‹ Saint-DomingueChapitre 37 sur 115 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

4. « Il avoit poussé sa carrière jusqu'à cet âge de cent cinq ans {sic), écrit l'intendant Lalanne, sans essuj'er la plus légère infirmité, et l'on ne peut dire que sa bonne santé fût le fruit de sa continence ni celui du ménagement. Il jouissoit depuis cinquante ans de sa fortune, et depuis ce temps il ne s'étoit rien refusé. » (Lettre de M. de Lalanne, du Port-au-Prince, 30 décembre 1733. Ibid., vol. XGVIII). Le vieillard se

sonne le type de ces gentilshommes campagnards des anciens temps de la France, dont j'évoquais plus haut le souvenir.

Et ces témoins des premiers âges de la colonie ont d'honorables successeurs, sinon toujours liéritiers de leur impétueux courage, de leur fougueuse ardeur, continuateurs au moins de leurs traditions d'honneur, de loyalisme, de dévouement au pays. En 1717, MM. de Châteaumorand et Mi thon se plaisent à rendre les meilleurs « témoignages de la conduite du sieur du Bois, colonel de milices, commandant du quartier du Cul-de- Sac, qui termine amiablement les différends des uns et des autres, et se comporte avec beaucoup de prudence et de modération. D'autre part, le sieur de Vernon, le plus ancien habitant du même quartier, qui s'y est établi le premier et y a attiré quantité de garçons par les avances qu'il leur a faites, est un père de colonie en vénération par son grand âge et en estime dans tout le pays. Il a une nombreuse famille bien établie : « MM. de Santo-Domingo, major de la Salle, capitaine réformé, et de Fontenille ont épousé ses trois filles* ». u Dans le quartier voisin du Cap, oii il commande, écrit

tua bien malencontreusement en tombant d'une chaise où il était monté pour prendre un livre dans sa bibliothèque. Mais il semble que Lalannc exagère en lui donnant cent cinq ans. Larnage écrivait qu'il avait quatre-vingts ans en 1741, et lui-même constatait en 1735 qu'il avait commencé à servir en 1680 (Lettre de M. de Bracli, de Saint-Louis, 4 mars 1735. IbicL, vol. XLII). Il serait né, d'après cela, vers 1660. Voir des lettres de lui dans les volumes V, VL XLII de la Gorr. gén. de Saint- Domingue, et cf. sur lui, Moreau de Saint-Méry, Lois...., t. I, p. 642- 644, 652, 636, 663, 666, 686-688, 692 ; t. II, p. 66, 108, 131, 162-164, 206, 439 ; t. III, p. 444.

1. Lettre de MM. de Châteaumorand et Mithon, du 1" septembre 1717 (A. M. C, Corr. gén., Saint-Domingue, 2« série, carton IV).

M. (le Chastenoye, en 1732, M. du Castaing, capitaine de cavalerie, s'y comporte comme pourroil l'aii-e un des meilleurs olliciers majors, y maintenant la paix, le bon ordre et accommodant bien des discussions ; actif, vieilant à exécuter les ordres qu'on lui envoie et sachant se faire obéir ; vivant d'ailleurs très honorablement, ayant toujours défrayé tous les ofliciers et partie des habitans de son quartier, particulièrement les malaisés, quand il a esté question de détachemens, où il est toujours des premiers, et de marcher sur la frontière ^)) Et voici enfin l'éloge qu'en 1761, M. Bart, gouverneur général, fait du sieur Alexandre d'Hanache, « capitaine de cavalerie du quartier des Gonaïves, dont il a eu précédemment le détail en qualité d'aide-major des milices ». « C'est, dit-il, un très bon gentilhomme, qui est dans le pays depuis plus de trente-cinq ans. Il est parvenu, par la culture de sa terre et ses travaux, à se procurer une fortune honnête. Mais l'usage généreux qu'il en fait journellement depuis vingt ans, en la sacrifiant au public, la restreint à ne pouvoir suffire qu'à peine au soutien d'une famille composée de plusieurs enfans dont les aînés sont déjà au service. Le bien du sieur d'Hanache est en effet situé sur le passage de communication du Cap avec les parties de l'ouest et du sud, dans un lieu où le dernier aventurier aussi bien que les chefs de la colonie ne peuvent passer sans devenir ses obligés, par les secours de toute espèce que l'on ne peut recevoir que de lui et qui sont indispensables pour franchir un défilé long, pénible, impraticable. Ces secours sont le

1. Lettre de M. de Chastenoye, du Gap, du 27 juin 1732 (A. M. G., Saint-Domingue, C^ vol. XXXVI).

gîte, la table, les chaises, les chevaux de selle, les chevaux de charge et les nègres pour la conduite, que ce bon gentilhomme met sans compter à la disposition de tous ''■ » .

Que tant d'exemples de courage, d'honneur, de fierté, de désintéressement, n'aient point produit leur effet dans le monde, si étrange qu'il fût, de Saint-Domingue, il serait difficile de le prétendre. Chose curieuse, la question se posa d'ailleurs dans la colonie môme en 1762. Dans un curieux débat, engagé à cette date, entre le Conseil supérieur du Port-au-Prince et François Bart, gouverneur général, les deux parties exposaient, en de longs mémoires, et parmi beaucoup d'autres choses, les événements qui, à leur avis, « avoient peu à peu changé la face de la colonie, fait disparaître la rouille des premiers temps, s'adoucir les mœurs, les hommes se policer et, perdant les usages licencieux de leurs origines, en perdre jusqu'au souvenir ». Mais, chacun attribuant ces résultats à des causes bien différentes, l'un, le Conseil, déclarait que la métamorphose des anciens flibustiers en un « peuple d'élite », était due avant tout à la haute et bienfaisante autorité des Conseils supérieurs, des sièges royaux, de la « glorieuse » magistrature de Saint- Domingue, en un mot^ ; l'autre, le gouverneur, soutenait que, s'il y avait eu amélioration, il était plus que présomptueux d'en faire honneur au seul ascendant du corps judiciaire, qu'elle se rattachait à bien

1. Lettre de Philippe-François Bart, du Port-au-Prince, 28 août 1761 {Ibid., vol. CIX).

2. Remontrances au Roi du Conseil supérieur du Port-au-Prince, 1761 (Ibid., vol. CXI).

d'autres choses, en particulier à rinfluencc, que l'élénieiit militaire, c'est-à-dire les gentilsliomnies émigrés de France, avait pris de bonne heure (hins l'île. « Le Conseil, écrivait M. Bart, fait à sa manière un parallèle de la férocité des flibustiers, de la rusticité et simplicité des premiers colons, avec \g pettple dC élite qui compose aujourd'hui la colonie de Saint-Domingue. 11 fixe l'époque de celte métamorphose au temps de l'établissement fait par Sa Majesté, en 1685, d'un Conseil souverain et de quatre sièges royaux. Mais quel est l'écrivain assez peu judicieux pour attribuer le changement dans les mœurs à rétablissement des tribunaux, assez ignorant de l'histoire pour n'avoir pas eu lieu de reconnaître que c'est à la puissance d'un peuple, à la richesse publique et particulière, à l'exemple de ceux qui sont à la tête du gouvernement, à l'augmentation de son commerce, à la communication avec la métropole, que cette civilisation et cet adoucissement des mœurs sont dus . . . Quelques-uns des juges, devenus riches habitans, ont pu, il est vrai, contribuer à cette civilisation... Mais en supposant qu'ils aient donné quelques exemples de belles mœurs, ils avoient, dans ces exemples, été précédés de bien loin par les officiers militaires qui ont gouverné la colonie et manié toutes les parties de son administration plus de trente ans auparavant qu'il y eût aucun tribunal établi ^ »"

Est-il vraiment possible, je le demande, d'indiquer plus précisément et plus finement le rôle de la noblesse dans la formation de la société française à Saint-

1. Réponse de M. Bart aux remontrances du Conseil, 27 janvier 1762 {Ibid.).

Domingue, de cette noblesse autour de laquelle se groupèrent peu à peu, sans doute, pour faire corps avec elle, tous ceux que les sentiments, sinon la naissance, en rapprochaient, mais qui fut toujours le modèle auquel tint à honneur de se conformer la meilleure partie et la plus saine de la population, et qui, à Saint-Domingue aussi bien qu'ailleurs, doit être considérée comme Tagent le plus actif delà civilisation française; de cette noblesse dont l'influence morale fut si indéniable que la qualité de gentilhomme en arriva à devenir, aux îles, le synonyme du titre d'honnête homme'; de cette noblesse, enfin, dont le rôle eût pu être bien plus fécond si, dans un stupide aveuglement, la monarchie n'avait adopté à son égard la plus déplorable politique, et engagé contre elle la lutte la plus néfaste.

Que le pouvoir ait dû être heureux de trouver dans l'aristocratie d'outre-mer non-seulement un auxiliaire actif et énergique dans le gouvernement militaire et administratif de la colonie de Saint-Domingue, mais aussi une force capable d'imposer à la population de hasard qui s'y trouvait groupée l'esprit et les sentiments qui lui manquaient, c'est ce qu'il semblerait à peine nécessaire de dire. Il n'en fut rien cependant, et autant la politique coloniale de l'ancienne monarchie avait été.

1. C'est de là, au reste, et non d'ailleurs que viennent, je crois, les prétentions bien connues des colons à être tous gentilshommes.

LA NOBLESSR FRANÇAISE A SAINT-DOiMINGUE 129

comme je le remarquais, avisée et prévoyante dans la poursuite de son plan de peuplement, autant elle parut frappée de cécité quand, s'oilrant à elle le meilleur instrument qu'elle pût souhaiter pour parachever son œuvre, elle le repoussa et le hrisa. Entre les deux sociétés qui s'étaient formées à Saint-Domingue, l'une composite agglomérat des éléments les plus hétérogènes, l'autre bloc solide et cohérent, la protection, les faveurs, les encouragements de l'Etat semblaient devoir être nécessairement acquis à la seconde. A quoi s'applique l'État pourtant? A abaisser, à ruiner l'influence de ces gentilshommes qui l'eussent si puissamment secondé. Avec un implacable acharnement, il va jusqu'à s'allier contre eux à la partie la plus basse de la population ; et l'on essaierait vainement de s'expliquer cette attitude, si l'on ne reconnaissait bientôt qu'il n'y a là qu'un épisode, non certes le moins émouvant, de cette lutte acharnée que si imprudemment la monarchie mena contre la noblesse pendant plus de cent cinquante ans. A un siècle de distance, en plein xviii'' siècle, et comme en raccourci et en ramassé, l'histoire intérieure des colonies, et tout particulièrement celle de Saint- Domingue, nous offre la continuation de ce combat sans merci d'oii la monarchie était sortie triomphante dès la fin du xvn" siècle sur le continent, dont elle devait sortir triomphante encore à Saint-Domingue, mais pour mourir, ici et là, de son triomphe.

De bonne heure, à Saint-Domingue, s'éveilla la méfiance du pouvoir vis-à-vis des gentilshommes. Elle se manifeste officiellement dès 1719 par l'ordonnance interdisant aux officiers de l'état-major « de faire désormais

aucune habitation dans la colonie * », mesure dont ce que j'ai dit plus haut des avantag'es que leur vaut leur situation d'habitants permet facilement d'apprécier la portée pour ces officiers^. C'était, en réalité, ruiner leur crédit matériel, — car en les réduisant à vivre de leurs appointements, on devait les forcer à contracter des dettes infinies, — mais leur autorité morale aussi. « En France, remarque très finement, à ce propos, M. de Sorel, gouverneur en 1720, les biens et fonds de terre ne mettent point les gentilshommes en concurrence avec les paysans », car sur ces derniers, les nobles, même sans possessions territoriales, gardent toujours le prestige de leur nom. Dans ce monde de Saint-Domingue au contraire, où Festime et la considération vont beaucoup plus à la fortune qu'à la naissance et aux titres, la pauvreté est une cause de mépris, la richesse conférant à peu près seule, aux yeux de beaucoup, l'autorité et le pouvoir ^ C'en est assez pour faire comprendre l'accueil réservé dans la colonie à cet inique et maladroit règlement qui, d'ailleurs, ne paraît pas avoir pu être sérieusement appliqué, puisque, trois ans après sa promulgation, l'intendant Montholon, choqué « du luxe de messieurs les officiers », insistait infructueusement pour qu'il fût remis en vigueur*.

1. Ordonnance du Roi, du 7 novembre 1719 (Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions...., t. II, p. 655-656).

2. En 1720, M. de Paty proteste ainsi contre l'obligation qu'on lui impose de vendre son bien et déclare qu'il renoncera plutôt à ses fonctions de lieutenant de roi : « Je me suis si fort acquis l'estime générale des peuples, écrit-il fièrement, que je n'ai pas besoin de la dignité de gouverneur pour la conserver. » (Lettre de M. de Paty, de Léogane, 8 juillet i7i0. A. M. C, Corr. gén., Saint-Domingue, C^ vol. XVIII).

3. Lettre de M. de Sorel, du 24 juillet 1720 {Ibid., vol. XVII).

4. Lettre de M. de Montholon, du Petit-Goave, 12 septembre 1723 (Ibid., vol. XXII).

LA NOBLESSIÎ FUANÇAISR A SAINT DOMINfUJK 131

Mais déjà des projets plus dan^^ereux se préparaient contre l'élément militaire et une lutte plus générale s'organisait, lutte tout à fait semblable à celle dont le royaume avait été naguère le témoin, alors que, systématiquement écartée des affaires par les fonctionnaires civils de tout ordre auxquels la monarchie donnait désormais sa confiance, la noblesse d'épée s'était trouvée réduite à l'impuissance. On a bien souvent rappelé et raconté les interminables débats qui s'élevèrent aux colonies entre gouverneurs et intendants, entre fonctionnaires civils et militaires, mais l'on n'a pas assez pris garde, je crois, en les exposant, qu'on assistait là à l'exécution du même plan qui déjà était réalisé en France : la subordination raisonnée de la noblesse au pouvoir central et à ses agents.

Dès qu'un intendant est établi à Saint-Domingue, c'est-à-dire dès le commencement du xviif siècle, on peut dire que le duel est engagé. Dès lors on entend les nouveaux porte-paroles de la royauté revendiquer âprement leurs droits, empressés à signaler les moindres défaillances, les plus insignifiants abus de pouvoir de leurs rivaux, « les messieurs de l'état-major ». Contre eux, ce sont perpétuelles doléances. « Ils regardent, écrit l'intendant Duclos en 1736, ils regardent la colonie comme une place de guerre et les habitans comme des soldats qui n'ont d'ordre à recevoir que d'eux seuls ^ » Or s'il se peut, renchérit La Chapelle, successeur de Duclos, que « cette dureté du gouvernement militaire ait esté bonne et mesme nécessaire dans les commence-

1. Lettre de M. Duclos, inteodant, du 19 avril 1736 {Ibicl., vol. XLIII),

mens », elle n'a plus aujourd'hui de raison d'être. Mais ces « messieurs veulent toujours rester maistres do toutes les affaires ^ ». Aussi rien ne leur répugne davantage « que de reconnoître l'autorité d'un intendant, et ils regardent comme humiliant pour eux qu'il leur soit par lui ordonné quelque chose... Ils pensent aussi toujours que de leur oster la connoissance des affaires civiles et contentieuses qu'ils prennent chacun dans leur commandement, c'est leur oster le crédit et la considération dans laquelle ils prétendent que le bien du service exige qu'on les maintienne- ». « Cependant, ajoute l'intendant Maillart, le Roy ne sauroit jamais être bien servi dans ce pays si l'autorité des intendans et la dignité, ainsi que la supériorité de leur fonction, n'est généralement reconnue et maintenue dans toute son étendue ^ »

Puis ce sont griefs particuliers. Protestations d'abord contre l'entrée et la voix délibérative accordées dans les Conseils supérieurs aux officiers de l'état-major. Que ce privilège soit laissé au gouverneur général et aux gouverneurs particuliers, passe encore ! Mais qu'on l'enlève aux deux lieutenants de roi et aux deux majors qui en jouissent, « car ces messieurs, qui ont toujours été attachés au service militaire, n'ont ny étude ny expérience pour l'administration de la justice ' » !

1. Lettre de M. de la Chapelle, intendant, du 25 octobre 1736 (Ibid., vol. XLIV).

2. Lettre de M. Maillart, intendant, du Petit-Goave, 17 mars 1743 [Ibid., voL LXl).

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