Réclamation du sieur Moussette, 1767 [Ibid., vol. CXXXI
3. Lettre de M. d'Estaing, du 1" octobre 1764 [Ibid., vol. CXX). — La dame en question était une dame Laumont, le créancier un certain Lévy. (Lettre de M. de la Ferronnays à M. d'Estaing du 21 août 1764, aux A. M. G., Gorr., gén., 2^ série, carton XVI.)
4. Mémoire de M. Bacon de la Chevallerie à M. de Choiseul, Fontainebleau, 13 octobre 1763 [Ibkl., vol. CXVI).
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catours, que Clugny a Lrioinphu. Aussi de la désorganisation du gouvernement de la colonie est-il plus responsable qu'aucun de ses prédécesseurs. Ceux-ci, si acharnés qu'ils fussent contre le militaire, avaient toujours hésité, en particulier, à l'aire cause commune avec les deux Conseils. Lui, sans scrupule, avait décliaîné les passions de leurs membres, excité en sous-main leurs prétentions, atLisé leurs haines. On a des preuves certaines de ses manœuvres. Une lettre du gouverneur Bart est, à ce point de vue, accablante pour lui ^, et d'Estaing peut, de son côté, l'accuser justement « d'avoir contribué plus que personne au renversement des anciens principes des colonies- ».
Si, d'ailleurs, on jugeait tels griefs exagérés, on trouverait facilement de quoi les justifier dans le déplorable état de choses qui succéda au proconsulat de Clugny. Dès 1764, M. d'Argout expose en un long mémoire les désordres résultant de la nouvelle administration : les syndics, constate-t-il, restent le plus souvent impuissants à réprimer « les excès de la canaille contre les honnêtes citoyens » ; la police des nègres est nulle : « il y a des exemples dans la partie de l'Ouest et sans doute ailleurs aussi que des habitants ont été insultés dans leurs propres maisons par des troupes de nègres fugitifs ou marrons, et qu'après avoir été pillés et incendiés, ils ont encore éprouvé mille cruautés de la part de ces misérables ». D'autre part, les nouveaux fonctionnaires ne veillent plus ni aux travaux publics, ni
1. Lettre de M. Bart, du 22 septembre 1761 (Ibid., vol. CIX).
2. Lettre de M. d'Estaing, du Cap, 2 mars 1766 {Ibid., vol. GXXVIII).
à la rentrée des impôts. En somme, conclut M. d'Argout, « ces officiers municipaux regardent leur fonction comme une corvée personnelle et dispendieuse ; ils sont élus pour trois ans et ils craignent, s'ils se montrent sévères envers leurs administrés, d'être à leur tour, étant sortis de charge, traités avec sévérité^ ».
Un an après, M. d'Estaing ne se montrait guère moins pessimiste : « La supériorité de M. de Clugny sur M. Bart, écrivait-il, a produit la révolution que l'adresse de cet intendant et que les demandes des Conseils ont enfin obtenue. L'ordonnance provisoire du 24 mars 1763 a supprimé les milices. On n'a aperçu à la Cour que le peu d'utilité militaire d'une masse aussi informe. Les gens les plus instruits assuraient avec raison qu'on ne sacrifiait là qu'une troupe chimérique... Mais il s'est trouvé qu'en supprimant cette troupe, on a supprimé dans ce vaste pays toutes les branches intermédiaires de l'administration et qu'on l'a plongé sans le vouloir dans une anarchie complète. M. de Clugny, efirayé de ses succès et du pouvoir absolu qu'alloient avoir les jurisconsultes dont il s'étoit servi pour vaincre, conçut que l'Intendant lui-même leur seroit bientôt subordonné. Il chercha du secours dans la création des syndics. Il l'opéra de lui-même sans ordres de la Cour. . . Les assemblées des paroisses furent chargées de choisir les syndics... Par esprit de mahgnité... le public s'est plu à choisir les plus mauvais sujets et il a fallu souffrir à la tête des quartiers les sujets les plus ineptes et les der-
1. Mémoire de M. d'Argout sur le rétablissement des milices, du 23 mai 1764. (Arch. du Min. des col., Corr. gén., Saint-Domingue, 2» série, carton XVIII).
niers de ceux qui les liabiloienL, des gens enfin choisis par plaisanterie^ ».
Quant à ceux qui avaient aidé Clugny à accomplir tant de belles réformes veut-on savoir comment quelques années plus tard les traitaient deux intendants, je dis bien deux intendants. En 1768, demandant son rappel, « l'administration, écrivait M. de Bongars, est dans un désordre dont je ne puis pas être témoin plus longtemps. Je n'ai de véritables reproches à me faire que de mon trop de ménagement pour les Conseils... L'autorité que s'arroge quelquefois le militaire n'est rien ; un mot seul en est le frein. L'autorité qu'usurpent les Compagnies n'est jamais sans conséquences. Elle va toujours croissant ' » . Et cinq ans après : « Il est temps, plus que temps, mandait l'intendant, M. de Vaivre, d'arrêter les entreprises du Conseil du Cap. L'administration s'avilit chaque jour par les droits qu'il usurpe. Ce n'est plus un Conseil occupé des affaires contentieuses, c'est un conseil d'administration portant un œil jaloux et curieux sur toutes les opérations des chefs, s'immisçant dans tout ce qui lui est étranger, opposant des défenses à leurs ordres, refusant d'enregistrer leurs règlements, abusant contre eux du sens des ordonnances du Roy, et cherchant à inspirer le même esprit au Conseil supérieur du Port-au-Prince... Ah! Monseigneur, quelle compagnie! quelle profanation du nom de magistrats dont ses
1. « Objets principaux que j'ai eus en vue dans la rédaction d'une nouvelle ordonnance des milices », 1765, par M. le comte d'Estaing (Ibid., carton XVII).
2. Lettre de M. Ale-xandre-Jacques de Bongars, président au parlement de Metz, intendant, du Port-au-Prince, 6 juillet 1768 (Ibid., vol. GXXXIII).
membres sont honorés! Je rougis d'être leur chef. » Entre temps, du reste, ce n'est pas seulement l'administration qui est « tombée dans le désordre », c'est la colonie tout entière. Lorsqu'enfin la Cour s'aperçoit des déplorables conséquences du gouvernement de Clugny et qu'effrayée elle se décide à faire un pas en arrière, à rétablir les milices '^ à rendre à l'état-major ses anciens pouvoirs % l'insurrection éclate de tous côtés dans l'île. Quels en sont les meneurs? Des membres des deux Conseils, des juges, des hommes de loi, des notaires, des procureurs. Quels en sont les champions? Uniquement des gens de basse naissance, « particuliers obscurs et sans éclat ». Dans le quartier des Anses, par exemple, nous trouvons au nombre des rebelles : Jean-Pierre Mallet, « dont l'origine de la fortune est incertaine » ; Dugué, Thibaud, Mirandès, tous trois juifs portugais ; Descure de Lesparre, notaire; François Dodeville, économe; Collin, maître d'armes; Flamand, tailleur; Paris, cordonnier; Pessin, dit la Lime, garçon boucher; Beauregard, ancien soldat*. Dans le quartier du Cul-de- Sac, « si, écrit de même M. de Rohan, les habitans.
1. Lettre de M. J.-B. Guillemin de Vaivre. conseiller du Roi au parletaent de Fx'anciie-Comlé, intendant, du Port-au-Prince, 1" avril 1773 {IbicL, vol. CXLIV).
2. L'ordonnance rétablissant définitivement les milices est du 1" avril 1768 (Moreau de Saint-Méry, Lois..., t. V, p. 166-173). Cf. lettre du Roi au prince de Rohan, du 17 avril 1768 [Ibid., p. 175-176).
3. Ordonnance du Roi portant rétablissement des états-majors à Saint-Domingue, du 15 mars 1769 [Ibid., t. V. p. 231-232). Ces deux ordonnances du l"' avril 1768 et du 1.5 mars 1769 furent complétées par celle du 20 décembre 1776 (Ibid., t. V. p. 748-731).
4. Lettre de M. de Ghamoux, capitaine de milices, à M. d'Argout, des Anrses, 29 mars 1769: — de M. Lobinois, au môme, de Gavaillon, 26 mars 1769 [Ibid., vol. GXXXV).
qui ont organisé cette révolte, no tiennent à aucunes alliances en France, et n'ont souvent d'autre recommandation que celle de leur fortune, j'ai eu, par contre, la satisfaction de voir que les plus anciennes familles, qui tiennent à la France par des alliances ou par leurs parens qui sont au service, n'avoient point trempé dans la révolte ^ » Une lettre un peu postérieure de M. de Selon, habitant du fonds de l'Ile-à- Vache, adressée à M. d'Argout, conlirme la vérité de ces dires : « Vous savez aussi bien que moi, mon général, écrit M. de Solon, vous savez aussi bien que moi, qui suis un des plus anciens habitans de ce quartier, y ayant trentecinq ans que je n'en suis sorty et quarante-cinq ans que je le connois, l'origine de tous ces coquins qui ont occasionné ces troubles, que nous pouvons avancer avec justice que c'est la plus vile canaille d'origine qu'on puisse estre, dont les pères et les mères ont esté laquais ou servantes ou mesme d'un estât plus vil". » L'on se rend bien compte au surplus de l'esprit qui anime- les révoltés à ce détail que leur premier soin est de se présenter dans les habitations de tous les officiers de milices des quartiers pour leur demander leurs commissions, leurs habits d'uniformes et leurs armes ; à la moindre résistance, ils les en dépouillent de force et ne se retirent généralement qu'après avoir tout saccagé -^
4. Lettre de M. de Rolian, du Port-au-Prince, 23 décembre 1768 {Ibid., vol. GXXXII).
2. Lettre de M. Benech de Solon à M. d'Argout, du fonds de l'IIe-à- Vachc, 20 septembre 1773 [Ibid., voi. CXLII).
3. Dans le quartier des Anses, « M. de la Roque cadet, n'ayant pas voulu rendre sa commission ni ôter son habit uniforme, les révoltés se jettent sur lui, le lui déchirent, ainsi que sa chemise qu'ils mettent en morceaux. » (Lettre de M. d'Argout, du 19 mars 1769. Ibid., vol. CXXXV.)
La fermeté des chefs militaires, quelques concessions faites à propos, quelques punitions exemplaires aussi * réussissent sans doute à ramener la paix. Mais la paix à peine rétablie, on s'occupe de faire renaître la guerre. Dès 1771, l'intendant Montarcher reprend les déclamations accoutumées contre la tyrannie de l'état-major. « Depuis que les milices sont rétablies », il se plaint de voir « les officiers dépouiller tous les jours les juges ordinaires de leurs attributions », « ceux-ci et les particuliers écrasés sous une autorité arbitraire et menaçante », « le pouvoir militaire énerver tous les ressorts du corps politique ». Et revenant aux errements de Clugny, il propose « de créer dans chaque paroisse un subdélégué qui seroit en quelque sorte le représentant de l'intendant comme le commandant de milices le seroit du général. Chacun recevroit les ordres de son chef. Le subdélégué concourroit avec le commandement dans
Ses voisins, M. Merlet de Fontenille et M. de Mausigny, ont à peu près le même sort (Lettre de M. Lobinois à M. d'Argout, de Cavaillon, 26 mars 1769. Ibid.). a Ils amvèrent chez moi, écrit M. de Ciiamoux pariant des rebelles, me demandèrent ma commission et mes armes, puisse saoulèrent en chantant les chansons les plus impudiques, faisant des propositions obscènes à ma femme et à ma sœur, et je ne puis passer sous silence que Mallct, leur chef, étoit résolu pendant la nuit de violenter mon épouse. » (Lettre de M. de Ghamoux à M. d'Argout, des Anses, 29 mars 1769. Ibid.).
1. Je fais allusion ici à l'acte de vigueur accompli par M. de Rohan, gouverneur, contre le Conseil supérieur du Port-au-Prince, le 7 mars 1769. Ce jour-là, la salle des séances étant cernée par une troupe de grenadiers, Rohan y pénètre à la tête de quelques soldats déterminés, criant : « Ah ! mes bougres, je vous apprendrai à être rebelles aux ordres du Roy ! Allons, vite ! point de ménagement pour ces bougres-là ! » Puis faisant empoigner, séance tenante, les plus mutins, il donne l'ordre de les conduire immédiatement à bord du Saint-Jean-Baptiste alors en rade, qui appareille immédiatement pour laFrance (Représentations des conseillers du Conseil supérieur du Port-au-Prince à la Cour, 1769. /ôid., vol. GXXXVII).
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toutes les parties d'administration communes, telles que les chemins, etc.; il seroit chargé de la police des corvées ; correspondroit avec les ofliciers d'administration pour la partie des finances, les recensemens, etc.. Il seroit, en un mot, l'homme de confiance de l'administration de la paroisse. Au-dessus de ces subdélégués seroient les subdélégués principaux qui concourroient avecles officiers majors à l'administration commune ^ » Plus vive encore est l'indignation de M. de Kerdisien- Trémais, commissaire-ordonnateur au Cap. « De la laiblesse et de la soumission aveugle de M. l'intendant Bongars à M. de Nolivos, il est résulté, écrit-il, que le militaire, déjà maître par état des troupes et par l'ordonnance des milices de tous les habitans tant des villes que des campagnes, s'est encore facilement emparé de toutes les parties de l'administration. Je dis de toutes, parce que les personnes chargées de détails qui n'appartiennent point à ce corps peuvent désormais se regarder. . . comme dans un état très passif. Et non-seulement la puissance militaire est parvenue à tout envahir, comme je viens de le dire, mais elle a encore voulu le faire connoître par un appareil qui pût en imposer : outre les soldats de la légion, messieurs les commandants en second et lieutenans de roy ont encore à leur porte chacun un mulâtre de piquet, un cavalier de la maréchaussée et un archer de la police. Tout ce qu'il y a de gens instruits^ se croient déjà réduits au sort des colo-
1. Lettre de M. Jean-François Vincent, seigneur de Montarcher, intendant, du Cap, 16 novembre 1771 (Ibid., vol GXL).
2. C'est-à-dire de ce que nous appellerions aujourd'hui des « intellectuels », car dans une lettre de la même année : « Il n'est personne dans
nies espagnoles, où l'honneur, la vie, la fortune du citoyen se trouvent à la discrétion des gouverneurs et de leurs créatures M »
En un mot, la lutte reprend et se poursuit entre « le militaire )> et « le civil », pour durer d'ailleurs autant que la colonie elle-même, qu'elle entraîne tout droit à sa perte. De la perte de Saint-Domingue on a rendu responsables les noirs, les mulàti'es. Ils n'ont point été les vrais coupables. Les vrais coupables furent ceux qui, systématiquement, enlevèrent toute force et toute autorité au seul pouvoir capable de contenir une société encore en formation comme l'était la société de Saint- Domingue, au pouvoir militaire, qui s'appuyèrent contre lui sur la plus vile partie de la population ! Ces meneurs de désordre, ces fauteurs d'anarchie, ces intrigants, ces factieux, dont un intendant avait fait un jour ses auxiliaires, on les retrouvera aux plus sombres heures de la révolution de Saint-Domingue. Ce sont eux qui acclameront avec enthousiasme les sacrés principes de liberté et d'égalité, sans d'ailleurs vouloir, le moment venu, les mettre en pratique ; eux qui s'acharneront à jeter à bas le gouvernement militaire; eux, enfin, qui se détruiront et se proscriront les uns les autres au nom de la fraternité. En sorte que, si l'on a pu dire, qu'en écartant volontairement de toute participation à
cette colonie, écrivent MM. de Noiivos et Montai'cher, qui s'applique à l'étude des lettres ou des sciences. Chacun s'occupe de sa fortune uniquement et tous sont partagés entre la culture et le commerce. » (Lettre de MM. de Noiivos et Moutardier, du 20 décembre 1771. Ibid., vol. CXLI.)
1. Lettre de M. de Kerdisien-Tremais, commissaire-ordonnateur au Cap. 14 mai 1771 (Ibid., vol. GXL).
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la chose publique la noblesse du royaume, le trône s'était prive en France du plus sûr de ses appuis, on peut affirmer aussi justement qu'en consentant dans la plus belle de ses colonies à la destruction, à l'abaissement de l'élément d'ordre et de règle qu'y était la noblesse d'outre-mer, la monarchie prépara de ses propres mains la ruine de Saint-Domingue, et fut en partie responsable du désastre qui devait nous enlever « la perle des Antilles ». En 1773, M. Berquier, capitaine de milices au quartier de Jérémie, écrivait à M. d'Argout ces lignes prophétiques : « La colonie est plus foible qu'elle ne Fa jamais été; et la plus désagréable et la plus sotte condition aujourd'hui qu'un fidèle sujet du Roy puisse avoir à Saint-Domingue est celle d'officier de milices qui est détesté et abhorré du reste des humains, et mortifié par tous les gens de justice quand ils en trouvent la plus petite occasion. On ne craint pas de dire hautement que le Roy ne vouloit pas le rétablissement des milices, qu'il a si peu désapprouvé la résistance qu'ont faite les habitans qu'il vous a désapprouvé, vous. Monsieur, ainsi que M. le prince de Rohan, et qu'il a rétabli l'honneur des conseillers du Conseil supérieur du Port-au-Prince, qu'il a reconnus innocens... Jugés du rôle que nous jouons dans notre quartier, M. de Spechbach^ et moi, malgré tout ce que nous avons fait pour détourner les habitans de la révolte et les dérober au déshonneur... Je maudis tous les jours l'instant oi^i j'ai formé le projet de venir en ce pays, et de
1. M. de Spechbach, chevalier de Saint-Louis, commandant les milices du quartier de la Grande- Anse (Moreau de Saint-Mérv, Op. cit., t. V, p. 669).
m'y voir confiné pour le reste de mes jours, car je vous avouerai que je tremble de nous voir au premier jour sous la bannière ennemie. L'Anglois ambitieux convoite cette triste colonie, que je vois sans force et sans défense. Je lis dans les cœurs, et j'y vois écrits tous les malheurs dont nous sommes menacés * ! » Moins de vingt ans après, ces sinistres prédictions devaient point par point se réaliser !
1. Lettre de M. II. Berquier à M. d'Argout, de Jérémie, H octobre 1773 (A. M. G., Gorr. gén., Saint-Domingue, vol. GXLII.)