‹ Saint-DomingueChapitre 55 sur 115 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

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danL le xviii" siècle à Saint-Domingue en parliculier, et aux Antilles en général, rendent très difficile la réponse à la question que je posais tout à l'houre : les mauvais traitements furent-ils la règle ou l'exception dans nos colonies à esclaves? C'est par des procédures judiciaires que nous pourrions sur ce point en apprendre le plus long. Or non seulement ces procédures n'ont été que rarement ouvertes, mais encore elles n'ont laissé que fort peu de traces dans les archives publiques. Dans un but facile à comprendre, on ne conservait en effet dans les greffes les dossiers de pareilles affaires que fort peu de temps ; tous les cinq ans, on les livrait aux flammes, et de la sorte la principale source et la plus sûre, que nous pourrions avoir pour nous renseigner sur le point qui nous intéresse, nous fait à peu près défaut \ Au cours des dépouillements considérables que j'ai faits au Ministère des Colonies, je n'ai pas découvert plus de cinq ou six dossiers d'affaires de ce genre ; encore la plupart étaient-ils incomplets. J'ajoute d'ailleurs que tous les autres documents officiels ou privés sont là-dessus de la plus significative sobriété.

Entendons-nous pourtant. Dans cette série des supplices, que notre inhumanité réserva si longtemps aux noirs, il faut distinguer ceux qui sont pour ainsi dire classiques de ceux qui procèdent des plus horribles fantaisies, de l'imagination la plus dépravée et la plus cruelle .

De toutes les punitions, la plus courante, et que nous

4. Essai sur l'esclavage et observations sur l'état présent des Européens en Amérique, an VII (Arch. min. de Col., F^ 129).

avons vue du reste sanctionnée et reconnue par le Gode noir, est le fouet. « Donner des coups de fouet s'appelle tailler, et en effet le fouet entaillait la peau. A l'origine, le nombre des coups n'était pas limité ; puis il fut fixé en général à 29, mais il faut croire qu'on le dépassait, puisqu'en 1786 il fut interdit, nous le savons, d'en donner plus de 50. De ce qu'on attachait d'habitude le patient à quatre piquets par terre, vint l'expression de donner ou de subir un quatre 'piquets. Si on liait l'esclave à une échelle, c'était le supplice de \ échelle ; était-il suspendu par les quatre membres, c'était le hamac, par les mains seulement, la brimhalle. Le fouet donnait donc déjà lieu à un certain nombre d'applications variées d'un usage journalier. Dans certains cas, il était remplacé soit par la rigoise, ou grosse cravache en nerf de bœuf, soit par des coups de lianes ou branches souples et pliantes comme de la baleine... Les maîtres avaient aussi le droit d'enfermer leurs esclaves au cachot... On les mettait aussi au carcan, en leur appliquant un bâillon frotté de piment. Au début même, l'habitude était de les y attacher par une oreille avec un clou ; puis on leur coupait l'oreille. Le P. Du Tertre rapporte même à ce propos l'anecdote amusante d'un malheureux nègre qui, ayant déjà perdu une oreille, fut condamné à perdre l'autre ; il demande à parler au gouverneur, se jette à ses pieds et le supplie en grâce de la lui laisser, parce qu'il ne saurait plus où mettre son morceau de petun, c'est-à-dire sa cigarette. »

« Citons de plus les ceps, ou fers aux pieds et aux" mains ; la boise ^ ou pièce de bois que les esclaves sont contraints de traîner; le masque de fer-blanc, destiné à

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les empêcher de manger des cannes; la havre qui est une poutre placée à l'extrémité d'un lit de camp et percée de trous, oii l'on enferme une jambe ou les doux jambes des condamnés à la hauteur de la cheville ; ou encore le collier de fer parfois surmonté, par derrière, d'une croix de Saint-André en fer aussi, dont les deux bras d'en haut passent de deux pieds au-dessus de leur tête pour empêcher les coupables de s'enfuir dans les bois \ »

Mais ce sont là, encore une fois, punitions courantes, presque officielles. A côté d'elles prennent place les tortures exceptionnelles qu'inventent, que perfectionnent les cerveaux en délire de tant de colons.

Le supplice du fouet par exemple comporte mille raffinements inhumains, certains maîtres faisant interrompre l'opération pour passer sur les fesses du patient un morceau de bois en feu destiné à rendre plus douloureuse la suite de la fustigation ; d'autres, — sous le prétexte de cautériser les plaies saignantes des suppliciés, mais bien souvent pour augmenter leurs tortures, — faisant verser sur ces plaies du piment, du sel, du citron, de la cendre, de l'aloès, de la chaux vive. — Ensuite, tous les supplices dont le feu est le principe : malheureux jetés vivants dans des fours- ou sur des bûchers, cer-

1. Peytraud, Op. cit., p. 291-292. — Le supplice du collier était particulièrement réservé « aux négresses soupçonnées de s'être fait avorter et elles ne quittoient ni jour ni nuit ce collier jusqu'à ce qu'elles eussent donné un enfant à leur maître » ([Girod-Chantrans], Voyage d'un Suisse en différentes coZonies, Neuchàtel, 1785, in-S", p. 138).

2. Un exemple est classique, celui de ce malheureux cuisinier qui, pour avoir manqué un plat, subit sur l'ordre de sa maîtresse cet épouvantable martyre. — « J'ai vu un habitant, nommé Chaperon, écrit Bossu, dans ses Nouveaux voyages aux Indes occidentales, qui fit entrer un de ses nègres dans un four chaud, où cet infortuné expira, et, comme ses mâchoires s'étaient retirées, le barbare Chaperon dit : « Je crois

tains disposés au-dessus du foyer de telle manière que leurs pieds, leurs jambes et leurs cuisses soient seuls atteints ; d'autres auxquels « on allume du feu sous le ventre et qu'on maintient exactement attachés au-dessus* »; infortunés auxquels on applique des lattes chauffées à blanc sur la plante des pieds, les chevilles, le cou-de-pied, que l'on rafraîchit d'heure en heure pour faire durer et recommencer le supplice ^ ; quelques-uns qu'on « remplit » de poudre ce comme des bombardes », pour les « faire crever », à l'aide d'une mèche, — cela s'appelle « brûler un peu de poudre au cul d'unnègre^ » ; — des femmes dont on brûle avec des tisons ardents les « parties honteuses '' » ; d'autres dont on asperge de cire ardente les bras, les mains, les reins ^; certains sur la tête de qui l'on déverse la bouiUie brûlante des cannes avec de grandes cuillères de sucrerie ^

Quelques maîtres préfèrent les mutilations : mutilations des oreilles, qui suit naturellement le supplice de la pendaison par les oreilles; mutilation d'une jambe; arrachement des dents; incisions des flancs sur les-

qu'il rit encore », et prit une fourche pour le fourgonner. Depuis, cet habitant est devenu i'épouvantail des esclaves, et lorsqu'ils manquent à leurs maîtres, ceux-ci les menacent en disant : « Je te vendrai à Chaperon. » (Bossu, Nouveaux voyages aux Indes occidentales, 2 vol. in-S», 1768 ; lettre écrite du Cap-Français, le d3 février 1751, t. I, p. 18.)

1. Extrait des minutes du greffe criminel du juge royal de Léogane, affaire Andache et Saint-Lazard, 1736 (Arch. min. des col., Notes historiques, de Moreau du Saint-Méry, F^ 144).

2. Peytraud, Op. cit., p. 325, d'après une lettre de M. de Phelypeaux au Ministre, du 24 mai 1712.

3. Lettre de M. de la Chapelle au Ministre, du'Petit-Goave, le 8 septembre 1736 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, C^ vol. XLV).

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