \ Il en est de même de ceux qui sont chargés des procurations des héritiers de France et qui, après avoir touché tout ou partie des sommes..., n'en sont pas plus fidèles à en remettre le produit... Une succession de plus de SOO.OOO livres, dont avoient été chargés deux porteurs de procurations, a été ainsi entièrement dissipée par eux, et si bien qu'ils sont morts tous les deux insolvables. Dans un article du compte qu'on les avoit enfin forcés»à rendre, ils disoient avoir employé pour 22.000 livres d'herbes pour leurs chevaux dans les voyages qu'ils prétextoient avoir fait à Léogane ^ » Il est courant, d'ailleurs, de voir des « fermiers et des débiteurs de successions » achetant cyniquement des habitations avec les revenus de ces successions^. Et rapportant ce trait d'un « économe » qui, son maître et sa maîtresse étant morts, passe en France et achète 20.000 livres aux héritiers une succession qui

i. Un nommé Périsse, institué légataire universel d'un certain Cocard, dans le quartier Saint-Marc, au bout de six ans n'a encore ni prévenu la famille du défunt ni payé aucune charge de ia succession. (Lettre de M. Maillart, du Petit-Goave, 16 mai 1744. Ibid., vol. LXV.)

2. Lettre de M. Maillart, intendant, du 26 avril 1742 (iôu^., vol. LVI).

3. Lettre de J.-B. Laporte de Lalanne, intendant, du 25 mai 1751 {Ibid., vol. LXXXV).

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en vaut 200.000, «ces choses, ajoute l'intendant Lalanne, se renouvellent ici fréquemment^ ».

Sur la « bonne gestion » des foi'tunes, les idées, on le conçoit, sont aussi larges que sur leur acquisition. La contrebande est, entre autres, la moindre des peccadilles que se permettent les plus notables habitants, contrebande de leurs produits ou contrebande des nègres. Ils s'en excuseraient, s'il en était besoin, sur les mille entraves mises au commerce par le régime de protection et de privilège du gouvernement; mais combien daignent le faire ! Et lorsqu'il s'agit non plus simplement de contrebande, mais de fraudes sur les ventes, les colons se justifient volontiers en accusant les négociants de leur en donner les premiers l'exemple. Toute source de profits paraît bonne à presque tous. On voit, écrit M. de Fayet, gouverneur en 1735, on voit de gros habitants acheter en fraude des nègres aux Anglais, les revendre à terme avec 100 p. 100 de bénéfice aux petits habitants. Si le nègre périt, ils poursuivent ces petits habitants qui, ne pouvant payer, abandonnent leur terre ^. Un autre abus, contre lequel luttent vainement gouverneurs et intendants, est la vente à maison ouverte, par les propriétaires, d'eau-de-vie de canne, guildive ou tafia, habitude qui est la source de continuels désordres ^

L'extraordinaire absence de tout scrupule et de toute gêne envers qui que ce soit, trait caractéristique de

i. Lettre du même, du 28 juillet 1752 (Ibid., vol. XGI).

2. Lettre de M. de Fayet, du Petit-Goave, 2i avril 1735 (Ibid., vol XLI).

3. Voir notamment la lettre de M. de Paty, lieutenant de roi, de Léo gane, 11 septembre 1700 [Ibid., vol. V), et celle de M. de GallifFet, du Cap, 20 mars 1701 (Ibid.).

cette population, laisse facilement supposer les mille différends qui surgissent journellement entre ses membres. En fait, il est peu de pays d'un plus mauvais esprit et plus processif. Neuf fois sur dix, ce sont des questions d'argent qui divisent les habitants ; car, chose curieuse, en ce pays oii l'existence nous apparaît si facile, la question d'arg'ent semble plus irritante que partout ailleurs. C'est que, tout en vivant largement, ces colons souffrent d'un mal cruel et singulier : le manque d'argent. « La plupart des habitans, écrit M. de Sorol, sont toujours sans argent, quoiqu'ils fassent des revenus considérables ^ » Nous savons déjà la cause de cette apparente contradiction. Il faut la faire remonter à la politique commerciale du gouvernement et au principe maintenu par lui qu'aux Iles tout négoce doit s'opérer par échange. « Dès l'établissement des colonies, marquent MM. de Larnage et Maillart, en 1745, le commerce de l'Amérique n'a été qu'un troc respectif des denrées du pays contre les marchandises d'Europe, dans lequel il n'a jamais dû être question d'argent, puisqu'il ne s'en fait pas dans le pays et que celui d'Espagne, qui est le seul qui y paroisse, n'y vient que par accident". » Cette lettre de Larnage fait allusion aux réclamations des nég-ociants exigeant leur paiement en numéraire et aux fins de non-recevoir des habitants. Fins de non-recevoir que ceux-ci opposent d'ailleurs à leurs créanciers, négociants ou autres, avec le plus beau

1. Lettre de MM. de Soi'el et Mithon, Léogane, 28 mars 1720 {Ibid., vol. XVII).

2. Lettre de MM. de Larnage et Maillart, du Petit-Goave, 21 avriH745 (Ibid., vol. LXVI).

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san^^-froid et la plus entière liberté du monde. « Tous les colons, écrit M. de Fayet, doivent deux fois plus qu'ils n'ont... 11 est d'usage ici, en effet, que, quand on a preste, on ne rend point, que, quand on achète un terrain ou une habitation, on ne la paye jamais K.. » Les gens s'embarrassent peu de môme de remettre les fonds avec lesquels ils ont créé leurs établissements et bien qu'ils y vivent grandement". Cela d'une façon si générale qu'une certaine dame Forcade qui, depuis 1739, a fait plus de 360.000 livres de revenu, se trouve, en 1742, n'avoir pas payé un seul de ses créanciers, nombreux pourtant ". On devine, dès lors, les contestations et les débats quotidiens qu'engendre pareille situation. « Je ne vois, écrit encore M. de Fayet, je ne vois que gens qui demandent après avoir obtenu des sentences et des arrêts du Conseil. Mais si on se présente pour les mettre à exécution, les nègres domestiques travaillent au jardin, et il est défendu de les saisir; on ne garde point de meubles... Les huissiers sont d'ailleurs des fripons qui prennent des deux mains... De plus, l'usage des lettres de change et billets à ordre ne porte point les juges à ordonner le par-corps, grand inconvénient pour la colonie, car l'habitant se porte à faire tous les billets qu'on veut, sachant qu'il évitera toujours de payer ''. »

1. Lettre de M. de Fayet, du Petit-Goave, 27 avril 1733 (Ibid., vol. XXXVII).

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