Ibid., p
4. Je fais cette réserve, car, comme le remarque très bien l'auteur anonyme des Réflexions sur la colonie de Saint-Domingue, « il faut se garder d'attribuer exclusivement au naturel du noir ce qui n'est souvent que le résultat de l'esclavage, dont le joug dégrade et avilit l'âme à mesure qull est plus ou moins pesant ». [Réflexions... Paris, 1796, 2 vol. in-S", t. I, p. lai.) Barbier donne comme auteur de cet ouvrage M. Barbé de Marbois. C'est une erreur; il est dans ce livre des propositions que ne pouvait soutenir l'ancien Intendant de Saint-Domingue; cf. notamment p. 50. 1.52...
ceux-ci aiiralL dû être, n'est-il pas vrai, de modifier cette nature. On a dit, je le sais, — et c'est la parole d'un homme qui n'en a peut-être pas prononcé beaucoup d'aussi profondes, — que « partout oii il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation^ ». Bien loin néanmoins de tenter de donner un démenti à pareille affirmation, les maîtres, comme je le disais tout à l'heure^ paraissent ou bien se préoccuper fort peu du perfectionnement de leurs noirs, ou même redouter de se lancer dans cette voie.
« L'état malheureux du nègre, dit brutalement le sieur Le Jeune, dans un mémoire que j'ai déjà cité, l'état malhsureux du nègre le porte naturellement à nous détester. Il doit nourrir dans son cœur une haine implacable que les bienfaits du maître ne peuvent atténuer. S'il ne nous fait pas tout le mal qu'il pourroit nous faire (nombreux comme le sont ses semblables dans la colonie), c'est que sa volonté est enchaînée par la crainte des châtiments sévères qu'on lui inflige, c'est que le propre de l'esclavage est de flétrir Tâme et de l'avilir... Si donc nous n'appesantissons pas leurs chaînes proportionnellement au danger que nous courons avec eux, si l'on tire leur âme de l'état d'engourdissement où elle est, qui peut les empêcher d'essayer à les rompre " ? »
La propagation dans ces âmes de la seule doctrine susceptible de les améliorer, — le catholicisme, — le
1 . Choderlos de Laclos, Essai inédit sur l'éducation des femmes {Revue Bleue, du 23 mai 1908.)
2. Mémoire de Nicolas Le Jeune, 1788, dans Notes historiques... de Moreau de Saint-Méry (Arch. du min. des Col., F^ 150).
bon exemple, et des sentiments de commisération chrétienne en faveur de ces frères inférieurs, étaient les moyens les plus sûrs de perfectionnement moral dont auraient pu disposer les maîtres. Malheureusement, en général, ils n'usèrent d'aucun. « Tels les noirs sont en Afrique, écrit un de leurs défenseurs, tels ils s'offrent aux yeux, aux Antilles! Quelle coupable indifférence de la part des blancs ! On met en compensation avec les maux que souffrent ces infortunés l'avantage qu'ils ont d'être arrachés à l'erreur. Mais le sont-ils, en effet? Qu'importe le nom de chrétien, si l'on en a pas les vertus ! Comment s'acquièrent-elles? Par l'instruction et par l'exemple. L'instruction, ils n'en reçoivent aucune; l'exemple, ah! vous savez, ô Blancs, celui que vous leur donnez * ! » Au lieu d'abord d'aider les missionnaires dans leur œuvre moralisatrice, la majorité des colons non seulement les secondent peu, mais même augmentent les difficultés de leur tâche, tâche que l'on devine écrasante, à lire les confidences découragées que nous font un Père Le Pers, un Père Charlevoix sur le peu de portée de leurs prédications. « Les noirs, écrit le premier, ne sont guère capables de recevoir le baptême qu'au bout de deux ans ; encore faut-il souvent, pour le leur conférer alors, être du sentiment de ceux qui ne croient pas la connaissance du mystère de la Trinité de nécessité de moyen pour le salut ; car je suis convaincu qu'encore qu'un nègre réponde assez bien à ce qu'on lui demande sur ce mystère, ce qui est rare, il n'entend
1. [Joseph La Vallée], Le nègre comme il y a peu de blancs, roman, Paris, 1789, 3 vol. m-12, t. III, p. 43.
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jamais ce qu'il dit plus que ne feroit un perroquet à qui on Fauroit appris par cœur. Et c'est ici que la science du plus habile théolog'ien seroit fort courte. Mais un missionnaire doit y penser à deux fois avant que délaisser mourir un homme quel qu'il soit, sans baptême, et s'il a quelque scrupule sur cela, ces paroles du prophète : Homiîus et jwnenta salvabis Dojnine, lui viennent d'abord dans l'esprit pour le rassurera » «Les nègres, dit de môme le P. Charlevoix, sont fort peu susceptibles de comprendre les vérités chrétiennes, et toute la science à laquelle plusieurs peuvent parvenir se réduit à être persuadés qu'il y a un Dieu, un paradis et un enfer. C'est beaucoup quand leurs faibles lumières peuvent les élever jusqu'à une connaissance superficielle de la Trinité et de l'Incarnation, et il y en a un grand nombre qu'on ne sauroit guère baptiser que dans la foi de l'Église, comme on fait les enfants ; aussi les juget-on rarement capables de communier, même à la mort ". »
En dépit pourtant de l'ignorance oîi restent ainsi trop souvent ces malheureux des vérités de la religion, nul doute que l'influence du christianisme et de ses ministres ne s'exerce sur eux de la façon la plus heureuse. Un fait certain est que les nègres des religieux sont d'une moralité très supérieure à celle des autres esclaves ; et la meilleure preuve en est dans ce détail, qu'ils se reproduisent en assez grand nombre pour compenser largement les vides produits dans leurs rangs par
4. Le Pei's, Histoire de Saint-Domingue, cité par Charlevoix, t. IV, p. 370-371.
les décès, chose qui n'a lieu sur aucunes autres plantations.
Dans ces conditions, qu'eussent dû, encore une fois, faire les maîtres, sinon rêver pour leurs esclaves la même amélioration morale qu'ils voyaient réalisée ailleurs. Au lieu décela, l'impression, qui paraît avoir dominé chez les planteurs, est plutôt celle des inconvénients que des avantages de Tinstructionreligieuse donnée aux nègres. Dans une lettre adressée, en 1764, au ministre, par le gouverneur de la Martinique : « Je suis arrivé aux Antilles, écrivait M. de Fénelon, avec tous les préjugés d'Europe contre la rigueur avec laquelle on traite les nègres et en faveur de l'instruction qu'on leur doit par les principes de notre religion... Mais je me suis bien vite convaincu qu'une discipline sévère et très sévère est un mal indispensable et nécessaire... L'instruction est un devoir dans les principes de la sainte religion, mais la saine politique et les considérations humaines les plus fortes s'y opposent... La sûreté des blancs exige qu'on tienne les nègres dans la plus profonde ignorance. Je suis parvenu à croire fermement qu'il faut mener les nègres comme des bêtes. J'hésite à faire instruire les miens, et je ne le ferai que pour l'exemple et pour que les moines ne mandent point en France que je ne crois point à ma religion et que je n'en ai pas ^ » Et cette théorie est celle de bien des planteurs à Saint-Domingue, puisque, écrit M. d'Estaing en 1766 : « Un grand nombre de colons catholiques n'exigent aucun culte religieux de la part de leurs esclaves, au contraire des
1. Lettre de M. de Fénelon, gouverneur de la Mai-tinique, au Ministre, du 11 avril 1764, citée par Peytraud, Op. «7., p. 193-194.
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juifs qui n'épargnent rien pour en former des Israélites '. »
En fait, instruire les nëgres de la religion catholique apparaît à beaucoup comme le seul moyen d'éveiller leur esprit, alors qu'il importe au contraire de supprimer en eux toute pensée. « Les maîtres, à Saint- Domingue, note un observateur, loin d'être fâchés de voir leurs nëg-res vivre sans religion, s'en félicitent au contraire, car ils ne voient dans la religion catholique que des sentiments d'égalité dont il est dangereux d'entretenir les esclaves ^ » A cela répondent, d'ailleurs, toutes sortes de considérations d'ordre pratique : les uns se soucient peu de l'accomplissement régulier par les esclaves de leurs devoirs religieux, parce qu'ils appréhendent que « les fêtes, les processions » les privent trop souvent du travail de ceux-ci; les autres, parce qu'ils redoutent que ces cérémonies ne fournissent aux noirs des occasions trop multipliées de se voir, de s'entendre, chose toujours à éviter par crainte des révoltes et des mutineries ; et l'une des moindres raisons qui fait s'opposer quelques maîtres à l'évangélisation de leur troupeau n'est pas celle-ci : que les missionnaires ayant libre accès sur leurs habitations, ils sont trop à même de constater les mauvaises mœurs des nègres, ou surtout les excès commis à leur égard ^,
1. Lettre de M. d'Estaing au ministre, du Cap-Français, le 8 janvier 1766 (A. M. G., Gorr. gén., Saint-Domingue, C% vol. GXXVII).