‹ Saint-DomingueChapitre 59 sur 115 · Girod-Ghantrans], Voyage d'un Suisse... p · texte numérisé non relu

Girod-Ghantrans], Voyage d'un Suisse... p

3. Aussi, en fin de compte, la vie religieuse est-elle à peu près nulle sur les plantations. « L'exercice de la religion de la part des esclaves, dit Petit, se borne en général à des mariages, très rares, et à des baptêmes, très hasardés... Les esclaves des villes où il y a un curé catéchiste ont seuls un peu plus de moyens de s'instruire ; les esclaves des

Ces mœurs, que font du reste les maîtres pour les améliorer, que ne font-ils pas plutôt pour les rendre pires, ne favorisant pas les mariages, mais au contraire ne protégeant que les concubinages, en vue de pouvoir séparer sans difficulté, à l'occasion, les membres d'une même famille, ou plutôt les habitants d'une même case, véritable encouragement des noirs à la débauche et à cette stérilité qui est bien peut-être le grief le plus terrible que l'on puisse faire valoir contre l'esclavage.

Quant à la moralisation des nègres par l'exemple de leurs maîtres, y insister serait une dérision. L'on a déjà vu, par tant de détails donnés précédemment, quel dévergondage inouï règne sur les habitations. Dès 1713 : « La tolérance de nos prédécesseurs, écrivent les administrateurs de Saint-Domingue, la tolérance de nos prédécesseurs et du Conseil supérieur a causé une infâme

habitations n'en ont aucun. Les premiers peuvent quelquefois assister au service ; les autres n'y assistent jamais. Il n'y a, du reste, point de proportion entre le nombre des prêtres ou la grandeur des églises et la grande quantité des esclaves de chaque quartier... Quelques habitans de la partie du Nord avoient bien, en 1715, établi des chapelles sur leurs habitations pour les exercices de la religion par leurs esclaves. Mais les maîtres en abusèrent ; les paroisses ne furent plus fréquentées, et un ordre du Roi, du 26 août 1716, défendit ces chapelles... L'obligation subsiste sans doute pour les maîtres chrétiens de faire instruire leurs esclaves dans la religion et de leur en faire pratiquer les actes. Mais cette obligation est, on peut le dire, négligée par tout le monde, sans exception. » (Petit, Du gouvernement des esclaves, t. II, p. 11S-J17, passim.)

« Le mariage devant l'Église, écrit d'autre part Girod-Chantrans, est extrêmement rare parmi les noirs. C'est qu'ils ne feroient ainsi qu'ajouter une chaîne de plus à celles qui les accablent, et le mariage accroîtroit leur mal-aise par une famille plus ou moins nombreuse... D'un moment à l'autre, d'ailleurs, le maître peut vendre le père, la mère ou l'enfant, chacun séparément... » ([Girod-Chantrans], Voyage d'un Suisse... p. 145, 148.) — Et plus loin : « Qu'un nègre de place mourant demande à se confesser, rien n'est plus rare. Rien au contraire de plus commun qu'un nègre qui a passé toute sa vie dans une habitation sans messes, sans confession, et qui meurt sans voir de prêtre. » (Ibid., p. 200.)

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prostitution... Nombre de maîtres, au lieu de cacher leur turpitude, s'en glorifient, tenant dans leurs maisons leurs concubines noires, et les enfants qu'ils en ont eus, et les exposent aux yeux d'un chacun avec autant d'assurance que s'ils étoient procréés d'un légitime mariage*. » (c Ni la couleur, ni l'odeur, ni le dégoût naturel, ni l'idée de donner naissance à un esclave, de le voir maltraité, employé aux travaux les plus vils, vendu peutêtre à l'ennemi de son père, n'arrêtent ces unions monstrueuses », constate un texte bien postérieure Et dans un mémoire à Choiseul de 1763 : « Que ne peut, écrit un colon, que ne peut une âme modeste et douce se dispenser de vous peindre, Monseigneur, et les souillures et les assassinats dont chaque nuit couvre le projet et dont chaque jour dévoile l'exécution aux yeux des habitants étonnés et tremblants ! N'aurez-vous pas de la peine à croire que les gens de tout état, sans en excepter les interprètes des lois du royaume, se prostituent publiquement, et s'en fassent gloire même, entre les bras d'une espèce vile et impure et à qui souvent, au mépris des ordonnances et des devoirs les plus saints, on a négligé de faire administrer le sacrement du baptême, qu'ils fassent trophée de la quantité de productions dont ce mélange abominable est suivi^, et qu'ils ne rougissent pas d'envoyer des malheureuses, au sortir de leur lit, travailler dans leurs places sous le fouet d'un commandeur esclave comme elles ^ » En termes quelque peu

1. Moreau de Saint-Méry, Lois eu constitutions..., t. II, p. 406.

2. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques... (A. M. G., F' 136, p. 143.)

3. Mémoire à M. de Ghoiseul, ministre et secrétaire d'État, auxdépar-

ampoulés, il n'y a rien là que de parfaitement exact. C'est qu' « en somme les Européens, au lieu de s'appliquer à faire naître chez leurs nègres esclaves la moralité, qui, dans leur pays, n'existait qu'à l'état rudimentaire, n'ont profité de leur pouvoir à peu près absolu sur eux, que pour satisfaire leur instinct brutal, toute femme étant avant tout asservie aux passions du maître* ». L'on voit ainsi les rejetons de grands noms de France, — un parent des VaudreuiP, un Châteauneuf^ un Boucicaut, dernier descendant de l'illustre maréchal de France', — passer leur vie entre un bol de tafia et une négresse concubine : « Ni l'âge, ni l'absence de beauté ne sont souvent un obstacle à ces accouplements moitié sauvages. Souvent ces compagnes ont été tout ce que la race noire peut produire de plus hideusement sale, laid et répugnant. « Tomber « dans le tafia et dans la négresse » est un proverbe du terroir qui exprime la plus complète dégradation®. » Mais si la race nèo:re est admise ainsi à servir aux

tements de la guerre et de la marine, par M. Bacon de la Chevalerie, Fontainebleau, 13 octobre 1763 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, C, vol. CXVI). — « Depuis deux ans que nous sommes ici, écrivent, en 1768, MM. de Rohan et Bongars, un habitant de Léogane a donné la liberté à une trentaine de mulâtres, presque tous ses enfants. » {Ibid., vol. GXXXII.)

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