CHAPITRE II
C'est vers 1730 que M, de Madaillan écrivait la lettre édifiante et découragée dont je viens de citer un passage. Et certes, après avoir regardé vivre, comme nous l'avons fait, d'après les documents, le monde hétérogène que j'ai décrit, après avoir considéré le disparate assemblage qu'il offre, tenter d'atténuer le témoignage du bon chevalier semblerait presque un paradoxe. Diraije pourtant qu'à cette date de 1730, les constatations attristées de cet homme vertueux me paraissent déjà d'un pessimisme un peu trop amer? Non que je veuille assurément m'inscrire en faux contre la mauvaise réputation que garda toujours le peuple de Saint-Domingue, ni prétendre que cette colonie devint jamais l'asile de la moralité et de l'honnêteté. Mais, malgré tout, un fait reste indéniable : c'est qu'à l'époque où nous sommes arrivés, s'affirme et grandit dans l'île l'influence d'un nouvel élément qui peu à peu s'y était infiltré et qui, s'il ne put^ par suite des circonstances, transformer, comme il en eût été capable et comme la chose eût été néces-
saire, la société de Saint-Domingue, devait du moins agir très fortement sur elle. Ce nouvel élément, c'est la noblesse émigrée de France, qui, d'abord perdue et comme noyée dans le flot si mêlé des arrivants d'Europe, réussit enfin à se faire une place à part dans la colonie et à se distinguer de cette tourbe sans honneur, sans consistance et sans passé, qu'est la société que j'ai jusqu'à présent seule dépeinte.
S'il est une loi qui ressort de l'étude attentive des questions de colonisation, c'est bien celle-ci, qu'un mouvement colonisateur a d'autant plus grande chance de se développer normalement et d'arriver à son plein épanouissement qu'il est tenté par des individus unis entre eux par des liens plus étroits, liens sociaux ou religieux ; en d'autres termes, que le succès d'une émigration dépend surtout de la cohésion morale, de la parfaite communauté d'idées et de sentiments de ceux qui l'entreprennent \ Or, ce qui frappe, à considérer le monde que j'ai précédemment mis en scène, c'est précisément le manque à peu près complet d'unité qu'il présente. Que sont tous ces aventuriers que, suivant l'expression d'un gouverneur, « les vaisseaux vomissent
1. « Les mobiles qui poussent à. une expatriation définitive, écrit M. A. Girault, sont plus rares et moins variés que les autres. Il n'y en a, pour ainsi dire, qu'un : une situation intolérable faite dans la mère patrie à une partie des habitants, soit par un e.xcès de population, soit par des persécutions politiques et religieuses, soit par une crise économique intense... Ce mobile, il faut le remarquer, agit d'ordinaire non sur des individus isolés, mais sur un groupe d'individus qui se trouvent dans des conditions identiques : la classe sociale, victime de la crise, de la persécution, se sépare alors du reste de la nation.... » (Arthur Girault, Principes de colonisation et de législation coloniale, 2« éd., t. I, p. 14). Par les pages qui suivent, on se rendra compte que plusieurs des traits de cette analyse peuvent s'appliquer à l'émigratioa de la noblesse de France.
lA NORI.ESSl'; FH.VNr.AISK A. SAINT-I)OMIN(UIi: 9^
chaque jour clans la colonie'? » Dos hommes très divers d'origine et d'aspirations, dont les motifs d'expatriation nous apparaissent purement forcés ou accidentels, ou tout au moins très personnels. Et s'il faut bien reconnaître que le singulier état social que j'ai retracé n'a guère ses causes ailleurs que dans la violation de la loi que j'indique, il faut avouer aussi que les choses devaient changer, le jour oii une classe unie et forte de traditions communes, comme l'était la noblesse de France, devait s'habituer à prendre les routes de l'émigration. J'ai volontiers reconnu le mérite réel qu'avait eu la monarchie à entretenir toujours, à alimenter sans défaillance le courant d'émigration qui semblait tari au commencement du xvnf siècle. Je peux dire, dès à présent, que sa plus grande erreur et sa faute capitale en matière de colonisation fut précisément de ne pas comprendre quel précieux auxiliaire aurait pu être pour elle à un moment donné la noblesse, quels services celle-ci eût été capable de rendre à l'œuvre colonisatrice de la France. On a déjà noté bien souvent que notre ancienne aristocratie ne répugna point à s'expatrier. Mais l'on croit avoir tout dit, lorsque, avec un mot sur le droit d'aînesse et ses conséquences pour les cadets et un autre sur l'esprit d'aventure des gentilshommes, on a rendu compte de ces tendances". Je crois, pour ma part, que cette émigration a eu des causes beaucoup plus pro-
1. Lettre de M. Charles-Théodat, comte d'Estaing, gouverneur, du 2 mars 1766 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, G», vol. CXXVIII).
2. II faut bien d'ailleurs que le droit d'aînesse ait été pour quelque cliose dans l'émigration de la noblesse, puisque, on doit le remarquer, cette règle de notre ancien droit eoutumier n'a jamais été en vigueur à
fondes, causes économiques, sociales, politiques, et qui m'apparaissent à Saint-Domingue d'une façon si saisissante qu'il me tarde enfin d'y arriver.
Que devint la noblesse de France au xviif siècle, je l'ai dit ailleurs et montré comment cette noblesse se trouva alors ruinée par le plus désastreux concours de circonstances qui se puisse imaginer, privée par le pouvoir central de toute autorité politique et administrative dans les provinces, détournée par là môme de sa vie et de ses habitudes traditionnelles, asservie enfin à des obligations militaires qui achevèrent de lui ravir son indépendance \ Eh bien ! je vois dans cet ensemble de faits des raisons autrement fortes pour exphquer l'émigration de la noblesse que celles que l'on allègue d'ordinaire pour en rendre compte, et, à vrai dire, l'histoire de cette émigration ne m'apparaît pas autre que riiistoire des efforts instinctifs tentés par l'aristocratie française pour reconquérir, loin de la mère patrie, la situation matérielle, sociale et politique qu'elle y avait perdue.
Richelieu, de qui date l'abaissement de la noblesse de France, s'il ne pouvait de son temps même embrasser toutes les phases de sa prochaine décadence, avait pu entrevoir du moins, de son vivant, le plus immédiat danger qui la menaçait, et il avait songé à remédier à la ruine matérielle des gentilshommes en les tournant vers les entreprises lointaines'. Il avait été peu entendu. Pourtant la pauvreté devait bien être la raison primor-
1. P. deVaissière, Gentilshommes campagnards de V ancienne France, S" édit., 1904, p. 213-260.
2. Vicomte d'Avenel, Biclielieu et la monarchie absolue, t. III, p. 221.
dialo de l'émigration de la noblesse. Du moins est-ce la première que notent à Saint-Domingue les gens bien placés pour en juger. « Les officiers qui passent en cette colonie, écrit M. Auger, en 1705, n'y viennent que parce qu'ils ne peuvent plus subsister dans le royaume'. » Un do ces olficiers, M. Joseph de Paty, fait la môme remarque en 1720. « Tous les officiers qui viennent servir dans l'Amérique, dit-il, ne prennent ce party que parce qu'ils sont nés sans bien et qu'ils espèrent y trouver des secours qui les mettront en état de servir dignement le Roy^ » Remarquez le terme dont se servent les auteurs des deux lettres dont je viens de citer quelques lignes : les officiers. Ce n'est guère, en effet, àun autre titre qu'au titre militaire que les gentilshommes s'expatrient d'abord '', et nous ne les voyons qu'exceptionnellement au début « passer aux îles » pour s'y livrer au commerce ou à l'agriculture même.
Aussi leur émigration marque-t-elle peu à l'origine et ne trouvent-ils que d'assez insuffisantes compensations à leur expatriation. Ils sont partis pour fuir la misère, et c'est la misère qui les attend trop souvent aux colonies. La correspondance des gouverneurs de Saint- Domingue nous édifie sur ce point. Etant donnée la cherté de la vie, écrivent-ils, les appointements du Roi ne peuvent nourrir un officier plus de trois mois ou môme
1. Lettre de M. Auger, gouverneur, de Léogane, 13 juillet 1703 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, G", vol. VII).
2. Lettre de M. de Paty, lieutenant de roi à Léogane, 8 juillet 1720 (Ibid., vol. XVIII).
3. UOrdre du Roi pour V embarquement des premières troupes réglées par lui envoyées aux îles est du 24 mars 1666 (Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions...., t. I, p. 151-152),
de deux, ces appointements suffisant à peine quelquefois à payer un lo5'^er\ Quant à la nourriture, a les enseignes mêmes ne peuvent vivre avec un morceau de bouilly, qu'il ne leur en couste 4 livres par jour ^. » Or, comme les lieutenants de roi touchent une solde de 1,100 livres % que les majors en reçoivent une de 800, et que ce sont là des privilégiés puisqu'ils font partie de l'état-major, on peut se figurer aisément que les simples officiers des troupes réglées en sont à l'aumône et « tombent par là même dans le mépris parmi des habitants aisés, qui ont des équipages et vivent bien chez eux* ». Les choses sont poussées à ce point qu'il n'est pas rare de voir des gentilshommes désespérés se faire casser ou abandonner sans congé leur poste pour retourner en France '\
D'assez bonne heure, toutefois, la vie large et facile de ces colons qui les accablent de leurs dédains paraît avoir ouvert les yeux de nos hommes. En considérant ce que pouvaient en ce pays insolent de fertilité l'initiative et le travail, beaucoup devaient se demander pourquoi ils ne suivraient pas l'exemple qui leur était offert,
1. Lettres de Du Casse, du 2 octobre 1692 [Ibicl., vol. II), et du lo octobre 1698 (Ibid., vol. IV).
2. Lettre de M. de Galliffet, du Petit-Goave, 24 janvier 1703 (Ibid., vol. VI). A ce moment, un baril de farine vaut 30 écus à Saint-Domingue ; une barrique de vin, 40 écus ; une poule, 32 sols ; un chapon, 48 sols ; un coq d'Inde, 3 écus [Ibid.).
3. C'est la solde de M. de Paty, au Petit-Goave, et il paie 800 livres pour le loyer de sa maison (Lettre de M. de Paty. 30 juin 1711. Ibid., vol. IX). '
4. Lettre de MM. de Blénac et Mithon, de Léogane. 10 août 1713 (Ibid., vol. X).
o. Mémoire de M. de Paty, du 23 mai 1707 [Ibid.. vol. VIll) ; et mémoire de M. Deslandes, faisant fonction d'intendant, du 20 février 1707 (/6îrf.).
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et beaucoup le suivirent en ellct. Peu à peu, donc, on voit ces parias reprendre courage. Certains se décident à aller réaliser au pays ce qui peut leur revenir de leur petit avoir pour l'appliquer à Saint-Domingue à quelque heureuse entreprise et, passant en France, en reviennent avec un capital qui leur permet de créer une modeste exploitation; d'autres, obtenant un secours du ministre, achètent une pacotille dont ils se défont à l'arrivée et dont le produit leur fournit la première mise de fonds nécessaire à leurs projets ; d'autres sollicitent une concession toute nue et, par une admirable industrie, arrivent petit à petit à la mettre en valeur: il en est même parmi eux de peu scrupuleux qui vont jusqu'à employer leurs soldats au défrichement du terrain qu'ils ont reçu ^ ; d'autres enfin, ne regardant pas de trop près à la famille
1. Lettre de M. de Gallifet, du 26 décembre 1700 [Ibid., vol. V). — Gela se prolongea pendant tout le xviii» siècle. Dans ses Mémoires, M. de Villèle constate qu'en 1789 « parmi les colons qui affluaient de toutes parts à Saint-Domingue, on rencontrait souvent des jeunes gens de famille qui avaient eu le malheur d'être trop tôt maîtres de leur patrimoine et qui en avaient dissipé la majeure partie dans les plaisirs de la capitale ou des autres grandes villes de France. Mais ils s'étaient ravisés assez à temps pour sauver quelques débris de fortune ; ils avaient acheté une petite pacotille avec laquelle ils s'étaient embarqués pour Saint-Domingue et qu'ils y avaient revendue avec bénéfice. Le prix leur avait servi à se procurer quelques noirs, ils avaient obtenu une concession de terrain, et, à peine sortis de la vie oisive et elTéminée du dissipateur, ils se trouvaient tout à coup transformés en chefs d'ouvriers. On les voyait, à la tête de leurs noirs, prendre en main la hache et le sarcloir, abattre les grands bois qui couvraient leurs concessions, y mettre ensuite le feu, et au milieu des troncs d'arbres, dont ils n'avaient pu encore entièrement débarrasser le sol, semer et planter les grains et les racines qui devaient fournir à leur subsistance et à celle de leurs noirs. Au moj'en de défrichements successifs et de nouveaux travaux do culture, ils rendaient leurs terres susceptibles de produire du café, de l'indigo et plus tard encore des cannes ; enfin les revenus d'un établissement sucrier les faisaient souvent parvenir au rang des plus riches habitants de la colonie. « [Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, Paris, 1888, 3 vol. in-S», t. I, p. 26-27.)
et aux ancêtres, deviennent possesseurs d'importantes plantations par d'avantageux mariages ; « les mariages, seul moyen qu'un officier ait de faire fortune à l'Amérique^ », écrit naïvement l'un d'eux. De fait, l'on voit un comte de Maillé qui, venu à Saint-Domingue, veut d'une demoiselle de Furstemberg, comtesse d'Hénin, est fort heureux d'y épouser en secondes noces la fille d'un voyer de la colonie, M"^ Brossard, qui lui apporte un bien de 200.000 livres et doit en avoir autant après la mort de son père -.
Remarquons-le, ce mouvement d'implantation de la noblesse dans la colonie s'accentue d'assez bonne heure. « Les officiers, dont beaucoup sont habitants.... », écrit dès 1700 M. de Galliffet'\ « Les lieutenants de roi et les officiers majors du quartier du Cap, écrit M. Mithon un peu plus tard, ne viennent que très rarement au bourg qui est le centre de leur commandement, et ne s'occupent que du soin de leurs habitations oii ils font leur demeure habituelle ''. » En 1713, le gouverneur de Blénac constate de même que les officiers ne pouvant vivre avec leur solde, « la plupart ont des habitations et font même de la dépense pour soutenir la dignité de leur caractère^ ». Dix ans après, l'intendant Montholon déclare que « le moindre capitaine d'infanterie
1. Lettre de M. de Jarriay, major au Gap, du 12 août 1732 [Ibid., vol. XXXVI).
2. Lettre de MM. de Vaudreuil et de Lalanne, du Port-au-Prince, 14 mars 1754 {Ibid.. vol. XGIV).
3. Lettre de M. de Galliffet, du 26 décembre 1700 [Ibid., vol. V).
4. Lettre de M. Mithon, du 15 juin 1712 (A. M. G., Gorr. gén., Saint- Domingue, 2= série, carton II).
5. Lettre de M. de Blénac, de Léogane, 10 août 1713 {Ibid., vol. X).
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a six chevaux el une chaise rouhinle' », el crierait pour pou au scandale.
On s'aperçoit bien, d'ailleurs, des liens nouveaux qui les attachent au sol à ce détail (jue les pétitions se multiplient d'officiers demandant à « servir dans les quai'tiers où sont situées leurs plantations .>. Gela, dès lors, entre en ligne de compte dans les propositions des gouverneurs. M. de Sorel ne présente pas le sieur de Gayrols, major du Port-de-Paix, pour la place de lieutenant de roi au PeLit-Goave, parce qu'il a tout son bien dans le quartier du Port-de-Paix \ M. Pierre de Rance, lieutenant de roi au fonds de l'Ile-à-Vache, ne demande rien autre chose que d'être maintenu dans son poste, car il demeure à quatre lieues du bourg, sur son habitation qu'il s'occupe de faire valoir ^ M. de Ghampfleury, major à Saint-Marc, est « retenu de même dans son quartier par son goût, son attachement à sa famille et par la modicité de sa fortune », qui ne lui permettrait pas de vivre, s'il abandonnait à d'autres la surveillance de ses intérêts \ M. Lambert, qui commande l'artillerie de la colonie avec rang de lieutenant de roi, et habite à l'Artibonite sur son bien, ne voudrait sous aucun prétexte s'en éloigner, tout absorbé qu'il est par son exploitation ^ M. Gharles-
1. Lettre de M. de Montholon, du Petit-Goave, 12 septembre 1723 {Ibid., vol. XXII).
2. Lettre de M. de Sorel, de 1721 (A. M. C, Gorr. gén., 2" série, carton VII).
3. Lettre de MM. Dubois de Lamotte et Lalanne, du Port-au-Prince, 14 mai 1753 (Ibid., vol. XCIII).
4. Lettre de M. Joseph-Hyacinthe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, du Port-au-Prince, 7 novembre 1734 [Ibid., vol. XCII).