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de dire qu'ils doivent, qu'on leur doit, et sans épurer leurs comptes, ils vivent tranquilles chez eux ^ ». Certains font même preuve d'un cynisme plus révoltant. M. du Goudray, receveur de l'octroi du Petit-Goave, ayant été convaincu d'un détournement de 320.000 livres au moins, « nous lui demandâmes, M. le gouverneur et moi, écrit l'intendant Duclos, ce qu'il avoit fait de sommes si considérables ; il nous répondit qu'il ne croyoit pas devoir plus de 280.000 livres, qu'il avoit employées à l'achat de son habitation, de laquelle somme il pouvoit peut-être ^ç^ trouver redevable, mais que le surplus devoit être dû par ses commis" ». Le peut-être est admirable ! Celui qui, toutefois, fait preuve du plus beau sang-froid est un certain Fleury, ordonnateur au Cap. Estimant ses appointements insuffisants, il décide de s'accorder, sans en rendre compte à personne, un supplément de traitement. 11 expédie et signe donc une ordonnance sur laquelle il est porté pour 27.000 livres, somme dont ensuite il se donne imperturbablement quittance à lui-même ^. Que faire devant pareille inconscience? En 1746, le sieur Dubourg, receveur, convaincu de vol, est bien condamné à être pendu, « premier exemple, écrit M. de Larnage, que le Conseil ayt donné de sévérité contre les vols et divertissemens de deniers publics* ». Mais de telles punitions sont rares et les Conseils manifes-

1. Lettre de M. de Fayet, du Petit-Goave, 17 avril 1733 {Ibid., vol. XXXVII).

2. « Procès-verbal dressé par M. Duclos, le 10 avril 1734 » {Ihid., vol. XL).

3. Lettre de M. Jacques-Alexandre de Bongars, président au parlement de Metz, intendant, août 1766 (Ibid., vol. CXXIX).

4. Lettre de M. de Larnage. du 8 mars 1746 {Ibid., vol. LXIX).

ORIGINES ])E LA COLONISATlOiN KT PREMIERS COLOiNS 91

tent, en général, la plus grande répugnance à sévir *. Aussi préfère-t-on encore exiger simplement des coupables restitution partielle ou totale de leurs rapines. Le sieur Desportes, receveur de l'octroi du Cap, qui a détourné près de 200.000 livres, est ainsi condamné à amortir chaque année, au moyen des revenus de son habitation, la dette qu'il a contractée vis-à-vis du Tré-

1. Une lettre do l'intendant Barbé de Marbois nous explique sans détours pourquoi. Le receveur général des droits municipaux du ressort du l'ort-au-Prince ayant, en 1785, rendu ses comptes de 1782, avec trois ans de retard, « cela m'a donné, écrit Barbé-Marbois, quelques inquiétudes. J'ai donc, continue-t-il, proposé au doj^en du Conseil, qui est l'inspecteur de cetLe caisse, d'en faire l'inspection. Ce magistrat... m'a observé que cette inspection, quoique de droit, n'avoit jamais eu lieu, qu'elle auroit quelque chose d'odieux s'il s'y portoit de son propre mouvement; il a lui-même demandé qu'il lui fût enjoint par un arrêté de la Cour d'y procéder. L'affaire mise en délibération, j'ai été surpris de ne trouver que le commandant général et un seul conseiller de mon avis sur une question aussi simple. Tous étoient d'avis que l'inspection étoit de droit et seroit très utile, mais l'on proposa d'en fixer le jour, ce qui équivaudroit, selon moi, à un avertissement au receveur de se tenir en règle pour ce jour-là. La plupart des autres conseillers observèrent que l'injonction d'inspecter étoit superflue, puisque l'inspecteur en avoit le droit. Quelques-uns prétendoient que ce seroit lui faire une injure et que ce seroit même offenser le comptabl» par un soupçon peut-être injuste. C'est ainsi que, par des motifs qui ne sont même pas spécieux, le Conseil se refuse à enjoindre au doyen de faire son inspection, tandis que celui-ci refuse de la faire si on ne le lui enjoint. De la sorte, l'inspection n'aura pas lieu... Et la chaleur avec laquelle cette affaire a été débattue par quelques membres du Conseil m'a, je l'avouerai, donné quelques soupçons qu'ils sont débiteurs de la caisse municipale et qu'ils craignent qu'à l'inspection on n'y trouve leurs bons pour partie d'environ 400.000 livres que le receveur doit avoir, d'après les aperçus que je me suis procurés... » (Lettre de M. Barbé de Marbois, intendant, du Port-au-Prince, le 27 novembre 1785. Ibid., vol. GLVI.)

On lit de même dans VEtai des finances de Saint-Domingue, publié en 1790 : « Un comptable, qui, portant une main coupable dans sa caisse, a osé y puiser à son profit, se considère bientôt comme le possesseur légitime de son larcin ; il oublie qu'il n'a rien à prétendre sur les fonds qu'il a ainsi détournés, il se défend, il combat pour les garder comme si l'administration n'avoit pas le droit le plus absolu de les retirer de ses mains. Il a profité de ses détournements pour acheter des maisons, des esclaves, des habitations ; il s'est tellement identifié avec ce qu'il a

sor \ Tolérance qui achève de donner une idée des mœurs publiques de la colonie, de ces mœurs publiques qui, répondant aux mœurs privées que j'ai dites, faisaient demander au chevalier de Madaillan, sous-ingénieur au Gap, à repasser sans délai en France, « dans l'impossibilité où il est, exposait sa requête, de faire son devoir de chrétien à Saint-Domingue, et dans la crainte où il se trouve de succomber aux mauvais exemples qu'il voit régner dans la colonie" ».

dérobé, que ses concitoyens eux-mêmes, oubliant l'origine de cette fortune usurpée, lui accordent sur sa parole la considération qui accompagne d'ordinaire une fortune légitimement acquise. ISi l'administrateur le presse, il se prévaut d'un premier délai pour en solliciter un nouveau ; il convient, s'il le faut, qu'il a diverti les fonds publics, mais il allègue qu'il est à la veille de faire un grand revenu, qu'il est ruiné si on use de rigueur avec lui, que le Roy perdra tout par trop de rigueur... » {État des finances de Saint-Domingue, contenant le résumé des recettes et dépenses de toutes les caisses publiques depuis le 10 novembre 17S5 jusqu'au /" janvier 17SS, M. Barbé de Marbois, intendant, par M. le chevalier do Proisy. Paris, 4790, in-4'', p. 14-15).

1. Lettre de M. de Laporte-Lalanne, intendant, de Léogane, 10 janvier 1751 {Ibid., vol. LXXXVII).

2. Lettre de M. de Gonflans, gouverneur, de Léogane, 21 mars 1749 {Ibid., vol. LXXXI).

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