Métrai, Les esclaves, 1836, 2 vol. in-S", t. I, p
LE MONDK NOIH 161
du poison pour s'en défaire^ ». Chose plus horrible, je trouve dans une lellre de M. d'Arglancey, éleve-commissaire do la marine, que, passé aux Indes sur un navire négrier, il a vu, de ses yeux vu, le capitaine manquant de vivres prendre la résolution de tuer une partie de ses noirs, pour nourrir de leur chair les survivants ' !
A la rigueur, qui est la règle du bord, une seule relâche, un seul tempérament : chaque jour vers huit heures, on fait monter sur le pont la cargaison, et on la force à chanter et à danser, ou plutôt à sauter, employant au besoin le fouet pour Fy contraindre; car, si on vise à l'économie dans son transport, on est intéressé aussi à ce qu'elle n'arrive pas décimée à destination ^
Les documents sont rares, qui nous font connaître exactement ce qui se passait à bord des navires négriers. Ce que nous savons pourtant, et ce qui n'est point surprenant, c'est qu'avec un pareil régime de compression les révoltes étaient fréquentes.
Révoltes passives quelquefois, comme lorsque les captifs refusent toute nourriture et prennent la résolution de se laisser mourir de faim, éventualité redoutable pour le négrier, car tel est le désespoir auquel sont souvent poussés ces malheureux, qu'ils accompliraient leur dessein si d'horribles exemples ne les terrifiaient. Dans ce cas, on
1. The substance ofthe évidence on the slave trade, Londres, chez Philipps, p. 116-117. —Métrai [Les esclaves, 1836, 2 vol. in-8», t. I, p. 187) nous dit qu' « en 1785, sur un navire de Brest allant à Saint-Domingue, 500 esclaves furent empoisonnés par le capitaine, la navigation ayant été retardée par un long calme ».
2. Arch. du min. des Colonies, série E, personnel, 1, doss. Arglancey.
3. Description d'un navire négrier, 1789, in-8», p. 9-10. — Augeard, Etude sur la traite des noirs avant i790, Nantes, 1901, in-S», p. 34.
voit des capitaines faire rompre à coups de barres de fer bras et jambes aux plus entêtés qu'on laisse ainsi exposés aux regards de leurs compagnons \ Et l'on devine d'après cela avec quelle cruauté sont réprimées les révoltes à main armée. Quelques captifs laissés libres ont détaché les fers des autres qui, à un signal donné, se sont précipités sur l'équipage. Le plus souvent ils ont été vaincus et soumis alors à d'atroces tortures. On en peut juger par celles que, sur le simple soupçon d'une révolte, un capitaine négrier inflige en 1724 à ses noirs. 11 en condamne deux à mort. Le premier est égorgé devant les autres ; le capitaine lui fait arracher le cœur, le foie et les entrailles, ordonne de les partager en 300 morceaux, et contraint chacun de ses esclaves à en manger un, menaçant du même supplice ceux qui refuseraient. Le second était une femme ; suspendue à un mât, elle est d'abord fouettée jusqu'au sang; « puis on lui enleva plus de cent morceaux de chair avec des couteaux, jusqu'à ce que les os fussent à nu et qu'elle expirât ^ ».
Sauf des accidents de cette nature ou des épidémies, — la petite vérole, « l'escorbut », — la mortalité n'était pas pourtant à bord des négriers aussi forte qu'on pourrait le croire, de 8 à 20 p. 100 à peu prës^ A cela s'ajoutait, il est vrai, le nombre des noirs qui, une fois le navire en rade, se jetaient à la mer '% chose qui arrivait d'au-
1. On « rompait » vifs ces malheureux, ce qui rendait ce supplice beaucoup plus affreux qu'en Europe où les criminels étaient ordinairement étranglés avant de le subir.