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Cette population blanche de Saint-Domingue dont je viens de retracer la formation et de dire le lent développement, — en 1789 elle ne montait pas à plus de 30.000 âmes\ — se trouve de bonne heure submergée sous le flot toujours croissant d'une autre race, la race noire, qui en cette même année 1789 ne compte pas dans la colonie beaucoup moins de 450.000 représentants ^ Pendant près d'un siècle et demi, l'immense armée de l'esclavage s'est accrue dans de telles propor-
4. « Les blancs ne formaient dans l'île qu'une minorité infime... Ils étaient seulement au nombre de 33.000 à 40.000 individus de tout âge», dit M, P. Boissonnade dans son travail si docmuenté sur Saint-Doiningue à la veille de la Révolution et la question de la représentation coloniale aux États généraux. Paris, 1906, in-S», p. 31. Je crois ces clnlîrcs un peu forts, car dans le recensement de 1787 les blancs de tout âge et de tout sexe sont dits être au nombre de 24.192, et dans celui de 1788 au nombre de 27.717. (Archives du ministère des Colonies, Correspondance générale, Saint-Domingue, C, vol. CLX).
2. 350.000 à 500.000, dit M. Boissonnade. Le chi£fre de 350.000 est peutêtre un peu faible. Le « résumé balancé » des recensements de 1787 et 1788 donne pour ces années les chiffres suivants :
Gens de couleur libres, 1787 : 19.632 ; 1788 : 21.808. Esclaves, 1787: 364.196; 1788 : 405.564.
Encore peut-on dire que les chiffres de ces recensements sont en ce qui concerne les nègres toujours au-dessous de la réalité, car les fraudes commises en vue de dissimuler au fisc un certain nombre d'esclaves étaient courantes parmi les planteurs.
lions qu'en face d'elle le monde blanc paraît réduit à une simple poignée d'hommes.
Le pouvoir, nous l'avons vu, avait voulu d'abord s'opposer à cette augmentation continue des esclaves auxquels il eût souhaité substituer les « engagés ». Mais, sans compter que le recrutement de ces derniers s'était bientôt opéré très difficilement, les colons firent de bonne heure valoir contre eux deux griefs : 1° l'impossibilité d'obtenir d'Européens la résistance physique nécessaire aux épuisants travaux des colonies; 2" le haut prix auquel devait fatalement revenir le travail libre \ Ces deux considérations resteront d'ailleurs celles que l'on invoquera le plus volontiers et le plus justement aussi peut-être, par la suite, en faveur de la traite et de l'esclavage ; car essayer de justifier l'une et l'autre, comme on tentera de le faire aussi, par le bonheur des Africains aux Antilles en comparaison de leur misérable existence dans leur pays est une thèse que réfutera une fois de plus ce que je vais dire du commerce et de la vie des esclaves à Saint-Domingue-.
1. Petit, dans son Gouvernement des esclaves, Paris, 1788, in-12, fait très naïvement ressortir que l'on ne pourrait en agir avec les blancs comme on en use avec les esclaves. « Ils ne se contenteroient certainement pas du logement offert à ceux-ci ; il leur faudrait du moins des hamacs... » {Op. cit., t. II, p. 24 et suiv.).
2. Nulle part cette thèse n'est exposée d'une manière plus ridicule que dans la brochure d'un certain Dubuc de Marentille intitulée, De l'esclavage des nègres dans les colonies de l'Amérique, Pointe-à-Pitre, in-i", 1790. (' Considérons d'abord, dit l'auteur, considérons le nègre dans ces vastes solitudes de l'Afrique, où végétant sur une terre à peu près sans culture, sans industrie, sans arts, sans lois et sans civilisation, en proie à tous les besoins de la vie, à tous les excès du brigandage, aux funestes effets d'une monstrueuse superstition, à l'insupportable fléau d'une guerre atroce et sans relâche, il attend, dans une existence précaire, inquiète et déplorable le moment où le sort des armes doit le livrer à la barbarie de son vainqueur ; voilà l'homme que les lois de la guerre,
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On prétend que Louis XTTI ne consentit à autoriser rcsciavag'e dans les colonies irauyaiscs naissantes qu'après avoir été persuadé que rien ne pouvait mieux hâter la propagation du cln'istianisme chez les idolâtres. Avec Louis XIV et Colbert, ces scrupules n'existent plus ou sont pleinement rassurés. La traite fonctionne régulièrement, soumise seulement aux mêmes restrictions que le reste du commerce, c'est-à-dire s'exerçant au profit exclusif de la métropole'. D'abord concédé à
que les mœurs sanguinaires des nations de cette partie du monde ont déjà invariablement destiné à la mort, lorsqu'un marchand européen guidé par ses spéculations, mais non moins l'instrument du protecteur des malheureux que l'esclave de sa cupidité, vient armer l'intérêt de ce vainqueur farouche contre son inhumanité, porter à son captif le seul secours qui lui puisse sauver la vie et convertir pour lui la nécessité de mourir en l'obligation d'aller labourer le sol d'une île de l'Amérique : or quel est le phraseur qui pourroit persuader à cet infortuné qu'il vaut mieux se laisser égorger que de remplir sa nouvelle destination. Cessez pour un instant de ne voir que ce que le sort de cet homme a d'affreux, portez vos regards d'un autre côté et cherchez dans le sein de ses parents désolés qui ne le reverront jamais, qui le savent dévoué à la cruauté de son vainqueur, quel peut-être le vœu de leur cœur. Ne bénissent-ils pas sans doute la main secourable qui pourra l'arracher à la mort, en lui faisant une loi de servir un maître dont l'intérêt lui prescrit le soin de son existence? Que l'on y réiléchisse bien et l'on sera convaincu, malgré la nouveauté de cette opinion, que le premier marchand qui s'avisa d'aller troquer, en Afrique, de la quincaillerie pour des hommes rendit sans s'en douter un grand service à l'humanité et arracha sans doute à la mort plus de victimes que la cupidité européenne ne lui en a dévouées dans le continent de l'Amérique. » {Op. cit., p. 4- 6.)
1. Dès le commencement du xvi" siècle il y eut des esclaves dans les établissements espagnols aux Antilles (Georges Scelle, Histoire de la traite négrière, Paris, 2 vol. in-8°, 1906, t. I, p. 122, 125-126, 131), et dès le début de notre colonisation aux Iles, nos colons y possédèrent des noirs. « Mais c'étaient des esclaves empruntés aux colonies voisines, et une correspondance régulière entre nos Antilles et la côte
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des compagnies [Compagnie des Indes Occidentales, Compagnie d'Afrique et du Sénégal, Compagnie de Guinée, Compagnie du Sénégal, Compagnie de Saint- Domingue^ Coynpagnie de VAssiente, Compagnie des Indes) le commerce des noirs est finalement laissé libre par l'arrêt du Conseil du 31 juillet 1767, qui permet sans exception aux négociants et armateurs du ro)^aume de s'y livrer.
Tout le monde sait ce qu'était cette traite. Les abus et les horreurs, auprix desquels Saint-Domingue regorgeait d'esclaves, ne distinguaient en rien cette colonie des autres.
D'où venaient ces malheureux? Des comptoirs du Sénégal, de l'île de Gorée, de la Gambie, du Bénin, d'Angola, de Saint-Paul-de-Loanda. Us sont recrutés là, à l'intérieur des terres, par des courtiers qui se les procurent selon d'invariables moyens : Fenlëvement à main armée, et l'achat aux chefs de tribus de leurs prisonniers de guerre, de leurs condamnés de droit commun, ou simplement de ceux de leurs sujets dont ils veulent se débarrasser. Formés ensuite en colonnes, les nouveaux captifs sont dirigés vers la côte, liés les uns aux autres
d'Afrique ne s'était point encore établie. Pigeonneau trouve dans les lettres patentes du 24 juin 1633, « accordant aux sieurs Rosée, Robin et leurs associés, marchands de Rouen et de Dieppe, la permission de trafiquer seuls pendant dix ans à Sénégal, Cap-Vert et Gambie », l'origine de la traite française... En 1638. M. de l'Olive obtenait de même d'aller se pourvoir de nègres au Cap-Vert. En 4643, la Compagnie des Iles d'Amérique fait un marché de nègres avec le capitaine Durant sur le pied de 200 livres par tête. Toutefois, pendant trente ans encore, le commerce des Français avec la côte d'Afrique, la traite, languit. Ce n'est qu'en 1664 avec la fondation de la Compagnie des Indes occidentales, qu'on commence à voir naître une importation directe des nègres d'Afrique aux Antilles françaises. » (G. Scelle, Op. cit., t. II, p. 182-183).
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par des courroies de cuir ou par <les pièces de bois, dites carcans (sortes de fourches de l)ois rivées autour du cou de chacun, et dont le manche est attaché sur l'épaule de celui qui précède), et quelquefois chargés de pierres de 40 à 50 livres destinées à les empêcher de s'enfuir. — « Gagnent-ils la mer sur les rivières ? On les jette au fond d'un canot, les mains liées avec des branches d'osier; et comme ce voyage dure plusieurs jours, il leur est d'autant plus funeste qu'ils sont exposés pendant tout ce temps à une chaleur concentrée ou à de longues pluies, surtout à une humidité continuelle, provenant de l'eau dont est toujours couvert le fond des canots oii ils sont couchés '. »
Encore, cela n'est-il rien en comparaison de ce qui les attend aux comptoirs, oii on les entasse pêle-mêle dans les trunks. « C'est dans ces trimks, lieux d'horreur et de consternation, véritables salles de putréfaction, où ils sont obligés de confondre tous leurs excréments, qu'on les tient renfermés nuit et jour, de crainte de les voir s'enfuir; c'est là qu'on éprouve ces odeurs infectes qui font évanouir les Européens qui y entrent seulement un quart d'heure, et qu'on fait subir aux malheureux, qu'on y retient jusqu'à leur départ, un supplice continuel qui épuise en peu de jours leur santé et leur vigueur ^ »
Aux trunks s'approvisionnentles marchands d'esclaves, les capitaines négriers. Généralement les ventes se font
1. Frossatd, La Cause des nègres esclaves. Ljon, ïl^'H, t. I, p. 244.
2. Le More-Lack, ou essai sur les inoyens les plus doux elles plus équitables d'abolir la traite etVesclavage des nègres d' Afrique, en conservant aux colonies tous les avantages d'ane population agricole [par Le Gointe- Marsillac]. Paris, 1789, p. 34.
par lots d'hommes, de femmes, d'enfants, de jeunes et de vieux, de robustes et de malingres pour faire passer les médiocres ou les mauvais, et ainsi s'établit une sorte de prix moyen. Après un minutieux examen médical, qui donne lieu aux scènes répugnantes que l'on suppose \ et à d'interminables discussions, — car le manque d'une seule dent, une tache dans l'œil, la perte d'un doigt rendent un esclave défectueux, comme esclave de première qualité, — le marché se conclut entre courtiers et négriers, ceux-ci embarquant alors aussitôt leur marchandise, ceux-là tuant bien souvent les noirs qui leur ont été refusés et dont ils ne peuvent plus espérer aucun profit.
Les captifs, qui passent des trunks dans l'entrepont des navires, changent de lieu sans changer de douleur. On sépare les hommes des femmes; mais, à part cela, ils sont traités comme des animaux. Entièrement nus, ils
1. Scènes qui se renouvellent à l'arrivée du transport dans la colonie.
«... J'eus à bord de ce négrier mouillé dans la rade du Gap, écrit un voyageur, un spectacle qui peint l'étrange corruption des mœurs de l'Amérique. Une femme, qu'on me dit se nommer la S [agona], et sur laquelle on me raconta beaucoup d'aventures qui l'avoient enrichie au lieu de lui attirer une punition exemplaire, y étoit venue choisir des nègres et les visitoit elle-même. Il n'est guère possible de pousser plus loin l'etïronterie, car l'état où sont ces misérables révolteroit les l'enimes d'Europe les moins susceptibles de pudeur; ils sont précisément tels que la nature les a mis au jour, et on les considère depuis la tète jusqu'aux pieds, pour savoir s'ils n'ont point quelque incommodité. Cette femme sans mœurs sembloit même y apporter plus d'attention que les hommes, et je fus indigné de la curiosité qu'elle aCfectoit. » ([Nougaret], Voyages intéressans dans différentes colonies, Voyage du Comte de C*** au Cap-Français, Paris 1788, p. 85.)
Un auteur nous signale la curieuse habitude de certains trafiquants d'esclaves, qui «lèchent le menton des nègres qu'ils marchandentpour découvrir, au goût de la sueur, s'ils ne sont pas malades, et s'assurer si le poil du menton n'est pas d'une force à indiquer un âge plus avancé que la déclaration. » (Ghambon, Du commerce de V Amérique par Marseille, 2 vol., in-4«, 1764, t. Il, p. 400-401).
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seul oiiLassés par ccnlainos, « cliacun d'oux ayani, à, peine J'espace (ju'il auroiL dans son lomheau » : un pied et demi de largeur, — (luelquelbis moins, puisque bien souvent ils n'ont pas la place de se coucher sur le dos, — quatre à. cinq pieds de lon,^', et deux à trois de hauteur, en sorte que non seulement ils ne peuvent se tenir debout dans leur « prison mobile », mais même pas assis, s'ils sont un peu grands. Ils sont de plus enchaînés, de l'un à l'autre, jambe droite avec main droite, et jambe gauche avec main gauche. Le fer qui embrasse la jambe a à peu près la forme d'un demi-cercle : chaque bout est percé d'un trou à travers lequel passe une barre qui relie les différents anneaux servant à enserrer les jambes d'une rangée de nègres ^ « Représentez-vous dès lors ce que doivent souffrir ces infortunés nus, couchés sur le bois, meurtris par les chaînes qui déchirent leurs bras et leurs jambes, et dans les gros temps, se heurtant, s'ensanglantant réciproquement par de violentes contusions; représentez-vous ces cadavres livides entassés dans un entrepont étroit sans aucune circulation d'air, exhalant des vapeurs fétides, bientôt transformées en miasmes dangereux qui, repompés par leur aspiration, portent dans leur sang le poison de la mort...; représentez-vous le plancher de leur chambre tellement infecté d'odeurs putrides et couvert de sang, suite du flux dont ils sont souvent attaqués, qu'on croit être au milieu d'une boucherie... En vain, on multiplie les ventilateurs, les treillis ; en vain, les pauvres malheureux, la bouche ouverte, la langue pendante, se collent à ces
1. L. Peytraud, J/Hsclavage aux An tilles françaises avant il?>'), Paris, 1897, in-8", p. lH-112.
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treillis pour aspirer un peu d'air ; ce soulagement leur est encore refusé ; le soleil, dans ces climats brûlans, darde des rayons do feu, ou bien des pluies fréquentes inondant le vaisseau forcent de fermer les treillis, les venlilateurs, et les misérables noirs sont ensevelis vivants dans un sépulcre horrible. C'est alors qu'on entend les sanglots, les cris de la rage et du désespoir \ »
Cette page, bien qu'émanée d'un philanthrope par trop sensible et pleurard, doit, il faut le reconnaître, donner, dans l'occasion, une idée assez vive et une impression assez juste des épouvantables geôles qu'étaient les vaisseaux négriers.
La nourriture, que sur les négriers français on donne aux captifs deux fois par jour, à neuf heures du malin et à quatre heures du soir', n'est guère faite pour les remonter beaucoup. Du biscuit, du petit mil, du riz, de l'eau, une ou deux fois par semaine un petit coup d'eaude-vie pour les ranimer, voilà l'ordinaire habituel. Et si les vivres viennent à manquer, certains négriers ne s'en embarrassent pas outre mesure. Dans l'ouvrage intitulé The substance of the évidence on the slave trade, l'auteur rapporte que « le capitaine Leloup et autres capitaines et négociants lui ont dit que, lorsque des vaisseaux négriers français sont retenus par des calmes ou des vents contraires et sont menacés d'une disette de provisions, ils mêlent dans les aliments des esclaves
1. Discours sur la traite des noirs, par M. Pétion de Villeneuve, membre de TAssemblée nationale, Paris, Desenne, avril 1790, in-S», p. 24-26.