Mémoire de 1764, cité dans Peytraud, Op. cit., p
3. Ordonnance du Gouverneur et de l'Intendant, du 24 mai 1784 (Arch. du min. des Col., Corr. gén., C% 2« série, cart. XXXIV).
Un fait très sig-nificatif à noter encore, lorsqu'on parle de l'introduction des noirs à Saint-Domingue, c'est rénorme quantité qui chaque année y est déversée. En 1681, il y a 2.000 nègres dans la colonie ' ; en 1701, il y en a plus de 10.000, rien qu'à Léogane'-; et en 1708, 3.000 au Cap^ Dans l'année 1716, le nombre total augmente de près de 4.000*, et de 3.667 pendant l'année 1720*. Et, à mesure que l'on avance, les chiffres deviennent plus forts. Dans la seule année 1753, S. 250 noirs sont introduits dans l'île'; en 1764, 10.000; en 1765, 10.000; en 1766, 43.000 ; pendant les six premiers mois de 1767, 8.290^; en 1771, 10.000^; en 1786, 27.000^ en 1787, plus de 40.000'".
Avec le nombre, augmente le prix. Ce qui se payait 1.160 livres en 1750 se paye 1.560 en 1770, 1.900 en 1778, 2.200 en 1785, tous chiffres d'ailleurs, soit dit
1. Dénombrement do mai 1681 (Arch. du min, des Col., Corr. gén., vol. I).
2. Letta-e de M. de Galliiï'et, du 22 mars 1701 (Arch. du min. des Col., Corr. gén.. vol. V).
3. E.Yactement 3.264. Rapport de M. Beausire de la Grange, ingénieur (Ibid., vol. VIII).
4. Lettres de MM. de Blénac et Mithon, du 15 juillet 1716 [Ibid., vol. XII).
5. Lettre de M. Duclos, du 15 mai 1721 (A. M. C, Corr. gén., 2° série, carton VII) .
6. Lettre de M. de Lalanne, du 27 mars 1734 (A. M. C.,Corr. gén., vol. GXV).
7. Estimation de la quantité de nègres étant dans la colonie en 1767 (A. M. C, Corr. gén., 2° série, carton XIX).
8. Lettre de M. de Montarcher, du 8 mars 1772 (A. M. C, Corr. gén., vol. CXLII).
9. Lettre de MM. de la Luzerne et Barbé de Ma'rbois, du 29 juillet 1787 {Ibid., vol. GLVIII).
10. Résumé balancé des recensements de 1787 et de 1788 (Ibid., vol. GLX).
LE MONUR NOIR IGt:
on passant, qui permettent d'évaluer à plus de 50 p. 100
les bénéfices des négriers.
Nous verrons que l'une des raisons de cette énorme consommation d'esclaves par Saint-Domingue est l'infime accroissement par reproduction de la population noire. Mais une autre raison en est, nous pouvons le dire tout de suite, dans la vie particulièrement pénible qui est imposée aux esclaves en cette colonie.
Aussitôt acheté, l'esclave est étampé, c'est-à-dire reçoit l'impression au fer chaud, sur les deux côtés de la poitrine, des initiales ou de la marque particulière de son nouveau maître ^ On lui fait ensuite expliquer son devoir par un interprète, les premiers principes delà religion par un missionnaire, puis immédiatement, d'après son âge, il est versé dans l'un des trois ateliers qui existent sur toute habitation : le grand atelier, composé des nègres les plus vigoureux; le deuxième atelier, composé des nègres faibles, des jeunes nègres et des femmes qui allaitent ; le troisième atelier ou atelier de fourrage, où
1. Le P. Labat nous apprend comment on procédait à cette opération : « L'étampe, dit-il, est une lame d'argent mince tournée de façon qu'elle forme un chiffre et qui est jointe à un petit manche. Quand on veut étamper un nègre, on fait chauffer l'étampe sans la laisser rougir, on frotte l'endroit où on la veut appliquer avec un peu de suif ou de graisse, on met dessus un papier huilé ou ciré et on applique l'étampe dessus le plus légèrement qu'il est possible. La chair s'enfle aussitôt et quand l'effet de la brûlure est passé, la marque reste imprimée dans la peau sans qu'il soit possible de la jamais eâacer. » (Labat, Nouveau Voyage aux Iles, 1742, t. VII, p. 260.)
sont mis les enfants qu'on occupe, sous l'inspection d'une vieille femme, à ramasser du fourragea
Dans ces deux derniers ateliers, le travail est naturellement très modéré; mais, dans le grand atelier, il est excessif. « La plupart des liabitans, écrit, en 1702, M. de Gallifîet, font travailler leurs nègres au delà des forces humaines, toute la journée et la plus forte partie de la nuit^ » Vers la même date : « Les habitans, mande M. Deslandes, traitent leurs nègres avec la plus grande dureté ; ils les font travailler au delà do leurs forces et négligent leur nourriture et leur instruction ^ » Trentecinq ans après : « L'état des nègres à Saint-Domingue, constate M. Le Normand de Mézy, ordonnateur au Cap, l'état des nègres à Saint-Domingue est de travailler tout le jour, à la réserve des deux heures qu'on leur laisse pour prendre leurs repas, et une partie de la nuit, aux travaux des habitations de leurs maîtres''. » Et les choses ne changèrent pas beaucoup avec le temps, puisqu'on 1777 : « Les esclaves, avouait un conseiller au Conseil supérieur du Port-au-Prince, les esclaves, dont la condition est généralement affreuse, sont livrés inconsidérément à l'avarice des cultivateurs, à leur imprudence, à
1. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques sur Saint-Domingue (Arch. du min. des Col., F^ 136, fol. 507).
2. Lettre de M. de Galliffet, de Léogane, du 20 avril 1702 (A. M. C, Coll. Moreau de Saint-Méry, Historique de Saint-Domingue, W 167). « On pourroit ordonner, ajoute Gallifîet, qu'il seroit donné une heure de repos au déjeuner, au dîner, et au souper des nègres, et qu'on ne pourroit les faire travailler plus de deux heures de la nuit, soit au soir ou au matin devant le jour. »
3. Mémoire de M. Deslandes, faisant fonction d'intendant, du 20 février 1707 (Arch. du min. des Col., Corr. gén., C^ vol. VIII).
4. Lettre de M. Le Normand de Mézy, ordonnateur et suDdélégué de l'Intendant au Cap, du 16 janvier 1742 {Ibid., vol. LX),
LK MONDT, NOin 167
leurs passions, aux plus i-udes travaux, au dcscspoir', » En l'ail, et que ce soit ])Our la culture de la canne à sucre ou pour celle du coton ou du café, le lahcur des nègres commence avec le jour. A huit heures, ils déjeunent; ils se remettent ensuite à l'ouvrage jusqu'à midi. A deux heures, ils le reprennent jusqu'à la nuit, quelquefois même jusqu'à dix ou onze heures du soir, en sorte qu'au moment de la récolte, ils ne se reposent guère plus de quatre ou cinq heures de leurs travaux. Et quels travaux ! Quelqu'un, qui depuis les vit de près bien souvent, nous a laissé la description attristée de la première rencontre qu'il fit de ces infortunés à Saint-Domingue : « Ils étoient, écrit Girod-Chantrans, au nombre de cent hommes ou femmes de dilFérents âges, tous occupés à creuser des fosses dans une pièce de cannes, et la plupart nus ou couverts de haillons. Le soleil dardoit à plomb sur leurs têtes ; la sueur couloit de toutes les parties de leur corps ; leurs membres appesantis par la chaleur, fatigués du poids de leurs pioches et par la résistance d'une terre grasse, durcie au point de faire rompre les outils, faisoient cependant les plus grands efforts pour vaincre tous les obstacles. Un morne silence régnoit parmi eux, la douleur étoit peinte sur toutes les physionomies ; mais l'heure du repos n'étoit pas encore venue. L'œil impitoyable du gérant observoit l'atelier, et plusieurs commandeurs armés de longs fouets, dispersés parmi les travailleurs, frappoient rudement de temps à autre ceux même qui par lassitude sembloient
1. Mémoire de M. de Le Tort, conseiller au Conseil supérieur du Port-au-Prince, 1777 (Arch. du min. des Col., Corr. gén., C% 2» série, carton XXVIII).
forcés de se ralentir, nègres ou négresses, jeunes ou vieux, tous indistinctement \ »
Et ceux qu'on emploie à la fabrication du sucre ne sont guère mieux partagés. Les cannes récoltées sont d'abord broyées par les moulins. Ce sont des négresses qui sont chargées de les mettre sous les rouleaux. Or, pour peu qu'elles avancent trop la main à l'endroit oii les tambours se touchent, elles sont entraînées et le plus souvent écrasées. Ces accidents se produisent surtout la nuit. Dans certains cas, on a tout au plus le temps de couper la main ou le bras de la victime. Aussi a-t-on soin souvent d'obliger les nègres, et les négresses à fumer et à chanter pour les empêcher de succomber au sommeil et éviter aussi qu'ils tombent dans les chaudières en écumant le sucre. Les nègres, qui entrent au service des fourneaux de la sucrerie, y restent, sans sortir, du matin jusqu'à six heures du soir. Ils doivent s'arranger pour manger sans que le travail soit interrompu.
En somme, il n'est que les noirs employés comme ouvriers à diverses petites industries et surtout comme domestiques, ainsi que les négresses occupées aux travaux du ménage ou servant de nourrices, qui aient une
4. Girod-Ghantrans. Voyage d'un Suisse en différentes colonies, Neufchàtel, 1785, in-S", p. 137. — Très optimiste en général pendant son séjour à Saint-Domingue, M. de Laujon cesse de l'être cependant, lui aussi, sur un point, le travail forcé et très pénible des noirs. « Sur cette plantation, écrit-il, je vis beaucoup de malheureux aux trois quarts nus et qui versaient toutes les sueurs de leur corps pour satisfaire à leurs devoirs. J'apercevais parmi ces noirs un chef commandeur qui, armé d'un grand fouet, imposait par la crainte aux hommes et aux femmes qu'il surveillait d'un œil sévère, » (A. de Laujon, Souvenirs de trente années de voyages, Paris, 1835, 2 vol. in-S», t. I, p. 143). M. de Laujon arriva dans la colonie en 1787.
LR MONDR NOIR 160
existence moins dure. Mais ceux-là sonl. rolalivonienl en petit nombre *.
Comme récompense des labeurs de loirats (ju'on leur impose, qu'est-il dû k ces malheureux? Le strict nécessaire comme logement, nourriture, vêtement. « Il n'est pas d'animaux domestiques dont on exipre autant de travail et dont on ait si peu de soin ". »
A Saint-Domingue, comme dans les autres colonies, les cases des nègres sont situées à une certaine distance du logis des maîtres, et autant que possible au-dessous du vent, pour éviter la mauvaise odeur qu'ils exhalent en général, ceux d'Angola, en particulier, « qui sentent si fort le bouquin, nous dit le P. Du Tertre, que l'air des lieux où ils ont marché en est infecté plus d'un quart d'heure après' ». Ces cases, placées sur des rangs réguliers et autour d'un espace carré planté de provisions et de fruits, sont tout ce qu'il y a de plus primitif, on bois, couvertes sur le toit de têtes de canne, et palissadées sur les côtés avec des roseaux ou des claies faites de petites gaulettes qui soutiennent un torchis de terre grasse et de bouse de vache, sur lequel on passe un lait de chaux. Ces cases sont sans fenêtres d'habitude, et le jour n'y entre que par la porte. Elles ont d'ordinaire 20 à 23 pieds de long sur 12 de large et 15 de haut, et chacune d'elles est généralement divisée par des cloisons en deux ou trois pièces'*. L'intérieur est de même ce qu'il