Peytraud, Op. cit., p
2. Lettre de MM. de Larnage et Maillart, de Léogane, 28 mars 1741 (A. M. C, Coït, gén., Saint-Domingue, C\ vol. LIV).
3. Essai sur l'esclavage..., an VU (A. M. G., F^ 129, p. 109).
4. C'est un habitant du Port-de-Paix qui aurait été l'inventeur de ce supplice, souvent renouvelé depuis (Frossard, La Cause des nègres esclaves, Lyon, 1789, t. Il, p. 67-68).
5. Peytraud, Op. cit.,]}. 32S, d'après encore la même lettre de M. de Phelypeaux citée plus haut.
6 Dugoujon, Lettres sur l'esclavage, 1845, in-S», p. 85.
7. Lettre de M. de Fayet au Ministre, 14 mars 1733 (A. M. C, Corr. gén., Saint-Domingue, C% vol. XLII).
8. Lettre de M. de la Chapelle au Ministre, du 25 octobre 1736 (A, M. G.. Corr. gén., Saint-Domingue, G^ vol. XLIV).
supplices inspirés par les plus bas instincts : esclaves auxquels on fait manger leurs excréments, boire leur urine, lécher les crachats de leurs camarades ; — enfin les supplices que des imaginations désordonnées et en délire peuvent seules concevoir : voici un colon qui comme un chien enragé se jette sur ses noirs, pour les mordre et leur arracher la chair à pleines dents '.
Tant d'horribles tortures, qu'on se le persuade, sont bien authentiques. Mais, encore une fois, dans quelle mesure ont-elles été infligées par les maîtres à leurs esclaves? C'est à quoi il est embarrassant de répondre. De même, en effet, qu'en ce qui concerne le travail exigé des noirs, tout est, comme nous l'avons vu, question de
1. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques...., (A. M. C, F' 132, p. 419-420).
Le mulâtre Vastey, dit le baron de Vastey, dans une brochure destinée à réfuter Malouet, allonge la liste de ces supplices. Opposant l'humanité des colons d'autres nations à la cruauté des Français, et bien à tort (car il est prouvé que ces dei'niers furent les moins cruels de tous les Européens), Vastey s'écrie : « Ont-ils comme vous, ces colons, ont-ils pendu des hommes la tête en bas, les ont-ils noyés, renfermés dans des sacs, crucifiés sur des planches, enterrés vivants, piles dans des mortiers? Les ont-ils contraints de manger des excréments humains ? Et, après avoir mis leurs corps en lambeaux sous le fouet, les ont-ils jetés vivans à être dévorés par les vers, ou jetés dans des ruches de fourmis, ou attachés à des poteaux près des lagons pour être dévorés par les maringouins ? Les ont-ils précipités vivants dans des chaudières à sucre bouillantes ? Ont-ils fait mettre des hommes et des femmes dans des boucauts hérissés de clous, foncés par les deux bouts, roulés sur le sommet des montagnes, pour être ensuite précipités dans l'abîme avec les malheureuses victimes? Ont-ils fait dévorer les malheureux noirs par des chiens anthropophages, jusqu'à, ce que ces dogues, repus de chair humaine, épouvantés d'horreur ou atteints de remords (?), se refusassent à servir d'instruments à la vengeance de ces bourreaux qui achevaient les victimes à demi dévorées à coups de poignard et de bayonnettes ? » (Notes à M. le baron de Malouet en réfutation du quatrième volume de son ouvrage intitulé : Collection de Mémoires sur les colonies, parle baron de J.-L. Vastey, secrétaire du Roi, membre du Conseil privé de S. M. Henry 1»'. Au cap Henry, 1814, in-8°, p. 6).
LE MONDE NOIR lOS
fait, de même en ce qui touche la discipline des plantations, tout dépend des maîtres. Ainsi seulement, dans tous les cas, l'on peut concilier les impressions trhs diverses que des témoins oculaires nous ont transmises sur le sort et le traitement des esclaves à Saint-Domingue. Je ne parlerai qu'en passant de l'opinion de ces pamphlétaires avérés qui prétendent tout légitimer et en bloc. « Les cruautés, dit l'un d'eux, que quelques philosophes modernes attribuent aux colons, ne sont que des fictions, afin d'émouvoir la sensibilité de la nation sur l'esclavage des nègres, et pour provoquer une révolution désastreuse. Ils se rendent injustes envers leurs concitoyens et leurs frères, en les inculpant d'une manière aussi odieuse, car les colons n'emploient de corrections que celles permises par la loi. Il y a eu des sévérités outrées dans des temps moins éclairés ; mais il faudroit encore, pour les mettre au rang des cruautés réfléchies, connaître les motifs qui les ont fait ordonner et on verroit, nous n'en doutons pas, que la sûreté publique en étoit une suite ^ » Mais entre pareil opti-
1. Mémoire sur V esclavage des nègres..., ^t^-v M. D. L. M. F. Y, Paris, 1790, in-S», p. 4. — « La société de nos îles, dit encore un colon, offrait le tableau de cette vie patriarcale dans lequel on reporte le bonheur de l'âge d'or qui n'exista peut-être jamais et qu'on trouve aujourd'hui dans quelques plaines du Nouveau Monde. Le nègre, mille fois plus fortuné que le paysan de nos campagnes, libre de toute inquiétude, vivoit tranquille auprès des blancs chargés de veiller sans cesse à tous ses besoins. Il étoit heureux, s"il est possible que l'homme soit heureux. Il l'étoit surtout par le génie, par le caractère, par l'humeur douce et facile des François qui, de tous les Européens, ont mis dans leur société avec l'Africain le plus de dignité, d'humanité et de justice... Semblable au père de famille chéri de ses enfants, le blanc dormoit profondément au milieu de ses nègres armés. Lui seul, sans verrous, sans armes, étoit gardé par le respect, par l'amour et la reconnoissance... » {Adresse aux Français contre la Société' des Amis des Noirs, par M. Dutrône de la Couture, docteur en médecine, in-S", s. d.)
misme et les exagérations de ceux qui font de tous les maîtres des vampires, se placent les affirmations de g'ens qui, sans y être particulièrement intéressés, nous ont dépeint de façon assez favorable la vie des esclaves à Saint-Domingue.
Ecoutons d'abord Malouet, qui Ta vue de prës, nous retracer cette vie. Certes il n'est pas suspect, puisque accusé, pendant son séjour à Saint-Domingue, d'être un ami des noirs, il fut violemment attaqué, à son retour en France, comme défenseur de l'esclavage. Or voici comment il s'exprime dans son Mémoire sur l'esclavage. « Ne raisonnons point par hypothèses ; ne cherchons à nous éclairer que par l'examen des faits... Que voyonsnous? Nous voyons à partir de l'enfance le nègre dans le sein de sa famille, soumis à l'autorité paternelle... Devenu fort et laborieux, il commence, malgré la servitude, à goûter les plaisirs de l'amour, et le maître n'a aucun intérêt à contrarier ses goûts. 11 a bientôt ceux de la propriété ; on lui donne un jardin, une maison, des poules, un cochon, et il dispose aussi librement de ses récoltes que tout autre propriétaire. Il n'en est pas un qui ait Fatrocité de forcer un esclave de lui donner gratuitement ou de lui vendre à bon marché ses œufs, ses poules, ses légumes; cette tyrannie seroit bientôt punie par le découragement de tout l'atelier, et sur cela l'intérêt personnel se joint à l'humanité. Cet esclave vit donc habituellement dans sa famille, dans sa maison, dans son champ, et se voit perpétuellement entouré dhommes de sa classe, dont les plus industrieux et les plus sages arrivent souvent à une grande aisance. Il a pour consolation le spectacle de ses semblables, dont
quelques-uns se procurent par leur travail des jouissances de luxe ; il a pour perspective la liberté et de plus grandes jouissances, s'il rend à son maître des services essentiels : et enfin il voit dans sa vieillesse ses infirmités soignées et ses enfans parcourant la même carrière que lui, sans l'inquiétude du besoin. Transportez-vous dans son atelier, les chants cadencés de cette troupe de laboureurs ne vous peindront point la misère et le désespoir. Voyez-les aux jours de fête ; leurs danses, leurs calenda et la parure de ceux qui ont de l'industrie rassureront votre pitié. Entrez surtout dans une habitation bien ordonnée et dont le propriétaire est un honnête homme, vous verrez si, à l'aspect de leur maître et de sa famille, ces esclaves montrent la tristesse et l'effroi qu'inspire la vue d'un tyran... Pourquoi des faits rares et isolés, et qui font horreur en Amérique comme en France, feroient-ils regarder les colons comme des ogres s'arrogeant le droit de mutiler et de tuer, sans que la police réprime ces excès, quand ils sont connus?... Peut-on imaginer d'ailleurs qu'un homme sensé dispense légèrement ces châtiments, se plaise à tourmenter les êtres qui l'entourent, qui dépendent de lui, et dont le bonheur importe à ses intérêts? Peut-on imaginer qu'il y ait beaucoup d'hommes assez malheureusement nés pour préférer les cris, les gémissements de leurs esclaves à l'ordre et la paix de leurs ateliers, à la vigueur et au zèle résultant d'un régime attentif et juste ^ ? »
Youlez-vous maintenant l'impression d'un colon, et
1. Mémoire sur l'esclavage des nègres, par M. Malouet, à Neufchâtel, 1788, in-8% p. 27-29, 32, 35.
d'un colon bien placé et d'un esprit assez élevé et éclairé pour juger, semble-t-il, sainement des choses? M. de Vaublanc vous décrira ainsi son retour en 1774 sur l'habitation de sa famille, qu'il avait quittée tout enfant.
« Arrivés sur notre habitation, écrit-il dans ses Mémoires, nous fûmes reçus par l'atelier, o\x se mêlaient les vieillards, les hommes, les enfants, avec un véritable enthousiasme. Si des libéraux, des philosophes modernes lisaient cette phrase, ils en riraient avec dédain ; elle n'en est pas moins l'expression d'un sentiment très vrai. Oui, ces nègres habitués à respecter les hommes blancs, des Français, étaient d'excellents hommes, jusqu'au moment où ils entendirent cette autre race d'hommes raisonneurs, aussi imbéciles que méchants, qui se plaisaient à troubler l'ordre partout où il existe, avec la certitude de semer les germes de la révolte, des massacres et des incendies. Je remarquai qu'il n'y avait sur l'habitation ni prisons ni cachots. Un nègre avait des fers qu'il devait porter pendant un mois ; on me dit sa faute, pour laquelle il aurait été condamné à mort dans la bonne France. Jamais, en France, on n'a conçu une juste idée de l'état des nègres dans nos colonies. La tourbe innombrable, qui répète toujours et sans examen ce qu'elle a entendu dire une fois, redit sans cesse un tas de faussetés sur l'état des nègres. Je ne connais rien de plus injuste et de plus irréfléchi que cette phrase de Montesquieu : « D'où vient cette férocité que l'on « remarque dans les habitants de nos colonies, si ce « n'est de l'habitude de commander à des esclaves? »
« Il parlait avec cette assurance de choses et d'hommes qu'il ne connaissait point. L'abbé Raynal,
malgré ses déclamations philosophiques, a été juste quand il a parlé du caractère loyal et facile de ces hommes, dont Montesquieu peignait la férocité. Le hruit général dans la colonie était bien didérent, car on y disait que les propriétaires gâtaient leurs nèg'res. C'est le terme dont on se servait. Par humanité autant que par intérêt, les propriétaires avaient le plus grand soin de leurs esclaves.
« Sans doute il était parmi les nèg'res des malheureux; mais combien en voyez-vous en France ! Ce qui frappe les Européens en entrant dans une colonie, c'est de voir un grand nombre de nègres nus, sans autre A'êtement qu'un linge à la ceinture. Ils oublient alors les haillons dégoûtants qu'ils ont vus si souvent en France ; ces tristes vêtements ne préservent point nos pauvres du froid ; mais la nudité des nègres n'est pas un mal dans un climat qui leur fait rejeter les vêtements. Il en est beaucoup auxquels on ne peut même faire conserver ceux qu'on leur donne. Les ordonnances de Louis XIV prescrivent de leur donner deux rechanges par an. Mais il est très difficile de leur inspirer le goût de ces habillements. A côté de ces hommes nus, vous envoyez qui goûtent le plaisir et la vanité de la parure et qui trouvent le moyen de la satisfaire dans les bontés de leurs maîtres et dans leur industrie encouragée par eux.
« On se figure les nègres bien malheureux dans leurs travaux. On ne sait pas qu'ils ne font jamais aucun de ces travaux malsains, fatigants et dangereux auxquels sont assujettis les ouvriers dans notre Europe. Dans nos colonies, ils ne descendent point dans les entrailles
de la terre, ils n'y creusent point des puits profonds, ils n'y construisent point des galeries souterraines, où des familles entières s'établissent comme si elles étaient destinées à ne plus voir la clarté du jour... Ils ne travaillent point dans des manufactures, où nos ouvriers respirent un air mortel et infect;... ils ne montent point sur des toits élevés ; ils ne portent point d'énormes fardeaux; ils ne sont point comme nos vignerons courbés jusqu'à terre, travaillant avec un instrument court qui les contraint à cette attitude ; ils ont en main une espèce de pioche légère, attachée à un bâton assez long pour qu'ils soient presque debout en grattant la terre ; car c'est là leur travail.
« Quant à la sucrerie, le travail qu'elle exige n'est ni fatigant, ni malsain ; les hommes, qui écument les chaudières où se fait le sucre, respirent une odeur balsamique aussi saine qu'agréable. Quoique leur travail ne soit pas fatigant, ils sont relevés de deux heures en deux heures. Tous les nègres ont un petit jardin qu'ils cultivent pour eux; ils ont des poules, des cochons. Sur les habitations bien conduites, il existe une si grande abondance de melons, d'ignames, de bananes, de patates, de pois de toute espèce, et cela pendant toute l'année, que l'on ne fait aucune attention à ce qu'ils prennent pour eux. Le dimanche, on leur permet de remplir des jarres de gros sirop, et d'aller les vendre à la ville. J'en ai vus qui élevaient des chevaux sur l'habitation, et l'un d'eux éleva un cheval fort joli que je lui achetai au prix de 1.200 francs qui faisaient 800 francs de France. Ainsi tous ceux qui profitaient des moyens d'industrie qu'on leur donnait étaient très heureux. Trois heures par jour
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leur étaient données, ainsi que les l'êtes etles dimanches. Un médecin-chirurgien venait tous les jours sur l'iiahitation. Je l'ai vu, pendant la guerre avec l'Amérique, ordonner pour un nègre du vin de Bordeaux; et quoique la houteille coûtât alors 5 à G francs de France, on lui donnait exactement ce que le médecin avait ordonné. Les femmes enceintes et les enfants étaient rohjet des soins les plus assidus. Sans doute quelques Français ont abusé de leur autorité et ont ordonné des châtiments cruels ; c'était un crime, mais combien rare !
« Les ordonnances de Louis XTV prescrivaient des châtiments sévères contre ces barbares. Le gouverneur avait même le droit de les renvoyer de la colonie, avec défense d'y reparaître ; les informations étaient prises parles procureurs généraux, et l'ordonnance du général était inscrite sur les registres des tribunaux. Le comte d'Ennery avait puni de cette façon deux habitans notoirement connus pour leurs cruautés.
« J'avais pour voisin un certain comte de Parades. Dînant chez moi avec une douzaine d'habitans, il annonça les desseins les plus féroces : il était déterminé à couper une jambe à tous ceux de ses nègres qui s'enfuiraient de son habitation. Tous les convives poussèrent un cri d'horreur, et l'un d'eux lui déclara qu'à la première exécution de cette espèce il le dénoncerait au gouverneur...
« J'oubliais de dire, quand j'ai parlé de la manière dont les nègres travaillaient à la terre, qu'ils étaient rangés en lignes et précédés d'un nègre chanteur qui, le visage tourné vers eux, chantait des chansons improvisées sur-le-champ ; les nègres répétaient en chœur et en partie avec beaucoup de justesse ; le chanteur y
mêlait des plaisanteries et toute la ligne éclatait de rire sans cesser le travail. Lorsque j'allais les voir, j'étais un sujet intarissable de chansons, dans lesquelles ils joignaient à la louange la demande des choses qu'ils désiraient. Ils chantaient les bons maîtres connus pour tels, et n'épargnaient pas la réputation de ceux qui passaient pour trop sévères. Ils avaient un refrain répété sur toutes les habitations : « Heureux comme nègres à Galliffet! »
« Je m'étais marié ; ma femme se livrait au bonheur de soigner et faire soigner devant elle les femmes en couches, les malades et les enfants. Ces soins étaient portés aussi loin qu'ils pouvaient aller. 11 en était de même sur toutes les habitations. Ces soins et ces bontés signalaient la conduite de toutes les femmes des propriétaires. On a pu remarquer des exceptions, mais combien rares !
« Si, d'ailleurs, les nègres avaient été malheureux, comme on le dit, je serais un bien méchant homme, car j'étais très heureux alors. J'aurais donc goûté ce bonlieur au milieu de plus de deux cents malheureux î...
« Je suis arrivé dans la colonie l'esprit plein de toutes les maximes philosophiques sur la liberté, l'humanité, l'esclavage; et cependant je n'y ai rien vu qui me révoltât'... »
« On a déjà prouvé plusieurs fois, écrit de même M. de Saint-Cyran, capitaine au corps royal du génie, et employé pendant de longues années dans les îles anglaises et françaises de l'Amérique, on a déjà prouvé
1. Souvenirs, parle comte de Vaublanc, Paris, 1838, t. I, p. 171-178, 180-181,201.
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plusieurs fois que l'état des esclaves dans nos colonies est moins dur habituellement que celui des journaliers de France, qu'ils ont surtout par-dessus ces derniers l'avantage d'être soignés dans leurs infirmités et leur vieillesse, et que la nourriture de leurs femmes et de leurs enfants y est assurée, qu'excepté aux heures de travail ils jouissent d'une liberté parfaite, qu'il n'en ait aucun qui ne possède une maison et des terres pour lui et les siens, qui n'ait des poules, des cochons et d'autres propriétés toujours soigneusement respectées par le maître; qu'un grand nombre d'entre eux n'ont jamais connu la plus légère punition, et remplissent leurs devoirs avec attachement et fidélité; qu'ils chantent presque tout le jour et s'assemblent pour danser au moins deux fois la semaine, souvent pendant la nuit entière ; que, les jours de fête, ceux qui ont la moindre industrie paroissent dans les bourgs habillés très élégamment, qu'ils se donnent fréquemment entre eux des dîners en règle, que leurs noces sont somptueuses, ainsi que leurs convois funèbres, et qu'enfin la plupart seroient infiniment surpris s'ils apprenoient ce que les philosophes parisiens racontent de leur état ^ »
Pour terminer, les souvenirs d'un simple voyageur en 1786. « La population de Saint-Domingue, constate le marquis d'Andigné dans ses Mémoires, étoit aisée et heureuse ; le visage des nègres eux-mêmes exprimoit le
4. Réfutation du projet des amis des noirs sur la suppression de la traite des nègres et sur l'abolition de l'esclavage dans nos colonies, par M. de Saint-Cyran, capitaine en premier au corps royal du génie, Paris, 1790, in-S», p. 4-5. — A peu près dans les mêmes termes s'exprime rétrospectivement, sur le sort des noirs, M. Grouvel, « ancien gérant de Saint-Domingue », dans son ouvrage intitulé : Faits historiques sur Saint-Domingue, de 1786 à 1805, Paris, 1814, in-8", p. 158 et suivantes.
contentement. Ceux qui avoient été élevés sur la côte d'Afrique restoient sombres et mécontents ; mais les noirs créoles, traités g'énéralement avec une grande douceur, ne s'occupoient que de danses et de plaisirs et ne paraissoient ni humiliés, ni malheureux de leur sort. Il a fallu beaucoup de peines et d'intrigues pour soulever et révolutionner ces populations tranquilles ^ »
Et maintenant, que conclure de tout cela? 11 paraît difficile évidemment de concilier des textes aussi divers que ceux quej'ai cités. Je ne vois, pour ma part, qu'un moyen d'y parvenir, c'est d'admettre que les auteurs, auxquels j'ai successivement donné la parole, onttous été de bonne foi, et que tous ils ont bien vu les choses telles qu'ils les rapportent. Il y aurait alors moins à établir une critique de leurs témoignages qu'à dresser une proportion des uns et des autres. Malheureusement ces témoignages ne sont pas assez nombreux, pour que de leur balance puisse naître «t s'imposer dans un sens ou dans l'autre
1. Mémoires du général d'Andigné, publiées par Ed. Biré, Paris, 1900, in-8°, p. 82.
J'ajoute pour achever que les nègres eux-mêmes à Saint-Domingue ne semblent pas s'être fait une idée absolue de la cruauté des maîtres, ni avoir nécessairement et toujours considéré ceux-ci comme leurs ennemis. M. Augez de Blaru nous raconte comment il a été reçu par l'atelier de l'habitation de M"»° dô Séguiran, au Limbe, bien que succédant la, en qualité de gérant à un homme qui y avait fait périr plus de 20 nègres, et le récit de cette réception nous prouve que les esclaves ne se représentoient pas tous les blancs comme des tyrans. « Au nombre de 160, écrit M. de Blaru à sa mère, le l°r août 1777, les nègres sont venus au-devant de moi, m'ont enlevé de ma chaise et m'ont porté à la case sur leurs épaules, en poussant des cris affreux. Hier, au soir, ils sont tous venus en corps dans ma case : il était 8 heures, j'étais sur une chaise-longue à cause de la fièvre ; ils ont pris la chaiselongue et l'ont portée avec moi sous la galerie, et ont dansé à la muette autour de moi, pour obtenir de leurs dieux mon rétablissement. » (Lettre extraite des papiers de famille qui m'ont été communiqués par M. le marquis de Persan.)
une conviction. Tout au plus, esl-il permis de dire qu'on a peut-être, en général, une tendance trop prononcée à (3xagérer les misères de la vie des esclaves à Saint- Domingue et aux Antilles, et à généraliser les mauvais traitements dont beaucoup ont pu être victimes. Je Fai déjà observé et je le répète, tout est une question de fait en ces matières : il y a eu de bons maîtres, il y a eu de mauvais maîtres. J'ai l'impression que ceux-là ont été plus nombreux que ceux-ci ; mais ce n'est là qu'une impression !
« Je pense, déclare un des personnages de la Case de ronde Tom, — ce livre oii tout est dit sur l'esclavage,— je pense que vous autres, possesseurs d'esclaves, vous prenez une terrible responsabilité... Je ne voudrais pas l'assumer sur moi pour mille morts ! Vous devez élever vos esclaves, vous devez les traiter comme des créatures raisonnables, comme des âmes immortelles, dont vous aurez à rendre compte un jour au tribunal dç Dieu. Au lieu de cela, que faites-vous de ces hommes? Vous en faites des bêtes; vous dites : c'est une race dég^radée, et, vous fondant là-dessus, vous ne tentez rien pour les élever et les instruire... Voilà avant tout votre crime ^»
Bien plus ordinaire, en effet, chez les possesseurs d'esclaves que la cruauté, — qui n'est donc peut-être ni générale, ni systématique, — bien plus répandue est cette
1. Beecher Stowe. La Case de l'oncle Tom, trad. h'., éd. de 1902, p. 171.
profonde indifférence à l'amélioration morale des noirs, qui souvent même se change en une véritable crainte de les voir se civiliser et se perfectionner. Et si ce sentiment est moins universel chez nos planteurs que chez les Anglo-Saxons, il n'en est pas moins celui de la majorité d'entre eux. Il vient de l'idée absolue et préconçue qu'ils ont des nègres. De même en effet que les amis des noirs se font une psychologie de l'Africain d'un optimisme très simple, trop simple pour être vraie, et nous le représentent paré de toutes les vertus domestiques et privées : « tempérance, douceur, attachement à sa femme et à ses enfants, respect pour les vieillards* », — bref l'homme de la nature auquel la civilisation n'a rien à ajouter et ne peut que nuire ", — de même nos colons des Antilles, ramenant la nature des nègres à un type trop uniforme pour n'être pas faux, nous les peignent sans exception comme des êtres inférieurs au point de vue intellectuel et moral, et comme doués des plus bas et des plus déplorables instincts. « Il est inné, lisonsnous dans une des innombrables brochures publiées sur ce sujet vers 1789, il est inné chez la plus grande partie des nègres d'être injustes, cruels, barbares, anthropophages, traîtres, trompeurs, voleurs, ivrognes, orgueilleux, paresseux, malpropres, impudiques, jaloux à la fureur et poltrons ^ » Tels en effet les ordinaires
1. Pétion de Villeneuve, Discours sw la traite des noirs, Paris, avril 1790, in-12, p. 11.
2. « L'Europe souriant aux vertus de l'Afrique », tel est le vœu formé par l'auteur du roman Le Nègre comme il y a peu de blancs [par Joseph La Vallée], Paris, 1789, 3 vol. in-12 ; t. III, p. 45.
3. Mémoire sur l'esclavage des nègres..., par M. D. L. D. M. F. Y., Paris, 1790, in-8», p. 36.
mérites des représentants de cette race maudite. Ils sont d'une mentalité si épaisse et si bornée ' , qu'il faut renoncer à rien leur faire comprendre qui ne soit d'ordre matériel, et qu'en fait d'idées générales, ils ne s'élèvent pas au-dessus de celles contenues en quelques proverbes ; d'un entêtement si extraordinaire, « qu'on ne peut que bien difficilement leur faire utiliser la brouette, et que beaucoup la portent sur la tête comme un panier " » ; débauchés à ce point, qu'ils ne songent qu'aux plus grossiers plaisirs et qu'ils préfèrent le fouet ou tout autre châtiment corporel à la mise au cachot pendant la nuit, car cela les empêche de « courir », comme ils disent. Ils entretiennent, en effet, autant de femmes qu'ils le peuvent, et qui demeurent souvent à plus de deux lieues les unes des autres, ce qui ne les arrête pas le soir, après avoir fini leur travail, de partir pour aller voir leurs maîtresses souvent à travers d'affreux précipices ou d'épouvantables chemins ^ C'est la nuit de même qu'ils se livrent de préférence à une autre de leurs passions, celle du vol, à laquelle se joint d'habitude la dissimulation la plus enfantine, la ruse la plus puérile. Convaincus de larcin, ils ne se déconcertent jamais, mais nient toujours avec une stupide obstina-
1. « La couleur de la peau du nègre annonce déjà les ténèbres de son intelligence. » (Mazères, De l'utilité des colonies, des causes intérieures de la perte de Saint-Domingue et des moyens d'en recouvrer la possession, Paris, 1814, in-8°, p. Cl.)
2. Essai sur l'esclavage et observation sur l'état présent des Européens en Amérique, an VII (A. M. C, F^ 129, p. 219).
3. Peytraud, Op. cit., p. 211. — « Leur complexion chaude, disait déjà le P. Labat, les rend fort adonnés aux femmes. » (Labat, Op. cit., t. iV, p. 462.) — Ce qui n'empêche que la natalité est extrêmement faible parmi les esclaves. Que de fois du reste on a invoqué ce fait et à juste titre pour condamner l'esclavage !
tion. Là-dessus, mille traits sont classiques : celui, par exemple, du nègre qui, accusé d'avoir dérobé un pigeon, nie le fait, qu'on fouille, sur lequel on trouve la preuve toute vivante de son vol, et qui s'écrie : « Ha ! gardé pigeon là ! Hé bien ! li prend chimise moin pour Colombie li S) ; ou celui de cet autre au travers de la chemise duquel on touchait les patates qu'il avait volées; il soutenait que c'était des pierres ; on le déshabille, les patates tombent, et lui de s'écrier : « Haye, maîte ! Diab mauve ! Li faire roche, là touvé patates - ! » La dissimulation et le mensonge sont d'ailleurs les vices courants des nègres. Un nègre se confesse. Le prêtre lui demande s'il a volé des poules ? — Non. — Des moutons '? — Non. — Des cochons ou d'autres animaux? — Non. La confession finie, le pénitent, ivre de joie, va trouver ses camarades et leur dit : a Ah! moin gagné bonher ! Li nommé moin tout! Mais li blié pintade. C'est ça qui sauvé moin ' ! » L'esprit de ruse du nègre est là tout entier.
A supposer, cependant, que la nature des noirs n'ait pas été très différente du portrait peu flatté que nous en font ainsi les planteurs', le premier devoir de
1. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques... (A. M. C, F' 140, p. 327).