‹ Saint-DomingueChapitre 68 sur 115 · Ibid., p. 333 et suiv · texte numérisé non relu

Ibid., p. 333 et suiv

3. Arrêt du Conseil du Cap, du 27 mars 1773 (Moreau de Saint-Méry, Lois... t. V, p. 530).

4. Arrêt du Conseil du Cap, du 2 octobre 1777 {Ibid., p. 800).

LE MONDR NOIR 237

tours, et qui n'en étoit que plus forl.c et plus vigoureuse. Il y joignoit le plus grand courage et la plus grande fermeté d'âme, qu'il a su conserver au milieu des plus cruels tourments et des supplices. Il avoit persuadé aux nègres qu'il étoit immortel, et il leur avoit imprimé une telle terreur et un tel respect qu'ils se faisoient un honneur de le servir à genoux et de lui rendre un culte qu'on ne doit qu'à la Divinité, dont il se disoit l'envoyé. Les plus belles négresses se disputoient l'honneur d'être admises à sa couche\.. »

Un fait certain est que Macandal fut plus et mieux qu'un simple chef de bandes marronnes. Non pas qu'il dédaignât le pillage des plantations, le sac des habitations, le vol des troupeaux et autres exploits ordinaires des esclaves fugitifs; mais il paraît avoir entrevu en même temps la possibilité de faire du marronnage le centre d'une résistance organisée des noirs contre les blancs. Il avait une notion des races qui s'étaient superposées à Saint-Domingue. « Un jour, dans une nombreuse assemblée, il se fit apporter un vase plein d'eau, oii il mit trois mouchoirs, un jaune, un blanc, un noir. Il tira d'abord le jaune. « Yoilà, dit-il, les premiers habi- « tants de Saint-Domingue ils étoient jaunes. Voilà les « habitants actuels » ; il montroit le mouchoir blanc. <( Voici, enfin, ceux qui resteront maîtres de l'Ile ; ce c'est le mouchoir noir^. » Et il sut persuader à beaucoup de nègres que c'était lui que le Créateur avait

1. Mémoire sur la création d'un corps de gens de couleur levé à Saint- Domingue, 1779 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, 2" série, C'\ carton XXIX).

2. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques...., (A. M. C, F^ 136, p. 198).

envoyé à Saint-Domingue pour opérer la destruction des blancs et donner la liberté aux nègres. D'ailleurs il n'exerçait pas seulement son empire sur les fugitifs qui l'entouraient, mais sur presque tous les esclaves du quartier du Cap. D'une audace extraordinaire, il ne craignait pas de parcourir les plantations pour y réveiller le zèle de ses partisans, restant toujours insaisissable, inconnu même des blancs pendant près de six ans, et profitant de cette obscurité pour poursuivre lentement le plan qui devait, croyait-il, assurer son triomphe.

Ce plan était fondé sur le déchaînement du plus terrible fléau qu'aient connu Saint-Domingue et en général toutes nos vieilles colonies à esclaves : le poison.

Depuis longtemps déjà, lorsque parut Macandal, le poison avait fait son apparition à Saint-Domingue. L'auteur anonyme d'un mémoire, daté de 1763, déclare qu'il y a cinquante ans que ce terrible mal ravage la colonie ^ Dès 1738, en présence des cas d'empoisonnements qui se multiplient, le Conseil supérieur du Cap se préoccupe d'interdire aux esclaves les moyens de se procurer de quoi accomplir leurs crimes-. Enfin en 1746, M. de Larnage déclare que sur 450 nègres perdus par lui depuis qu'en 1737 il est arrivé dans la colonie, il y en aplus de 100 qui ont péri par le poison ^

Mais quelle fut l'origine de cette horrible coutume ?

1. Mémoire sur les poisons qui régnent à Saint-Domingue, 1763 (A. M. C, Corr. gén. , 2= série, carton XVj.

2. Moreau de Saint-Méry, Lois et cons titillions..., t. III, p. 492.

3. Lettre de MM. Larnage et Maillart, de Léogane, 18 mars 1746 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, vol. LXIX).

LE MONDh: NOIR 239

Les noirs l'apportèrent-ils d'Afrique, comme certains le croient? Ne firent-ils sur ce point qu'imiter l'exemple des blancs, et ces habitudes criminelles ne furent-elles point de France mysLérieusenicnt importées aux Iles par des comparses échappés aux poursuites de la célèbre Chambre ardente? Il est impossible de rien préciser sur ce point. Dans un mémoire de M. do Kerdisien-Trémais, commissaire-ordonnateur au Gap en 1780, je trouve bien ces déclarations tranchantes, « qu'il n'est que trop notoire que cet affreux moyen de satisfaire leur haine a été malheureusement donné aux noirs par les blancs eux-mêmes ; qu'ils n'ont point apporté d'Afrique la composition des poisons qu'ils ont employés en quelques occasions;... que les nègres, enfin, n'ont jamais conçu le projet, comme quelques personnes les en ont accusés, de détruire par ce moyen les blancs de la colonie' ». Mais, il faut bien le dire, pareilles affirmations restent sans preuves.

Ce que l'on sait mieux, c'est la nature des poisons ordinairement employés. Frappés d'une sorte de terreur panique, les colons affolés créèrent d'abord sur ces poisons les plus étranges légendes. « C'est une chose de fait, écrivent, en 1728, MM. de la Rochalar et Duclos, qu'il y a dans ces pays-ci des nègres, non sorciers, mais qui connoissent des simples, avec lesquelles ils font mourir leurs maîtres ou leurs camarades, sans qu'on puisse en produire des preuves juridiques-, » La manière dont vers

1. Mémoire de M. de Kerdisien-Trémais, 1780 (A. M. C, Personnel, série E, G°).

2. Lettre de M. de la Rochalar et Duclos, du -14 avril 1728 (A. M. G., Corr. gén., C^ vol. XXVIII).

la même époque on prétendait découvrir les nègres empoisonneurs donne au surplus une idée des préjugés invraisemblables qui couraient dans la colonie. « Nous n'avons jamais voulu croire ce moyen, exposent MM. de Larnage et Maillart, mais nous en avons toujours ouï parler comme d'une chose certaine. On enferme le nègre empoisonneur, on le fait purger et lui fait couper exactement tous ies cheveux, poils et ongles de son corps, à la faveur desquels on prétend qu'il cache des préservatifs, et le lendemain, on le fait fouetter d'une branche de l'arbuste qu'on appelle médicinier ou d'une branche de vigne, et l'on a la preuve que cette fustigation fait souffrir aux nègres des tourments si épouvantables qu'il n'y a pas de question qui en approche. Ces coups leur font enfler le corps et ils en meurent, tandis qu'il n'arrive rien à ceux qui ne sont pas coupables. Voilà le difficile à comprendre'. »

D'assez bonne heure, toutefois, les esprits éclairés firent justice de ces insanités. « Il est reconnu, mandent au ministre, en 1766, Z^IM. d'EstaingetMagon, il est reconnu, d'après l'examen le plus suivi, que le sublimé et l'arsenic colorés par différents sucs d'herbes sont la base du poison que les nègres emploient. Il leur est vendu par les domestiques des chirurgiens d'habitations. Les inventaires après décès de ces chirurgiens prouvent en effet la quantité d'arsenic et de sublimé qu'ils emploient et le peu de soin avec lequel ils gardent, sans même les mettre sous clef, ces deux poisons, dont on se sert, il est vrai, pour les maladies vénériennes des nègres et

1. Lettre de MM. de Larnage et Maillart, Léogane, 18 mars 1746 (A. M. C. Corr. gén., Saint-Domingue, G», vol. LXIX).

LE MONDIÎ NOIR 241

pour les poux do bois qui détruisent ici les charpentes*. »

A l'appui de cette thèse les deux administrateurs signalaient un mémoire de M. Poissonnier des Perrières, médecin du Roi à Saint-Domingue, lequel, disaient-ils, démontre : « 1° que les poisons employés par les nègres ne sont pas des poisons végétaux, car on connoît aussi bien qu'eux toutes les plantes de la colonie ; elles donneroient un goût désagréable aux aliments et on en reconnoîtroit la présence; — 2° les nausées, les coliques d'estomac, la soif inextinguible qu'éprouvent les empoisonnés, la diarrhée sanguinolente qui leur survient, un sentiment de chaleur brûlante dans la région du ventricule démontrent, au contraire, évidemment que ce sont des poisons salins, et font présumer, presque à coup sûr que c'est à l'arsenic et au sublimé corrosif que l'on doit ce cruel état'. »

Malgré ces témoignages formels, la légende du poison secret fabriqué par les nègres eut toujours cours à Saint- Domingue. « Il y a plus de trois ans, écrit, en 1760, un habitant, qu'il circule dans la colonie un poison qui détruira tous les blancs si on n'y apporte un prompt remède. Ce poison n'est point encore connu. Il a été trouvé par les noirs qui s'en servent avec un secret incroyable. Les effets sont d'une nature qui fait périr tantôt subitement et tantôt par des maladies de langueur

1. Lettre de MM. d'Estaing et Magon, 10 janvier 1766 (Ibid., •vol. CXXVII).

2, Mémoke sur les empoisonnements à Saint-Domingue, par M. Pois- •sonnier-Desperrières, médecin ordinaire du roi, janvier 1764 (A. M. C, Corr. gén.,2« série, carton XVI). Cf. carton XXIII, un autre mémoire du même de 1773.

auxquelles la médecine n'a encore rien pu connaître ^ » Et en 1763 : « On prétend, écrit un autre, que c'est avec des poisons connus dans la pharmacie que les nègres opèrent. Mais comment expliquer qu'une herbe ressemblant à de l'absinthe bâtarde, trouvée dans la chambre d'un nègre, donnée par infusion à une chienne devant douze témoins dans la sénéchaussée du Fort-Dauphin, Fait fait tomber roide morte. En réalité, ils ont des secrets apportés d'Afrique, et certains même prétendent qu'à l'aide de talismans et en arrangeant ces plantes près du lit ou à la porte de leur maître, ils les empoisonnent^. » De nos jours encore Schœlcher, lui-même, a cru pouvoir affirmer que les esclaves savaient faire des poudres ou des liqueurs extraites de diverses plantes du pays et qui, par un effet lent ou immédiat, produisaient la mort sans laisser presque aucune trace ^.

Mais ce qu'il y a de plus curieux assurément dans ces affaires de poisons, ce sont les motifs qui inspirent le crime. La plupart du temps, on obtient sur ce point des nègres une seule réponse : Dieu les a tentés. Au vrai, les causes des empoisonnements sont infiniment complexes et variées. Beaucoup sont la revanche des mauvais traitements infligés à l'esclave ; beaucoup aussi « ont leur origine dans le libertinage effréné qui règne dans l'Ile ». « Le commerce criminel que la plupart des maîtres ont avec les femmes esclaves, écrit un colon, est

1. Réflexions d'un habitant de Saint-Domingue sur l'état présent de cette colonie, 1760 [Ibid., carton XIV).

2. Mémoire sur les poisons qui régnent à, Saint-Domingue, 1763 [Ibid.,. carton XV).

3. Cité par Peytraud, L'Esclavage aux Antilles françaises, p, 318.

en général la source de ces allentats. Une femme légitime s'aperce vant des habitudes de son mari avec sa servante, dans les absences du mari, elle fait cbâtier sévèrement cette esclave; si les maîtres ne sont point mariés, et ce pays est celui où il y en a le plus, tant les mariages sont peu favorisés par les gens en place et oii le libertinage est le plus toléré, l'inconstance naturelle aux hommes de ce climat leur fait changer ou multiplier ces concubines, d'où naissent des distinctions et des jalousies éternelles ; et dans le premier cas, comme dans le second, des projets de vengeance se forment, qui se réalisent tantôt sur la fortune du maître, en faisant périr ses nègres, tantôt sur sa vie ou celle de sa femme et même de ses enfants ^ » « J'ai eu, observe, d'autre part, à ce sujet M. de Kerdisien-Trémais, j'ai eu l'honneur de présider successivement pendant plusieurs années les deux conseils de la colonie, j'y ai vu passer nombre d'affaires de ce genre, et je peux protester que, quand les esclaves se sont servis de poison, ce n'a été le plus souvent que : 1° lorsque leurs maîtres, ou ce qui est encore plus ordinaire, lorsque les économes leur ont enlevé leurs femmes; 2° lorsque des habitants ayant conçu de la passion pour de jeunes négresses créoles, les mères de ces créatures se sont portées à détruire leurs maîtresses, dans la vue de se placer à la tête du ménage ; 3° lorsque, dans leurs amours, les nègres ont voulu se délivrer d'un rival ^. » D'autres fois, c'est le souci d'empêcher le partage de

1. Réflexions d'un habitant de Saint-Domingue sur l'état présent d© cette colonie, 1760 (A. M. C, Corr. gén., 2° série, carton XIV).

2. Mémoire de M. de Kerdisien-Trémais, 1780, composé au sujet dm procès instruit contre le sieur Cappé (A. M. C, Personnel E, doss. Cape, G^].

Thabitation où ils sont attachés, qui pousse au crime les esclaves. Ils empoisonnent ainsi sans pitié plusieurs des enfants de leur maître, pour éviter que son héritage soit morcelé et eux dispersés ou vendus. — « On regarde pareillement et avec assez d'apparence comme une des principales causes de cette malheureuse pratique, écrit l'intendant Lalanne, en 1 757, les libertés promises et trop prodiguées par les maîtres. Nos femmes créoles craindroient, en effet, de mourir avec la réputation de n'être pas riches, si elles ne donnoientpas des libertés. Le concubinage des maîtres avec leurs négresses esclaves annonce, d'autre part, la liberté à celles-ci. Ces libertés sont souvent remises aux dernières dispositions des maîtres et des maîtresses, et une pareille perspective peut conduire les esclaves à attenter à leur vie pour rapprocher l'époque de ces dispositions \ »

Chose curieuse, à leurs idées étroites et bornées les noirs sacrifient même très souvent leurs semblables. On voit des plantations oii les esclaves sont décimés par le poison. Pourquoi ? Parce que quelques nègres ont résolu de restreindre le nombre de ces esclaves, pour empêcher leurs maîtres d'entreprendre des manufactures où ils auraient trop de travail. Au cours d'un procès, l'on vit ainsi un esclave avouer avoir, dans ce but, empoisonné sa femme et un autre ses enfants, et une négresse accoucheuse déclarer avoir empoisonné tous les enfants par elle mis au monde depuis plusieurs années sur l'habitation^.

1. Lettre de M. de Laporte-Lalanne, du Port-au-Prince, 22 décembre 1737 (A. M. C, Gorr. gén., Saint-Domingue, C, vol. G).

2. Lettre adressée par un habitant au comte de Langeron, 6 juin 1763

Très souvent, fort heureusement, ces étranges attentats s'exercent non sur les personnes, mais seulement sur les bestiaux. On empoisonne alors le bétail d'une plantation pour nuire au maître et le ruiner ; l'empêclier encore d'étendre ses cultures ; mais quelquefois pour des motifs plus détournés : un maître annonce son départ prochain pour la France ; en vue d'ajourner ce départ qui doit les livrer aux duretés d'un économe, ou même simplement, — la chose est presque incroyable, — par affection envers un maître qu'ils voudraient conserver auprès d'eux, les esclaves empoisonnent bœufs, chevaux, mulets, et voilà le voyage ajourné *.

Parfois enfin les raisons de pareils crimes sont plus puériles encore : on voit des nègres et des négresses, employés dans les hôpitaux, empoisonner les soldats qu'on leur donne à soigner à seule fin de se débarrasser de ce travail^.

Pour en revenir à Macandal, ce qui fit donc son originalité, c'est d'avoir uni aux pratiques du marronnage les ravages du poison. A en croire certains documents, il aurait formé un plan de destruction des blancs par ce moyen. « Ses ordres, dit un document, dont j'ai déjà cité plusieurs extraits, ses ordres étoient sur ce point exécutés avec cette obéissance passive et aveugle où le Vieux de la Montagne avoit su amener tous ses disciples.

{Ibid., vol. CXV). — Parfois aussi, c'est pour détourner les soupçons que les nègres empoisonneurs empoisonnent leurs femmes, leurs maîtresses, leurs enfants. (Ducœurjoly, Manuel des habitants de Saint- Domingue, t. I, p. 30.)

1, Xavier Eyma, Les Peaux noires, p. 111-112.

2. Lettre de M. d'Estaing du 25 août 1769 (A. M. C, Corr., gén., Saint-Domingue, C' vol. GX).

Il envoyoit la mort à tous les maîtres ou toutes les maîtresses contre lesquels il avoit de petits ressentiments. Xi'esclave le plus attaché à son maître eût cru commettre an crime contre la Divinité, s'il eût apporté le moindre retard dans l'exécution de ses ordres, et s'il n'eût pas ^ardé le secret le plus religieux. Pendant plus de six ans, les blancs ignorèrent tous qu'il y eût un nègre marron aussi dangereux dans le sein de la colonie, à l'exception peut-être du maître qui l' avoit acheté et qui le regardoit probablement comme mort depuis longtemps dans les hois. Enfin ce nègre alloit exécuter son plan de destruciion, qu'il avoit suivi avec une constance et une habileté qu'on seroit presque tenté d'admirer. Le jour, l'heure étoient pris où tous les vases, qui contiennent l'eau de toutes les maisons de la ville du Cap, dévoient être empoisonnés. L'heure à laquelle il devoit surprendre avec sa troupe les blancs dans les angoisses des convulsions de la mort étoit indiquée; les capitaines, les lieutenants ■et sous-lieutenants de sa troupe étoient nommés : il avoit une liste exacte de tous les nègres qui dévoient de là le suivre pour se répandre ensuite dans la plaine, y massacrer tous les blancs ; il savoit les noms de tous ceux qu'il frouveroit de son parti dans chaque atelier; la colonie enfin alloit être anéantie, lorsque le hasard seul, un hasard qui lient du miracle, fit découvrir les projets de ce nègre ^ » 11 y a, peut-être, dans cet exposé dramatique des projets de Macandal un peu d'exagération, et je crois plus probable qu'il dirigea des vengeances particulières avec aine suite qui fit croire plus tard à un dessein général

1. Mémoire sur la création d'un corps de gens de couleur levé à Saint-Domingue, 1779 (A. M. C, Corr. gén., 2« série, carton XXIX).

LIÎ MONDE NOIR 247

(le destruction des blancs*. Ce qui pourrait le faire supposer, c'est que pendant son « marronnage », il périt, peut-être, autant de noirs que blancs, — 6.000 en trois ans, dit un texte daté de 1758 % — preuves que ces vengeances étaient bien inspirées parles mômes sentiments qui guidaient d'ordinaire leurs auteurs.

Dans tous les cas, lorsqu'on se saisit enfin de sa personne, en 1757, la colonie était terrorisée et la nouvelle de sa prise fut saluée par d'universelles actions de grâce. Il avait eu l'audace de se rendre sur l'habitation Dufresne, au Limbe, un jour de fête. « M. Duplessis, arpenteur, et M. Trévan, habitant, qui étoient sur cette habitation, instruits que Macandal y étoit caché, firent distribuer du tafia largement, de sorte que les nègres se saoulèrent et que Macandal lui-même fut bientôt ivre. On alla l'arrêter dans une case à nègres, à'oh on le conduisit à la maison principale, oii il fut mis dans une chambre qui étoit à l'un des bouts, les mains attachées par derrière. MM. Duplessis et Trévan donnèrent avis de cette capture au Gap, et convinrent qu'avec deux nègres ils garderoient alternativement Macandal, jusqu'à

1. Gomme je l'ai déjà dit plus haut, un pareil dessein ne paraît pas avoir été formé d'une façon sérieuse et raisonnée par les nègres. Un certain Médor, nègre empoisonneur, pris en 1757, fit seulement cette déclaration, conçue, il faut le reconnaître, en termes assez vagues : « Si les nègres, dit-il, commettent ces empoisonnements, c'est afin d'obtenir leur liberté et d'être plus tôt en état de s'habiller comme les blancs... Il y a aussi, ajouta-t-ii, un secret parmi eux qui ne tend qu'à faire périr la colonie, que les blancs ignorent et dont les nègres liûres sont la cause principale, faisant jouer tous ces ressorts pour augmenter leur nombre, afin d'être en état de faire face aux blancs en cas de besoin. » (Déclaration du nègre Médor, le 26 mars 1737, aux A. M. G., Gorr. gén., G% vol. Cil.)

2. Lettre de MM. Bart et Lalanne, du Port-au-Prince, 27 février 1758 {Ibid., Yoh CI).

ce qu'on vînt le prendre. Ils posèrent des pistolets sur la table. On s'endormit. Macandal, qui étoit parvenu à délier ses mains, peut-être avec le secours des deux nègres, ouvrit une fenêtre du pignon de la maison et se jeta à la savane. La brise de terre fraîchit et le vent agitant le crociiet de la fenêtre, ce bruit réveilla les dormeurs, et comme on ne retrouva plus Macandal, on se mit à sa poursuite. Heureusement, des chiens l'éventèrent et on le reprit bientôt ^ »

On se vengea cruellement sur lui de la terreur qu'il avait inspirée. Par arrêt du Conseil du Cap du 20 janvier 1758, il fut condamné à être brûlé vif. « Il avoit su persuader aux nègres qu'il étoit impossible aux blancs de le faire mourir dans le cas où ils se saisiroient de lui, et que le Créateur le changeroit en maringouin, aussitôt qu'il seroit près d'expirer, pour le faire reparoître ensuite plus terrible que jamais. Or, le hasard voulut que sur le bûcher son carcan fût mal attaché au poteau, de manière qu'il l'arracha lors des premiers tourments que le feu lui fit subir. Il n'en fallut pas davantage pour persuader à ceux de sa couleur que la prophétie étoit accomplie ; en sorte que les trois quarts des nègres sont encore pénétrés aujourd'hui de cette croyance, s'attendent à le voir revenir de jour à autre pour tenir ses promesses, et que le premier nègre marron qui osera se dire Macandal, peut mettre en péril une seconde fois la dépendance du Cap^ »

1. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques sur Saint-Domingue (A. M. C. F^ 136, p. 198).

2. Ibid., p. 438. — Cf. dans Corr. gén., 2" série, carton XXIX, le Mémoire sur la création d'un corps de gens de couleur, 1779, déjà cité.

Après Macandal, d'ailleurs, les empoisonnements ne cessèrent pas. « Le jour même marqué pour les plus grandes exécutions de ses complices, écrit un certain M. de Rochefort, en 17G0, on a vu des nègres cuisiniers empoisonner leurs maîtres et leurs convives'. » « Les fréquens supplices qu'ils voient subir à leurs semblables ne leur inspirent, en effet, aucune crainte », constate de même M. de Sézellan, et « il faut dire, ajoute-t-il, que ceux-ci endurent les plus cruels tourmens avec une constance sans égale, paraissant sur les échafauds et sur les bûchers avec une tranquillité et un courage féroces - » . Une chose sûre est qu'en 1760, — bien qu'on eût fait périr alors par le feu une quantité si prodigieuse de noirs qu'il y avait des habitants dont les ateliers en avaient été presque décimés , — le poison sévissait encore d'une façon aiguë à Saint-Domingue ; qu'en 1765, M. d'Estaing; en déplorait toujours la « fréquence » dans l'Ile' ; qu'en 1777, enfin, des poursuites faites contre le nègre Jacques amenaient la découverte d'une nouvelle affaire des poisons, moins terrible que celle de Macandal, mais qui prouvait que le g'oût de ces pratiques subsistait toujours*.

Elles sont d'ailleurs restées en usage jusqu'au xix® siècle dans nos colonies à esclaves, « où les nègres, écrit

■1. Mémoire de M. de Rochefort, 1760 {Ibid., carton SIV).

2. Lettre de M. de Sézellan, du Cap, le 7 juin 1763 {Ibid., carton XV).

3. Compte particulier de M. d'Estaing, au Cap, 27 mai 1765 [Ibid., carton XVII bis ).

4. Arrêt du Conseil qui condamne le nègre Jacques appartenant au sieur de Corbières à être brûlé vif pour avoir été trouvé porteur d'un bol d'arsenic, et avoir empoisonné plus de cent animaux à son maître depuis huit mois. (Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions, t. V, p. 805).

un auteur moderne, ont continué à employer le poison de toutes les manières, soit qu'il dût provoquer une mort violente et instantanée, soit qu'il dût produire diverses maladies très fréquentes sous le climat des Antilles et qui peuvent avoir une tout autre origine, soit enfin qu'il dût jeter dans la santé les perturbations les plus profondes et les plus étranges...

« L'arsenic, que le nègre se procure, on ne sait jamais comment, mais toujours en abondance, et qu'il introduit dans les boissons et dans les mets, les plantes vénéneuses, dont il sait le secret mieux que pas un toxicologue, lui servent à appliquer le poison dans ces diverses conditions.

« Par exemple, s'il s'agit de faire traîner et languir une victime, c'est dans les matelas, c'est dans l'oreiller, dans le traversin, que le nègre introduit certaines lierbes, dont il augmente la dose progressivement. Les émanations de ces herbes produisent les troubles les plus mystérieux ; quand le nègre veut arrêter l'effet du mal, il lui suffît de les enlever...

« Rarement, en effet, il applique le poison avec violence ; presque toujours, il pl^cède par petites doses. La mort ne doit venir que lentement, progressivement, avec des alternatives d'espérance et de suprême agonie. C'est quelquefois un raffinement de cruauté, une atroce joie, que se donne l'empoisonneur, d'assister aux souffrances et aux langueurs de sa victime. Souvent, aussi, un autre sentiment le pousse à agir de la sorte. Le nègre considère le poison comme un instrument chargé de manifester son pouvoir; conséquemment, les premières atteintes, dans sa pensée, doivent être un avertissement;

il compte sur les symptômes plus ou moins alarmants pour arrêter telle mesure, pour provoquer telle autre; il garde et veut laisser une espérance. Entre le premier et le second avertissement, il y a toujours une lacune. C'est le temps de la réflexion. Il récidive, quand il y a lutte contre lui et contre sa volonté...

« Le poison est ainsi l'arme offensive et défensive de l'esclave ^ »

Ces lignes écrites en plein xix* siècle prouvent que les choses n'avaient guère changé depuis les contemporains de Macandal.

Un autre mode de vengeance moins fréquent, mais presque aussi atroce et mystérieux que l'empoisonnement, est le fléau connu sous le nom de mal de mâchoire.

Celui-là s'attaque uniquement aux enfants nouveaunés durant les jours qui suivent immédiatement leur naissance. On prétend, mais peut-être sans preuves certaines, qu'au bout du onzième jour ils en sont quittes. Il se manifeste chez eux par une gêne et une difficulté incroyables dans les mouvements de la mâchoire, serrée bientôt au point qu'il est impossible aux malades de l'ouvrir ni de rien avaler, en sorte qu'ils ne tardent pas à mourir de faim.

A quoi attribuer un mal si singulier? Une chose à peu près sûre, — en dépit de l'avis de beaucoup de médecins, — est qu'il n'est pas naturel ^ qu'il n'atteint

i. Xavier Eyma. Les Peaux noires, p. 116, 179-180.

2. « Le mal de mâchoire, écrit cependant Ducœurjoly, créole de Saint-Domingue, le mal de mâchoire est une espèce de tétanos. Si dès les premiers jours de leur naissance les enfans reçoivent les impressions de l'air et du vent, si la chambre où ils sont est exposée à la

2o2 SAINT-DOMINGUE

jamais les enfants délivrés par les femmes blanches, et que les négresses accoucheuses seules le donnent aux nourrissons, ou les en préservent, à leur gré. Mais comment procèdent-elles? Ici tout est supposition. Par des maléfices, affirment naturellement certains ; par un ébranlement des centres nerveux, obtenu au moyen de tiraillements pratiqués sur le nombril ; par la rétention du méconium dans l'intestin de l'enfant; par la compression de la fontanelle, c'est-à-dire de la région où aboutissent sur le crâne la suture coronale et la suture sagittale ; par l'enfoncement d'une épingle à cet endroit dans le cerveau de l'enfant * ; par la luxation des os maxillaires, la dislocation de la mâchoire, disent enfin les plus près, paraît-il, de la vérité^.

Quelle qu'en soit l'explication, ce crime abominable cause à certains moments les ravages les plus épouvantables sur les plantations. On calcule qu'il fait mourir en moyenne près du tiers des nouveau-nés ^ Les causes en sont souvent personnelles à l'esclave qui le prémé-

fumée, à une trop grande chaleur, ou à trop de fraîcheur, ie mal se déclare aussitôt. Il commence par la mâchoire qui se raidit et se resserre, au point de ne pouvoir plus s'ouvrir pour prendre la mamelle; ensuite le cou, le dos et toutes les autres parties du corps se raidissent pareillement. » (Ducœurjoly, Manuel des habitants de Saint-Domi7igue, •1788, t. I, p. 50-51.)

1. Descourtilz. Voyage d'un naturaliste... à Saint-Domingue, Paris, 4809, 3 vol. in-8», t. 11, p. 179.

2. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques sur Saint-Domingue (A. M. C. F^ 136, p. 456, 521, et F^ 141, non paginé).

3. Peu avant 1789. une négresse arada, négresse de l'habitation Rossignol-Desdunes, au quartier de l'Artibonite, avoua avoir empoisonné ou tué de cette manière plus de soixante-dix enfants, « pour les arracher à l'esclavage ». C'est elle qui déclara qu'elle plongeait une épingle dans le cerveau de ces enfants par la fontanelle, pour leur causer le mal de mâchoire. (Descourtilz. Op. cit., t. Il, p. 183.)

dite. Une négresse, mariée à un nègre et infidèle a son mari, accepte de se débarrasser ainsi du fruit qu'elle porte, si elle pense surtout que la couleur de l'enfant peut déposer contre elle ; « elle le fait donc périr dès les premiers instants de la vie, où il est presque impossible déjuger par la couleur de l'enfant si c'est un nègre ou un mulâtre^ ». Mais le plus généralement, le mal de mâchoire, comme le poison, est le résultat d'une vengeance : vengeance de mauvais traitements, vengeance de la préférence accordée par le maître aune rivale, etc.. Dans ces divers cas, ou bien le maître est frappé dans ses affections, et ce sont ses propres enfants qui sont attaqués par le mal, ou bien dans ses intérêts, et c'est le croît de son troupeau d'esclaves qu'il voit décimer. Horribles menaces, certes, que celles qui planent ainsi perpétuellement, avec leur sombre aspect de mystère, sur ces blancs perdus en une île lointaine ! Terrible rançon de l'esclavage que celle payée ainsi chaque jour par tant de victimes ! Rançon pourtant qui n'est pas la seule. La considération des résultats matériels de l'esclavage ne doit pas faire oublier, en effet, les conséquences morales de ce môme esclavage sur notre race. Mais c'est en étudiant le caractère et les mœurs créoles que je dégagerai le mieux ces conséquences, et qu'après avoir exposé les misères et les tares du servage, j'en pourrai dire la détestable influence sur l'âme européenne,

4. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques sur Saint-Domingue (A. M. C, F^ 141, non paginé).

Page 1