Le P. Labat, Op. cit., t. I, p
2. Xavier Eyma, Les Peaux noiT^s , Paris, Calmann-Lévy, 1 vol. in-12, s. d., p. 237-238. — Les suicides se multipliaient d'autant plus que la croyance générale des nègres était qu'une fois morts et enterrés ils retournaient dans leur pays. Aussi certains maîtres faisaient-ils couper la tète et les mains aux suicidés, de manière à persuader aux autres que leurs compagnons se retrouveraient ciiez eux, incapables de voir, d'entendre, de parler et de manger (Labat, Op. cit., t. I, p. 450). Un
Nombreux comme le sont les esclaves dans la colonie en comparaison de leurs maîtres, on pourrait croire que plus fréquents que cette forme très spéciale de vengeance par le suicide furent les soulèvements généraux à main armée. Pourtant, il ne semble pas, qu'avant la révolution, les nègres se soient jamais élevés d'euxmêmes à la conception d'une révolte universelle. En 1691, deux noirs, Janot Marin et Georges Dollot, dit Pierrot, sont bien condamnés à être brûlés vifs comme coupables d'avoir conçu le projet de « massacrer tous les blancs du quartier du Port-de-Paix, femmes et enfants jusqu'à la mamelle» ; mais on découvrit facilement dans le complot la main des autorités espagnoles ^ En 1704, les nègres du quartier du Cap forment de même
habitant anglais de Saint-Christophe, le major Cripps, sut plus habilement encore arrêter le cours de ces suicides. « Les nègres de cet officier indignement vexés se pendoient journellement. Knfin l'oppression en vint à un tel degré que ceux qui vivoient encore complotèrent de se pendre tous le même jour. Le théâtre choisi pour cette épouvantable tragédie fut un bois voisin. Le major en fut averti ; il alloit être ruiné... Il fit alors charger sur des chariots les ustensiles de sa fabrique de sucre, et, suivi de ce convoi, il se rendit au lieu du fatal rendez-vous. Déjà les cordes étoient attachées aux arbres et les nègres alloient s'en servir. « Ne craignez point, leur dit-il, vous retournerez en Afrique, je vais vous y accompagner, je viens me pendre avec vous. J'ai acquis là-bas une habitation, je veux y établir une sucrerie. Mes ordres sont donnés ; on a rattrapé ceux de vos camarades qui se sont pendus, et déjà ils y travaillent les fers aux pieds. Vous y travaillerez de même ; mais, comme là vous ne pourrez plus ra'échapper, plus de repos ni le jour, ni la nuit, ni le dimanche. Voilà à quoi vous devez vous attendre. Pendez-vous donc; voilà ma corde, je vais vous imiter. » Les malheureux nègres effrayés n'osèrent pousser plus loin l'aventure, ils s'abandonnèrent à leur bourreau qui, sans alarmes et sans remords, les persécuta tout à son aise. » ([J. de la Vallée], Le nègre comme il y a peu de blancs, Paris, 1789, t. Il, p. 296-297). Cf. Labat, Op. cit., t. I, p. 447-449.
1. Jugement du Conseil de guerre contre deux nègres et un engagé blanc, auteurs et chefs d'une conspiration, du 11 novembre 1691 (Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions...., t. I, p. 500-S02).
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une conjuration, « dans le buL d'égorger nuitamment tous les blancs de ce quartier ' » ; là encore toutefois les intrigues de l'Espagne sont bientôt démasquées, et la colonie naissante échappe, pour la seconde fois, à ce danger qui, je le répète, ne semble pas avoir été le plus grave qui Tait menacée, le dangei' d'une guerre servile.
C'est là un fait d'autant plus curieux à constater que beaucoup de nègres sont armés, les uns, parce qu'il font partie des compagnies de milices noires, les autres, parce qu'ils sont employés comme nègres chasseurs par certains habitants. Le péril résultant de cette situation apparut, d'ailleurs, bien souvent aux esprits clairvo^^ants de la colonie, et plus d'un le signala. « L'armement des nègres, écrit, en 1781, l'intendant Le Brasseur, est peut-être la plus grande erreur politique qui ait été commise dans les établissements du nouveau monde. On apprend à des nègres tous les exercices militaires, comme on le feroit pour les recrues des régiments de Picardie et de Navarre, et on ne veut pas que dans un pays, oii le nombre des nègres est dix fois plus considérable que celui des blancs, il puisse résulter de cet armement des inconvénients". » « On ne peut pas nier, écrit d'autre part un habitant de la colonie, M. Mignon, que nous n'ayons de pires ennemis que nos esclaves, et cependant nous nous fions plus à eux en quelque façon qu'à nous-mêmes, nous les mettons en état de ravir nos
1. Lettre de M. de Charritte, commandant au Cap, du25 juillet 1704 (A. M. C, Coït, gén., Saint-Domingue, G% vol. VII).
2. Lettre de M. Le Brasseur, intendant. Le Cap, 2 février 1781 (Ibid., vol. CLI).
femmes et nos filles, et en même temps de nous égorger et nos enfants... Nous leur donnons la liberté d'aller à la chasse pour nous, et nous leur fournissons pour cela armes, manchettes, balles, poudre, plomb. Qui les empêche d'en faire provision et de s'assembler 200 ou 300 dans chaque quartier, et de prendre leur temps, pendant qu'on est à la messe, éloigné quelquefois de chez soi de 5 ou 6 lieues, qui les empêchera, dis-je, pendant ce temps-là, de courir les habitations et d'enlever lereste des armes pour armer d'autres nègres ? Il se trouve des habitans qui auront une lieue de terrain avec 100 ou 150 nègres pour un blanc seulement... Et il faut que les noirs aient l'esprit bien bouché pour ne pas tenter de recouvrer leur liberté par la forcée «
Mais si les esclaves de Saint-Domingue ne semblent pas, au moins sous Fancien régime, s'être jamais haussés à l'idée d'une insurrection générale, de très bonne heure, en revanche, le marronnage leur apparut comme la plus éclatante protestation contre leur déprimante condition, le marronnage avec, bien entendu, les brigandages, les meurtres et les dévastations qui l'accompagnent. On sait ce qu'est le marronnage ; c'est l'état de l'esclave qui a rompu son banc, et vit en outlaw dans les montagnes. Mais il n'y vit presque jamais seul. « Partant marron », il va rejoindre d'autres esclaves « qui subsistent en bandes dans les bois », fortifiés en des sortes de camps retranchés, fermés par des pallissades clissées en lianes et entourés de fossés de 12 à 15 pieds de profondeur, sur 8 ou 10 de large, et garnis
1. Réflexions sur l'état présent de la côte Saint-Domingue possédée par les François, par M. Mignon, 12 juin 1727 [Ibid., 2« série, carton IX).
au fond do pieux aiguisés '. A certains moments tels de ces groupes de marrons comptent jusqu'à 1.500 ou 2.000 noirs et quantité de mulâtresses, et forment un véritable danger pour la colonie. Car de leur retraite ces pillards s'élancent la nuit sur les habitations, pillant et incendiant les bâtiments, tuant ou emmenant les animaux, dévastant les récoltes. Dès 1705 les considérants d'un arrêt de règlement du Conseil de Léogane nous donnent une idée des désordres causés par ces déserteurs; (( car, les uns, y est-il dit, s'attroupent dans les bois, et y vivent exempts du service de leurs maîtres, et sans chef que celui d'entre eux qu'ils élisent ; les autres, à la faveur des cannes qui les couvrent le jour, attendent la nuit dans les grands chemins ceux qui passent, pour les voler, et vont, d'habitation en habitation, enlever le bétail qu'ils peuvent rencontrer pour se nourrir, ou se cachent dans la demeure de leurs camarades qui sont pour Fordinaire participants de leurs vols, lesquels, sachant ce qui se passe chez leurs maîtres, en donnent avis aux dits esclaves fugitifs, afin qu'ils prennent leurs mesures pour faire lesdits vols sans être aperçus^». Avec le temps, le nombre des marrons, bien loin de diminuer, ne lit qu'augmenter. On comptait que, pendant la seule année 1720, 1.000 esclaves avaient pris la fuite ; en 1751, il y en avait au moins 3.000, réfugiés dans la partie espagnole de l'île^. Le plus terrible était
1. Mémoire sur les nègres maiTons, 1783 (Ibid., carton XXXIII).
2. Arrêt de règlement du Conseil de Léogane qui défend le port
d'armes et les assemblées aux esclaves du 16 mars 1705 (Moreau de
Saint-Mérj^, Lois et constitutions...., t. Il, p. 25-26).
3. Lettre de M. Dubois de Lamotte, 17.51 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, G", vol. LXIX).
lorsque ces bandes trouvaient, comme il arriva trop souvent, des chefs intelligents et déterminés. Le nègre Michel fut ainsi, en 4719, l'âme de la résistance dans les montagnes de Bahoruco^ En 1734, Polydor joua un rôle analogue dans le quartier du Trou, d'oii il s'élançait à la tête de ses pillards pour saccager les plantations de la plaine, et où il échappa longtemps à toutes les poursuites '-. Le nègre Noël organisa plus tard la même opposition acharnée dans la partie du Fort-Dauphin^, et eut là pour successeurs Télémaque Canga, Isaac et Pyrrhus Candide*.
Mais de tous les chefs de marrons aucun n'eut une réputation plus grande et plus méritée que François Macandal, exécuté en 1758.
Ce Macandal était un nègre de Guinée, qui fut longtemps esclave de l'habitation Le Normand, au Limbe. Ayant eu la main prise au moulin à cannes et devenu manchot, il avait été fait gardien d'animaux. Il partit marron et se réfugia dans les montagnes, oii bientôt il prit le plus extraordinaire ascendant sur ses compagnons. En dehors de très réelles qualités de commandement, il possédait, en effet, tout ce qu'il fallait pour séduire et fanatiser les êtres crédules et primitifs qui l'entouraient. « Il prédisoit l'avenir, écrit un contemporain, il avoit des révélations et une éloquence qui ne tenoit en rien à cette éloquence d'imitation de nos ora-
1. A. Dessalles, Histoire générale des Antilles, Paris, 1847, t. IV, p. 74.