CHAPITRE IV
En 1730, (( proscrit de son pays, à la suite d'une affaire d'honneur », un gentilhomme « de l'une des meilleures maisons du royaume », le comte de G***, débarquait à Saint-Domingue. Au contraire de tant d'autres, ce qui l'amenait là, c'était non point le désir de faire fortune, mais la simple curiosité : arrivé à La Rochelle avec l'intention de gagner le nouveau monde, il y avait trouvé un navire en partance pour Saint-Domingue. Vainement lui avait-on représenté que « le climat brûlant de cette colonie étoit funeste à la plus grande partie des personnes qui y passoient, qu'il en mouroit au moins les trois quarts », il ne s'était point laissé « ébranler par le pathétique de tels discours », et quarante jours après abordait au Cap-Français.
Le récit du séjour à Saint-Domingue de ce voyageur nous a été conservé. Il est, sans aucun doute, assez satirique ; mais infiniment pittoresque et coloré, aussi, il nous dépeint de façon inimitable la vie et le monde de la colonie vers le milieu du xviii'' siècle. Aucune analyse
n'en devant rendre le charme piquant, je préfère en donner une longue citation. Après l'avoir lue, personne, je restime, ne s'en plaindrai
AussiLùt que nous eûmes mouillé dans le port du Cap, écrit donc le comte de G***, je me fis mettre à terre et descendis à une espèce d'auberge où l'on donnait à manger à difîérentes personnes de la ville, qui commencèrent à ne pas me donner une grande idée du pays. On me questionna beaucoup sur les nouvelles d'Europe, dont on est fort avide. Je m'aperçus bientôt qu'on en voulait savoir plus que moi qui arrivais de France et que l'on raisonnait de tout d'une manière particulière. Je pris d'abord mon parti, méprisai ces prétendus politiques et gardai un profond silence.
Un généreux armateur de La Rochelle m'avait donné une lettre pour un riche habitant du pays, auquel il avait autrefois rendu des services importants. J'étais recommandé d'une façon particulière. On ne disait point mon véritable nom, ni quelle était ma famille, mais que j'appartenais à une maison distinguée et que la fureur de voyager me conduisait en Amérique.
L'homme à qui s'adressait cette lettren'était point au Cap; il résidait sur son habitation éloignée de la ville d'environ quatre lieues. Je pris le parti de la lui faire tenir et je ne tardai point à en voir les effets. Deux jours après je vis arriver un homme en habit de velours noir, quoiqu'il fit une extrême chaleur. Entendant qu'il me désignait sous le nom que j'avais
1. Cette relation de voyage a été publiée dans Kougaret. Voyages intéressans dans difféi'enies colonies, Paris, 1787, in-S», p. 85 à 170, sous le titre de Voyage du comte de C*** à Saint-Domingue en 1730, date qui doit être celle du départ, car on verra qu'il est fait allusion dans le récit à des faits arrivés en 1736. Les pièces ou documents relatifs à Saint- Domingue et publiés par Nougaret sont dits être tirés en général des papiers de M. Bourgeois, secrétaire de la Société d'agriculture du Cap- Français. Je ne sais si c'est le cas pour le Voyage du comte de C"*. Ce voyage ne semble pas, du moins, avoir été un simple amusement littéraire, mais paraît bien avoir été vécu ainsi qu'on pourra s'en rendre compte.
pris, je m'avançai pour le recevoir. Cet homme me sauta au cou, en m'accablant de tant de démonstrations d'amitié que j'en fus déconcerté. J'examinai ses traits sans rien dire, cherchant à les démêler, parce que je croyais que ce fût quelqu'un de ma connaissance. Mais il me tira de peine en m'apprenant qu'il était celui pour qui j'avais apporté une lettre de France, que je lui étais recommandé par un ami pour lequel il sacrifierait ses biens et sa vie, qu'il lui avait trop d'obligations pour en faire moins et que j'en augmentais le nombre. Je voulus répondre à ce qu'il y avait pour moi dans ce compliment, mais, sans m'en donner le temps, mon homme reprenant la parole, dit qu'il fallait sortir de l'auberge et venir prendre un appartement chez lui, qu'il ferait en sorte que je m'y trouvasse mieux, et sans me donner encore le temps de lui répondre, il ordonna à deux nègres qui le suivaient de s'emparer de mes malles et de les transporter dans sa maison. J'eus beau le remercier de ses offres, insister sur ma demeure à l'auberge qui n'empêcherait pas que je le visse le plus souvent qu'il serait possible, et me retrancher même sur l'incommodité que je lui causerais, il fallut malgré moi obéir et me laisser enlever.
J'avoue que le procédé de cet homme, quelque rudesse qu'il eût dans ses manières, me frappa et que j'en conclus qu'il y avait au moins de la franchise dans le pays, s'il manquait de cette politesse qui est le fruit de l'éducation. J'en ai depuis été désabusé.
Mon homme ne m'eut pas plus tôt conduit chez lui que, redoublant ses civilités, il me dit que je pouvais désormais regarder sa maison comme la mienne, qu'il voulait que j'y fusse le maître et qu'il me priait de disposer librement de tout ce qui lui appartenait.
Cette maison avait quelque chose de singulier; elle était de bois ou de palissades, à l'ancienne mode du pays. Les meubles, loin d'en être somptueux, suivant l'idée de richesse qu'on m'avait fait concevoir du maître, ne consistaient que dans quelques mauvais lits de grosse indienne, avec huit ou dix
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chaises depaille, une La!)lc ficinlc à la hollandaise, et un miroir de toilette suspendu à la cloison de chaque chambre. On aurait assurément eu tort de trouver do la supcrfluité dans cet ameublement. Mon homme, qui entrevit apparemment ma surprise, s'excusa d'être si mal logé sur ce qu'il ne venait, disait-il, que fort peu h la ville, que ceux qui, comme lui, demeuraient à la plaine en usaient de la sorte et qu'il m'offrirait demeure plus gracieuse et plus commode sur son habitation, qu'il était venu dans le dessein de m'y amener, et sans attendre ma réponse, il appela ses nègres, leur commanda d'un ton impérieux d'atteler sa chaise et m'y fit monter.
Toutes ces manières ne servaient qu'à redoubler mon étonnement. Je les trouvais si différentes du ton de la bonne compagnie qu'en vérité je ne savais comment y répondre. Cependant, comme j'ai toujours su me conformer aux divers caractères des gens avec qui j'ai été forcé de vivre, j'eus d'abord pris mon parti, et je résolus de m'accommoder des politesses américaines, y en eût-il encore de plus étranges que celles dont je venais d'être le sujet.
Nous roulions dans une chaise à quatre chevaux; l'équipage me parut assez leste ; on ne court pas plus vite en France par la poste. Mon homme me faisait remarquer toutes les habitations qui se rencontraient sur la route, il m'en détaillait les richesses comme si j'y eusse dû prendre quelque intérêt, me nommait les propriétaires, m'apprenait leurs vie et mœurs, m'instruisait de l'époque de leur fortune, et tirant quelquefois sur leur naissance, il souriait malignenaent d'une origine souvent obscure. On eût dit, à l'entendre parler ainsi, qu'il sortait au moins d'une famille d'honnêtes bourgeois. Mais j'ai su depuis qu'il était encore moins que les gens qu'il paraissait tant mépriser.
Avant d'être arrivé, mon parleur éternel avait eu l'indiscrétion de m'informer de toute la chronique scandaleuse de son quartier; hommes, femmes, jusqu'au curé de la paroisse, tout avait été l'objet de sa médisance et peut-être de sa calomnie. Il finit par m'étaler ses richesses. Son revenu était
immense. Il possédait deux magnifiques sucreries qui rapportaient chacune plus de 80.000 livres de rentes. Enfin il se proposait d'aller bientôt jouir du fruit de ses travaux et de repasser en France, pour s'y voir dans la considération que sa fortune méritait. Il commençait d'entamer l'éloge de sa famille lorsque la chaise s'arrêta. Une autre chaise, qui venait devant nous et que n'avait point aperçu l'impitoyable narrateur, trop occupé à m'entretenir de choses pour moi si indifférentes, lui fit regarder précipitamment ce que se pouvait être. Je vis tout d'un coup son visage s'enflammer de colère. Lui ayant demandé la cause de son extrême agitation, il m'apprit, d'une voix entrecoupée et presque suffoquée, que celui qui passait dans cette chaise était un homme de néant et qu'il lui était extrêmement sensible que son cocher se fût arrêté pour un tel personnage, qu'un homme comme lui n'était point fait pour céder le pas à un petit habitant, un colon de deux jours. Ensuite, haussant la voix, pour être entendu de son nègre cocher, il promit à ce misérable deux cents coups de fouet, pour l'avoir, dit-il, compromis.
Cette scène me parut si risible que je faillis éclater aux yeux de mon parvenu. M'étant fait violence, je tâchai à le calmer, en lui représentant qu'il s'emportait à tort, que les chemins étant publics et royaux, ce qui venait d'arriver ne pouvait tirer à conséquence. Je ne sais si mon homme connut l'ironie dont j'avais assaisonné ma remontrance, ou s'il se trouva flatté de l'espèce de réparation que je venais de lui faire pour son cocher, mais il reprit ses sens, et comme il alloit recommencer sa narration, nous arrivâmes à la barrière de son palais.
Je m'étais figuré tout autre chose que ce que je vis. Je ne fus pas peu surpris à l'aspect des bâtimens qui se présentèrent. Au milieu d'une prairie aride et qui ressemblait assez aux sables brûlans de la Lybie s'offrait une maison en bois et sans étage, encore plus mal bâtie que celle où mon hôte m'avait mené au Cap. La plus grande partie était couverte de paille, le reste l'était d'aissantes, qui sont des petits mor-
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ceaux de bois que l'on emploie au lieu d'ardoises, fort chères dans le pays, parce qu'on est obligé de les faire venirde France. Une longue galerie pavée de carreaux rouges régnait sur toute la façade de la maison, c'est-à-dire de ce qui me parut le logement du maître, et formait une espèce de terrasse. J'aperçus sur la droite et sur la gauche quelques autres mauvais bdtimcns détachés, de l'un desquels je voyais sortir de la fumée, ce qui me fit juger que ce devait être la cuisine.
Mon riche bourgeois me prit par la main et m'introduisit dans ses appartements. Ils étaient tant soit peu mieux meublés que ceux qui me l'avaient paru si mal au Gap. « Oii est Madame, s'écria-t-il d'un ton bruyant ? Qu'elle vienne recevoir notre hôte et lui faire l'accueil qu'il mérite ! » Marchant ensuite devant moi, en me tirant toujours rudement par le bras : « Entrez, dit-il, mon cher ami, je vais vous présenter à la compagne des jours heureux dont le Ciel me fait jouir. Elle n'est pas jeune, mais j'en suis dédommagé par bien d'autres qualités ; je lui dois mon opulence, et jamais nous n'avons eu ensemble le plus petit démêlé, quoique je sois un compère d'une humeur un peu revêche. Vous en allez être reçu d'une manière qui vous fera beaucoup de plaisir. »
Peu touché des politesses de mon conducteur, aux façons duquel j'étais à peu près fait, je le suivais d'assez mauvaise grâce. Nous entrâmes dans une chambre ornée d'une tapisserie de toile, sur laquelle on avait barbouillé quelques situations du roman de don Quichotte. La maîtresse du logis, presque sexagénaire, était étendue sur un vieux canapé. « Ah ! mon cher petit époux, vous voilà, dit cette femme d'une voix glapissante. Vous m'avez bien fait attendre ! »
Le mari s'excusa de son mieux, et pendant ce temps, je me tenais debout avec lui, très embarrassé de ma contenance, tandis que la bonne dame ne daignait seulement pas m'honorer d'un regard. Après quelques autres propos entre eux sur ce qui s'était passé dans l'habitation durant la courte absence du maître, celui-ci s'avisa enfin de me faire remarquer à sa tendre moitié, à qui il dit : « Voici monsieur le
Chevalier, Madame, qui vient nous visiter ; faites-lui politesse et l'engagez de s'asseoir, en attendant qu'on se mette à table. » Alors ma digne hôtesse relève négligemment la tête me saluant d'un air de protection : « Soyez, dit-elle, Monsieur, le bien arrivé ! Nous tâcherons de vous faire oublier la fatigue de votre traversée. C'est un triste séjour qu'un navire, quand on n'y est point accoutumé. » Je m'approchai pour lui faire ma révérence. La dame se leva enfin, et me faisant placer à côté d'elle : « Je veux, monsieur le Chevalier, me dit-elle, en souriant d'une façon maussade, avoir la gloire de vous établir. Vous ne pouviez tomber en de meilleures mains. J'ai votre fait, et vous serez dans peu un gros habitant. Tous les gens qui, comme vous, viennent ici pour épouser nos veuves sont quelquefois bien des années sans parvenir à ce but et souvent encore rencontrent mal, dupés parle faux éclat dont on sait les éblouir. Mais je réponds du bonheur qui vous attend et suis caution de vous bien marier. »
Ce compliment, auquel je ne pouvais être préparé, mit le comble à mon étonnement. Je sentis que la bonne dame me prenait pour un de ces aventuriers qui, en effet, ne passent dans les colonies que pour y rétablir leur fortune délabrée à à la faveur d'un mariage. L'indignation m'allait dicter une réponse conforme au langage qu'elle m'avait tenu, lorsqu'une négresse vint avertir que le dîner était servi. Le mari et la femme se levèrent brusquement. Je fus contraint de les suivre, ce qui suspendit en moi la résolution de faire connaître durement a cette femme qu'elle se trompait sur mon compte et que je n'étais rien moins que ce qu'elle pensait. Je me suis depuis diverti de cette idée d'établissement. On verra dans la suite quel était l'objet que me destinait ma bienveillante hôtesse.
La conversation de la table répondit parfaitement à ce que l'avais vu jusque-là. Mon hôte, me remettant sur la voie de ses richesses, m'en fit un nouvel étalage, regardant, à chaque période, un homme assis avec nous, chargé de la conduite de son bien, principal domestique qu'on nomme dans le pays
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un économe. Il lui faisait confirmer lout ce qu'il disait. « Je puis devoir 3 à 400.000 livres ; mais je compte n'avoir pas dans trois ans un sou do dettes, car mon revenu augmente tous les jours, et j'espère que l'année où nous sommes ne se passera point que je ne fasse cent mil écus. N'est-ce pas, monsieur Duplessis, que je n'avance rien de trop ? » M. Daplessis l'approuvait parun signe de tête, mais j'observai que la complaisance agissait un peu sur l'homme aux gages. De là, mon millionnaire, sautant à dévastes projets, me fit confidence qu'il voulait combler sa postérité d'honneurs et de richesses. « Je passerai, dit-il, en France, j'y achèterai pour moi une charge de secrétaire du Roi, et pour mon fils aîné, qui étudie actuellement en droit à Paris, une charge de conseiller au Parlement ; pour mon cadet, que l'on me marque avoir du goût pour le service, je tâcherai de le pourvoir d'un régiment. Quant à ma fille, je lui chercherai un parti sortable dans quelque maison distinguée par le rang et la naissance, mais mal traitée de la fortune. C'est dans cette vue que je fais donner à ma petite Ursule une éducation de princesse, et que je la tiens dans un couvent de filles de condition. Et qu'en dites- vous, monsieur le Chevalier "? Se plaindra-t-on après cela que je n'ai pas su faire usage du bien que le Ciel m'a départi ? L'ambition est louable, et personne n'en a plus que moi. » Je me tirai d'affaire par un lieu commun, en lui disant que l'ambition caractérisait les grands hommes.
Tant de sottises furent débitées avec un air de satisfaction que partageaient également le mari et la femme. On lisait sur leurs visages qu'ils étaient persuadés de toutes ces sornettes, que ce n'était point de ce jour qu'ils en concevaient la frivole espérance. L'économe, en se levant de table, me jeta un regard qui me fit comprendre qu'il se moquait de leurs folies, dont je n'avais pas été un moment la dupe.
Ce que je viens de raconter est l'histoire naturelle de ce qui se passe chez beaucoup d'habitans de Saint-Domingue. Il n'y a de différence entre eux que du plus au moins.
Avant de sortir de table, on apporta le café, qui me four-
nit l'occasion d'être témoin d'une scène plaisante. L'union de nos deux tendres époux en fut altérée un instant. La négresse qui servit le café ne s'était point aperçue qu'il y eût une des tasses malpropre. Le hasard voulut qu'elle tombât en partagea sa maîtresse. Aussitôt les exclamations commencèrent, les injures suivirent, les soufflets semirent delapartieet l'on promit cent coups de fouet à cette malheureuse. Le mari ayant entrepris de l'excuser, la femme s'emporte^ crie qu'elle n'était pas surprise que Monsieur prît le parti d'une coquine, puisqu'il lui donne souvent la préférence sur elle, mais qu'elle saura bien trouver le moj^en de s'en défaire et ùter de sa maison ce fréquent sujet de dispute, qu'il est honteux à un homme, dont elle a fait la fortune, de l'en récompenser si mal, qu'elle n'est point encore si défigurée pour qu'on soit excusable de s'éloigner d'elle, qu'elle est enfin lasse des déportemens de Monsieur, et que toutes les négresses qui contribuent à la rendre malheureuse seront autant de victimes dévouées àson juste ressentiment. Le mari, s'emportant à son tour, ne demeura point en reste avec sa chère moitié. Les choses en vinrent à cette extrémité, que je fus obligé de me mettre entre eux. Mes soins ne furent pas sans succès ; on se . rendit, de part et d'autre, aux raisons que j'alléguai pour rétablir la paix dans le ménage.
Je fus trois semaines sans sortir de cette habitation. L'ennui m'en aurait chassé plus tôt, si je ne m'étais fait un amusement. La lecture m'occupait la plus grande partie de la journée : le reste se passait avoir travailler les nègres et à visiter la sucrerie. J'en étudiai la conduite et je puis me flatter que, si j'avais continué à m'y livrer, je serais devenu dans peu un fort bon habitant.
De tout ce qui se passa chez mon hôte, pendant le séjour que je fis chez lui, rien ne me le fit tant connaître que ce que je vais raconter. Quelques-uns de ses amis étant venus lui demander sa soupe, un jour de dimanche, il fut question de jouer après le dîner. On proposa'un piquet à écrire ; la partie fut assez forte; j'y perdis 400 livres. Je n'avais que de l'argent
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de France. iMon homme, pour paraître généreux, s'opposa h, ce que Je payasse en cetLc monnaie, et m'allant chercher une somme assez considérable, il me pressa de l'accepter, en disant qu'il fallait garder mon argent comme une ressource dans le besoin. Je le remerciai inutilement; il fallut prendre, malgré moi, de quoi payer la perte que je venais de faire... Mais je ne lui eusse pas été si reconnaissant... si j'eusse été informé qu'avant de venir me prendre à l'auberge du Gap, il avait passé chez le capitaine de mon navire, qui lui avoit appris que j'avais des fonds dans son magasin, sur lesquels il jota dès lors son dévolu... et dont il m'extorqua bientôt 10.000 livres...
Dès que j'eus fait ce premier pas, mon ami prétendu revint bientôt à la charge, pour m'arracher de l'argent, et, à diverses reprises, il me tira une somme de 20.000 livres, qui jointes aux 10.000 autres, formait un capital de 10.000 écus, que j'ai eu bien de la peine à rattraper...
Cependant, il s'était écoulé plus d'un mois sans que j'eusse cherché à me répandre dans le quartier. Les visites de devoir n'avoient pas été moins négligées. Mon hôte me fit comprendre la nécessité de ne pas manquer plus longtemps à cette obligation dans un pays où l'on est plus jaloux qu'ailleurs de ces sortes d'hommages...
Le jour pris pour rendre visite au gouverneur, nous nous rendîmes au Gap. Ge général nous retint à dîner, et j'eus tout lieu d'y exercer mon humeur philosophique. Un bizarre assortiment de convives, en hommes et en femmes, offrit une ample matière à mon instruction sur le chapitre des mœurs américaines...
Le carnaval commençait alors, et avec lui toutes les folies rassemblées de tous les endroits de l'univers, et à la plupart desquelles une police bien réglée aurait certainement mis un frein. Ce qu'il y a de plus capable d'étonner, elles étaient autorisées par la présence des personnes qui auraient dû les réprimer. J'ai vu en plein jour courir dans les rues du Gap des masques de tout sexe et de toutes conditions. Le zèle des
missionnaires s'élevait en vain contre de pareils désordres, dont ces sortes de mascarades n'étaient pas toujours les plus grands... Vers 1730, au sujet d'un particulier que l'on voulait bafouer, les acteurs d'une mascarade extravagante copièrent les habillements des prêtres et les cérémonies de l'Église; les longues robes qu'ils portaient avec un cierge à la main, le lugubre qu'ils affectaient, tout représentait un enterrement dans les formes. Un jeu immodéré accompagnait ces divertissemens qui ne sauraient être pour des gens sages.
Je passai tristement mon carnaval, malgré la foule des prétendus plaisirs, où j'étais sans cesse invité, car on fait bientôt connaissance dans ces pays d'une liberté entière. J'avais d'ailleurs assez souvent à conduire mon hôtesse, qui aimait un peu les plaisirs bruyants. Elle était venue à la ville pour en jouir sans exception. Je ne pouvais honnêtement me dispenser de l'accompagner. J'observai que ma complaisance flattait sa vanité; jeune et d'une figure à lui faire honneur, elle ne paraissait pas fâchée qu'on se persuadât qu'elle eût fait ma conquête. Si elle n'en convenait point ouvertement, elle ne le niait pas tout à fait.
Le carême vint enfin et me séquestra de ces plaisirs tumultueux qui n'étoient nullement de mon goût. Nous repartîmes pour l'habitation... où je confiai alors à mon hôte le projet de visiter attentivement tous les quartiers de la dépendance... J'étais bien aise de voir comme tous les habitans vivaient, d'examiner leurs mœurs particulières et de les aller déterrer jusque dans l'intérieur de leur domestique... Pour expliquer ma curiosité à mon hôte, j'allai jusqu'à cet excès de témérité que de me donner les airs d'un savant qui voyageait pour profiter des trésors dont la nature enrichissait diversement les différentes contrées de la région.
Soit que l'habitant, ignorant au dernier point, voulût tirer vanité de la confidence que je lui avais faite, et qu'il devait au hasard, soit qu'il agît par un véritable zèle, il m'eut bientôt prôné de façon qu'on me recevait partout comme un homme plein de connaissances utiles, qui sacrifiait le repos
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de ses jours à en acquérir encore davantage... Dès que j'arrivais dans une habitation, on ne manquait jamais de m'indiquer les lieux oli il pouvait y avoir quelque récolte de plantes ou de coquillages à faire, souvent sans que je le demandasse. Un jour, me trouvant dans le quartier de Fort-Dauphin, chez un habitant, il s'y rencontra un médecin du Gap. Un lui parla de moi et l'on me donna de lui à peu près les mêmes idées. Cet homme se disait correspondant de l'iVcadémic des sciences, chargé d'envoyer au Jardin royal toutes les plantes rares qu'il découvrirait, et par-dessus cela, ajoutait-il, il travaillait depuis plusieurs années à l'histoire naturelle de Saint-Domingue. Il n'en fallait pas tant pour le faire regarder comme un savant de premier ordre. Je ne me dissimulai point le péril d'entrer en lice contre un pareil adversaire, avec lequel je me doutais bien qu'on me mettrait aux prises. Je me résolus pourtant, et avec raison, à payer d'effronterie, et en effet, dès les premiers assauts, je reconnus à qui j'avais affaire : beaucoup de présomption et peu de savoir composait tout le mérite du docteur, et je n'eus pas de peine aie battre en ruine... Et cette dispute scientifique me valut, outre ma réputation de savant, celle de médecin... On vint dès lors me consulter, comme si j'avais été un Chirac ou un Boerhave.
Je ne séjournai guère sur l'habitation où je venais d'avoir ma querelle avec le docteur. Le propriétaire, qui m'y avait accueilli, m'avait prêté une fort jolie chaise à une place attelée de quatre bons chevaux et je parcourais la plaine, logeant tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Je dois dire a la louange des habitans de Saint-Domingue qu'ils aiment beaucoup àpratiquer l'hospitalité ; ils se font un plaisir de recevoir tout le monde. Peut-être qu'ayant trouvé cet usage établi par les premiers colons, dont la simplicité et la candeur rendaient tout commun parmi eux, ont-ils pensé qu'il étoit de leur honneur de conserver cette ancienne coutume. Quoi qu'il en soit du motif, on ne voit point d'auberges dans la campagne, et l'on peut hardiment se réfugier dans la première maison, cer-
tain d'y être bien reçu; c'est à qui traitera le mieux.. Il règne là-dessus entre les habitants une e'mulation admirable ; peutêtre même la politesse à cet égard est-elle portée à l'excès. Il est tel habitant de chez qui il faut s'arracher avec violence, ou partir sans prendre congé. Si l'on vient à tomber malade, on est soigné avec des attentions, pour lesquelles l'homme le plus ingrat ne saurait manquer de reconnaissance.
Il y avait près d'un mois que j'étais absent de chez M. Carlin (je nommerai ainsi mon ancien hôte), lorsqu'il me déterra à plus de six lieues de son quartier. C'était pour recourir à ma bourse. Un navire venait de mouiller au Giip chargé de nègres; mon homme en voulait acheter douze;... il me demanda G 000 francs que je lui prêtai, et j'allai avec lui au Cap...
Je ne sais si mon hôte, pour s'acquitter envers moi, n'avait pas concerté avec sa chaste épouse une entrevue qui m'attendait à notre retour ; mais je trouvai alors sur son habitation l'objet flatteur d'un établissement qui devait m'enrichir et contribuer tout ensemble au bonheur de mes jours. On m'avait assez souvent entretenu de ces belles et magnifiques espérances. J'en avais badiné, mais sans avoir encore vu la charmante moitié destinée à faire ma félicité. Un génie malin s'était toujours opposé à ce que j'eusse cette satisfaction.
L'instant heureux, où je devais contempler tant de charmes, arriva enfin, lorsque je m'y attendais le moins. Une faveur du ciel si singulière aurait dû me pénétrer de la plus vive reconnaissance. Dès que j'entrai dans la salle, mon hôtesse s'empressa de venir au-devant de moi, pour m'annoncer une aussi bonne nouvelle, et, me prenant par la main, voulut avoir la gloire de me présenter la première à son amie. Elle était danssachambre,occupéeà rajusterdesappàts assurémentplus que flétris. Cette beauté, d'au moins soixante-dix ans, me reçut a sa toilette comme le lieu le plus redoutable. Il pouvait être environ huit heures du matin, parce que nous étions partis du Cap de très bonne heure, pour profiter de la fraîcheur; je
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saisis cette circonstance, pour rejeter mon indiscrétion sur ma conductrice qui s'en chargea volontiers et qui, me faisant asseoir à côté do sa respectable amie, prononça que nous étions tout excusés, d'un ton à faire comprendre qu'elle avait auparavant obtenu le consentement de la jeune veuve.
Qu'on juge par son ^portrait du péril où ma liberté fut exposée. Un visage proportionné à une taille colossale ne recelait pas les roses ni les lys; il n'y restait que le jaune de ces derniers, les roses s'étaient changées en écarlate qui faisait la bordure de deux yeux très petits. Un nez long d'une aune et recourbé au-dessous paraissait avoir dessein de se réunir à un menton pointu qui, de son côté, s'efforçait de l'atteindre; mais une bouche énorme empêchait cette tendre union.
Résolu de me divertir aux dépens de cette vieille amoureuse, je feignis de concevoir pour elle une passion subite, et lui fis tout de suite une tendre déclaration, en présence de notre commune bienfaitrice. On se persuade aisément ce que l'on désire; l'une et l'autre donnèrent dans le panneau, en sorte que, dans moins d'un quart d'heure, nous nous entretenions tous trois des articles du contrat, de l'espoir d'une nombreuse postérité et du plaisir de passer la plume par le bec aux collatéraux de la dame. M. Carlin, étant venu se mêler à la conversation, nous félicita tous deux, et pour nous en témoigner sa joie, il ne voulait pas, dit-il, que les noces se fissent ailleurs que dans sa maison.
L'heure du dîner vint; il ne fut question durant le repas que des grands biens dont j'allais être possesseur; on me les détailla. Je remarquai que mon hôte et sa chère moitié s'applaudissaient de pouvoir passer pour les auteurs de ma future opulence. 11 n'y a aucun lieu de douter que leur intérêt ne fût le principal mobile de la bonne action qu'ils se proposaient. En effet il était facile d'imaginer que je serais reconnaissant du service et que je ne les presserais point par conséquent sur le remboursement de l'argent qu'ils me devaient. Peut-être aussi se comptaient-ils après cela plus en droit de
m'en emprunter encore, et me croyaient-ils plus obligé de ne leur en point refuser.
Quand nous fûmes hors de table, ma vieille, que l'idée de cesser encore une fois d'être veuve rendait beaucoup plus babillarde, entreprit de nie conter l'histoire de sa vie. Je devais être le quatrième de ses maris. Son impatience était trop marquée pour que je ne m'aperçusse pas qu'elle souhaitait que je prévinsse la conclusion de notre mariage. La prière qu'elle fit à son amie de nous laisser seuls, celle-ci qui entrant dans ses vues se montra commode au point de fermer la porte sur nous, tout me disait que je ferais sonner l'heure du berger quand il me plairait. Mais je n'en fus certainement pas tenté. Ma sagesse aurait dû lui faire prendre de moi une impression désavantageuse ; cependant il ne parut point que cela eût rien changé dans ses projets d'établissement.
Sa chaise étant arrivée comme nous étions enfermés, l'amie poussa sa complaisance jusqu'à ne point l'avertir qu'au bout d'un certain temps. Lorsqu'elle crut pouvoir entrer, elle fit un bruit à la porte qui ne permit plus de douter de son intention en nous renfermant.
Dès que l'amie eût paru dans sa chambre, ma future se leva de dessus le sopha où elle s'était prudemment assise, et me laissant avec la confusion qu'elle croyait que je dusse avoir, elles partirent toutes deux comme un éclair. Je les suivis de loin pour achever de me donner la comédie. L'ardeur du soleil ne les empêcha pas de traverser le jardin et de se rendre dans une allée à son extrémité. Elles marchaient d'une telle vitesse qu'il me fut impossible d'y arriver aussitôt qu'elles. Mais j'aperçus que mon amante gesticulait beaucoup en parlant. J'aurais bien voulu pouvoir entendre ce qui se disait. Quelque grave que fût l'accusation, mon hôtesse parvint sans doute à me justifier, car je vis en les rejoignant qu'on ne pensait plus au passé. On me reçut commeje n'avais pas sujet de m'y attendre, puisqu'on me prit de partet d'autre sous le bras et que je fus convié à dîner chez l'amante décrépite pour le dimanche suivant. Un si grand excès de bonté
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ne produisit pas louLcfois l'crrcl que les deux dûmes en avaient peut-être espéré.
J'od'ris d'aecompagncr ma future prétendue, non dans l'intention d'effacer ma faute, mais de l'aggraver encore, s'il était possible. Heureusement qu'un retour de modestie ne lui permit point d'y consentir. Elle partit seule, en me répétant que nous nous verrions chez elle, que tout se terminerait à notre mutuelle satisfaction.
Le mari et la femme, celle-ci surtout, me parlèrent beaucoup, pendant tout le souper, delà préférence que j'avais sur une multitude de rivaux, et revenant toujours à leur but, ils me répétaient sans relâche que c'était le fruit de la confiance aveug-le qu'on avait eue en leurs conseils. Je les remerciai, mais d'un air qui aurait dû leur faire comprendre que, si la chose manquait, cela viendrait plus de moi que de leur amie.
Le dimanche arriva. Nous partîmes tous trois pour l'habitation qui devait être à moi quand je le voudrais. Elle est à environ une lieue de celle de M. Carlin. J'en trouvai les bâtimens bien mieux ordonnés que les siens; le dedans môme avait un coup d'œii plus riant. 11 y régnait un air de propreté qui me fit plaisir et sur lequel je complimentai ma future épouse en l'abordant. Elle avait ce jour-là encore plus mauvaise grâce que la première fois. Son ajustement recherché ajoutait au ridicule de sa personne...
Elle avait eu soin de prier une compagnie nombreuse pour assister à la fête dont j'étais le héros. Il me sembla que personne n'ignorait mes prétendus engagemens avec la maîtresse du logis, car je n'eusse point reçu tant decomplimens, si l'on ne m'avait pas regardé comme devant être le maître de la maison. Il est vrai que la manière dont elle se comporta était bien propre à ouvrir les yeux de tout le monde. Elle n'avait d'attentions que pour moi. Placé à son côté, j'étais servi le premier, elle couvrait mon assiette des meilleurs morceaux, et deux nègres qu'elle avait mis derrière ma chaise faillirent à recevoir 500 coups de fouet, qui leur furent promis, pour avoir disparu un moment. Il fallut que j'intercédasse pour
eux ; leur grâce me fut accordée d'un air qui montrait assez combien la maîtresse me donnait d'empire sur elle.
On sortit de table et l'on se mit presqu'aussitût à jouer au lansquenet. Ce fut pour lors que ma future fit les plus grandes sottises. Je tirai de l'argent de ma poche, mais elle s'y opposa, disant que c'était à elle de faire tous les frais; prenant ensuite une poignée de doubles escalins, elle dit qu'elle mettait à la réjouissance pour un nouveau ménage. Ses fonds ayant prospéré entre mes mains, je voulus les lui remettre avec le profit, lorsque le jeu fut fini. Elle le refusa et, adressant la parole à la compagnie, elle demanda si un pareil économe ne méritait pas qu'on lui confiât encore davantage. Je me vis contraint de jeterxet argent, en présence des spectateurs, dans le tiroir d'une commode qui se trouva ouvert.
La belle personne qu'on me destinait avait grande envie do connaître tout mon mérite, avant de me livrer imprudemment son cœur et sa main. On a vu que je m'étais refusé à l'épreuve qu'elle voulait faire de ma personne. Mais elle n'était point femme à se rebuter. Je lui avais mal fait ma cour la première fois. Quand tout le monde se fut retiré, elle résolut de me mettre à même de réparer ma prétendue faute... mais au bout de peu de temps je lui souhaitai le bonsoir et j'allai me mettre dans mon lit, où je ne fus pas longtemps à m'endormir.
Je me doutais bien qu'un mépris si marqué (car ma sagesse ne pouvait être interprétée autrement) m'attirerait la haine de celle qui avait sujet de s'en plaindre. Elle se leva dès que le jour parut, pour aller sans doute instruire mon procès avec son amie. Il fut apparemment arrêté entre elles que j'étais indigne de l'honneur qu'on me voulait faire. Car lorsqu'étant habillé, je courus m'amuser à la fureur que j'avois excitée, les deux amies, qui étaient assises dans un coin de la salle, se levèrent, en me voyant, et il ne me fut pas difficile de reconnaître qu'on n'avait plus pour moi les mêmes sentimens. Je ne pus arracher une seule parole à ma future, qui nous quitta, un instant après, sous le prétexte d'aller donner quelques
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ordres. Dès que je fus seul avec M"'" Carlin, je la priai de me dire d'où pouvait provenir un ehangeinenl si subit; elle nie répondit qu'elle n'en savait rien — le lui dis alors queje sentais parfaitement en quoi j'avais péché, que loin de m'en repentir je serais bien fâché de m'ètre conduitdiiïéremment... Elle me répondit que si elle avait cherché à me faire faire cette belle alliance, c'est que son mari avait pensé que 80.000 livres de rentes pouvaient me séduire à l'exemple de tant d'honnêtes gens, mais qu'il n'en fallait plus parler... Après quoi l'on déjeuna, et nous montâmes en chaise pour retourner chez M. Carlin...
Je tombai malade quelques jours après cette aventure, et j'en fus quitte pour huit ou dix accès de lièvre si violente que je crus que c'en était fait de moi. Les bons traitemens, le régime que j'observai, ma forte constitution me tirèrent d'affaire; mais je fus plus de trois mois languissant... Les maladies laissent dans les pays chauds des convalescences terribles. Le climat de Saint-Domingue est, à cet égard, très mauvais... La malignité de l'air occasionne aux nouveaux arrivés des maladies fâcheuses dont on ne revient guère, si l'on n'a un bon tempérament. C'est ce qui fait qu'il y meure tant de monde...
Depuis environ deux ans que je vivais avec M. Carlin, n'ayant d'autre logis que sa maison à la ville et à la plaine, à l'exception du temps queje m'absentais pour courir les habitations, je ne m'étais encore point avisé de songer à la quitter. Je fis pourtant réflexion, à la fin, que ce serait abuser de sa complaisance et je pris sur-le-champ mon parti.
Je louai au Cap un petit appartement que j'eus soin de meubler le plus proprement qu'il me fut possible. Je m'y installai et partis, après cela, pour aller remercier mon ancien hùte. Il parut surpris de ma résolution. La crainte d'être obligé de me rembourser les sommes queje lui avais prêtées lui fit employer tous les moyens imaginables pour me détourner d'un tel dessein. Il se tourna de cent façons différentes ; mais voyant qu'il ne pouvoit rien gagner, queje persistais à
vouloir demeurer au Cap, sans autre liaison avec lui à l'avenir que celle qu'exige la bienséance, il me proposa une chose à laquelle je ne me serai jamais attendu. Cette fille, qu'on élevait si précieusement en France, me fut offerte avec une dot considérable, peut-être plus forte qu'il n'eût pu la donner, si j'eusse accepté ses propositions et qu'il les eût faites sincèrement, car chez les habitans de Saint-Domingue promettre est un et tenir un autre. Il croyait apparemment que de si belles promesses tenteraient un cœur comme le mien. 11 se trompait. Je le lui fis sentir un peu trop vivement, j'en conviens. Mais est-on maître de son indignation ? Si j'avais pu me persuader qu'il me faisait cette offre de bonne foi, j'y aurais répondu plus honnêtement. J'étais au contraire convaincu qu'il ne cherchait qu'à m'amuser, pour tirer mon remboursement en longueur.
Retiré au Cap, je ne m'y fixai pas tellement que j'eusse renoncé à la plaine dont le séjour avait beaucoup plus de charmes pour moi... La ville du Cap et toutes les autres de l'Amérique n'offrent rien d'attrayant, en effet, surtout pour quiconque n'y cultive point le négoce. Abandonné à soi-même, il n'est aucun délassement pour qui a vécu en France et y a fait une certaine figure. Il ne faut chercher là ni spectacles, ni cafés, ni promenades publiques, encore moins de sociétés. On ne sait à quoi passer son temps et c'est un vrai supplice pour un homme désœuvré. Le carnaval seul en chasse un peu la sécheresse des plaisirs, dans les contrées que les Français habitent. Mais quels plaisirs ! On ne s'aviserait jamais de s'en amuser, si ce n'était l'éloignement où on est de l'Europe. Les habitans aisés reviennent alors à la ville, on joue chez quelques uns, on boit largement chez d'autres et on s'ennuie chez la plupart. La plaine n'a guère plus d'attraits, pour qui n'y possède point d'habitation. Mais outre la contrainte qui en est bannie, on y goûte matin et soir les agrémens de la promenade, et lorsqu'on a le bonheur de tomber chez quelque habitant riche et de bonne société, il arrive rarement qu'on soit sans une compagnie agréable. 11
est pourtant des quartiers où les voisins se visitent à peine une fois l'année... Je m'y suis trouvé des semaines entières enseveli dans un ménage vis-à-vis du mari et de la femme.
On ignore souvent sous ces climats les charmes d'un amour pur et délicat... Ne trouvant donc, en général, aucune ressource du côté des femmes, je m'adonnai plus que jamais à la lecture, et comme les livres sont fort chers et rares en Amérique, j'écrivis à un négociant de La Rochelle de m'en envoyer un certain nombre.
Au Gap, il faut d'ailleurs dépenser prodigieusement, quelque économie dont on veuille faire usage, et tout est d'une si horrible cherté dans ce pays d'opulence, qu'il serait très difficile d'y vivre sans les moyens qu'on y a de gagner beaucoup d'argent. Je payais, pour moi et mon domestique, 30 pistoles de pension par mois, non compris mon logement qui me coûtait 900 livres par an ; je n'avais cependant qu'une seule chambre et un cabinet. La vie est dure en Amérique pour tout le monde, quelque chose qu'on fasse pour se procurer du superflu.
La plus grande ville de Saint-Domingue n'était anciennement qu'un misérable amas de cabanes couvertes de roseaux ou de taches^ qui sont des espèces d'écorces produites par un arbre de très grande utilité, je veux parler du palmiste. Le Gap était d'abord fort resserré, marécageux, et ressemblant parfaitement à une habitation de sauvages. On l'a peu à peu agrandi, étendu, de sorte qu'il contient présentement un espace assez vaste pour former une ville de quelque importance. Mais il lui manquera toujours la régularité.... Au mois de décembre 1736, veille de Saint-Thomas, un affreux incendie réduisit en cendres près de la moitié de la ville. Il y périt tant de richesses qu'on a fait monter cette perte à plusieurs millions. Au bout de quelques années, il n'y paraissait plus. Beaucoup de maisons furent rebâties en pierre de taille qu'on fait venir de France. On prétend même que certains habitans, en un espace de temps aussi court, étaient devenus beaucoup plus riches qu'auparavant. Il est vrai qu'une partie d'entre
eux s'étaient servis de moyens qui ne faisaient par l'éloge de leur droiture, et l'on raconte à cette occasion des histoires plaisantes. On dit, par exemple, que dans la confusion que causa ce malheur arrivé la nuit, plusieurs qui n'avaient rien trouvèrent le moyen de se rendre opulents en réclamant des effets qui ne leur appartenaient point. Toutes les marchandises de la même espèce se ressemblent. Ce fut là le seul titre de leur possession. Ce que l'on sauvait et qui échappa au pillage était porté pêle-mêle dans un lieu où il fut permis, quelques jours après, de venir reconnaître ce qui était à soi. Le juge présent en ordonnait sur-le-champ la délivrance. On remarqua que les gens de la réputation la plus décriée emportaient presque tout et qu'il ne resta aux autres que ce qui ne pouvait être méconnu. 11 arriva même qu'une femme, habile à s'approprier le bien d'autrui, poussa l'effronterie jusqu'à demander, comme lui appartenant, un meuble fermant à clef qui lui faisait envie . Un particulier qui étoit là comme les autres, pour tâcher de trouver quelque chose de ce qu'il avait perdu, tirant aussitôt les clefs de sa poche, les offrit à cette femme et prouva par cette action qu'il était le vrai propriétaire. On se contenta de rire de l'aventure, qu'on aurait sûrement regardée d'un autre œil dans un endroit mieux policé.
Il est certain que le feu, en consumant une grande partie du Gap, a rendu service aux habitans, qui, pour prévenir désormais des accidents semblables, se sont mis en devoir de bâtir en maçonnerie. Quelques-uns ont réussi à faire des maisons riantes et commodes ; ce n'est pas certainement le plus grand nombre, car il faut convenir que la plupart sont d'un très mauvais goût. Aussi les architectes ne sont-ils souvent que des nègres. Tout ce que l'on recherche est qu'elles soient bien aérées et qu'il y ait pour cet effet beaucoup de croisées et de portes ; du reste on se soucie peu que les fondemens en soient solides, les murs d'aplomb, qu'il y ait de la proportion entre les portes et les fenêtres, de la distribution dans les appartemens. Messieurs les ingénieurs ont
contracté le môme goût, et l'on observe dans leurs édifices tous les défauts de ceux des particuliers ; les règles de l'art ne les gênent guère, ce qui fait qu'ils parviennent bientôt à les oublier totalement. L'un d'eux, avec qui je m'entretenais un jour, portait l'ignorance si loin, qu'il disait que Vitruve était de tous les modernes celui que M. de Vauban avait le plus suivi dans son ingénieuse manière de fortifier les places....
Mais tandis que je me livrais le plus au soin d'observer ce qui me paraissait mériter toute mon attention, je reçus une lettre de France qui m'apprit que mon affaire d'honneur était arrangée. Je me hâtai aussitôt de m'embarquer et une traversée des plus heureuses me ramena dans le sein de ma famille.
Dans ce long récit du comte de G***, dont on peut maintenant apprécier l'esprit et la bonne humeur, je ne voudrais point affirmer qu'il n'y ait, çà et là, quelques traits un peu chargés, quelques détails un peu grossis. Il serait difficile pourtant de méconnaître le ton de sincérité qui y règne presque d'un bout à l'autre. Certaines choses, comme l'on dit, ne s'inventent pas.
Mais pareilles affirmations, objectera-t-on, ne renversent-elles pas toutes les idées reçues jusqu'à ce jour sur Saint-Domingue?
La vie et le monde créoles de Saint-Domingue, la tradition, la littérature et l'art ont, en effet, paré l'une et revêtu l'autre des plus vives et des plus brillantes couleurs : vie incomparable, dit-on, sous le ciel éclatant des tropiques et dans le cadre d'une luxuriante nature,
vie d'une douceur infinie, d'un faste et d'une splendeur dont rien aujourd'hui ne peut plus donner une idée ; société, d'autre part, infiniment polie et distinguée, aux goûts raffinés, amie de tous les plaisirs, de ceux de l'esprit comme des autres, et que la révolution bouleversa et dispersa brutalement.
Contre semblables louanges, pareils dithyrambes je ne prétends certes pas m'inscrire en faux sur la seule foi des piquants souvenirs du comte de C***, qui, je le rappelle loyalement, datent du premier âge encore de la colonie, et que l'on peut donc taxer de quelque exagération. Pourtant, à consulter les autres documents, très divers et de valeur incontestable, qui, dans la suite, permettent de la ressusciter le plus exactement, cette existence créole n'a peut-être pas eu, même à la fin de l'ancien régime, cet attrait enchanteur que rétrospectivement on lui prête aujourd'hui, et s'est peut-être toujours assez sensiblement rapprochée de l'amusante description qu'on en vient de lire. Je parle ici seulement, qu'on le remarque, de Saint-Domingue, et encore dans ce que je dirai, au point de vue qui m'occupe, de cette colonie, me garderai-je soigneusement de généraliser. Dans certaines de nos possessions lointaines, — je le croirais volontiers pour nos îles de la mer des Indes, — il a pu y avoir en effet une vie coloniale d'un charme réel et puissant. Mais à Saint-Domingue, au moins dans l'ensemble et sauf exceptions, le tableau que l'on a tracé de cette vie est, il me semble, exagéré et chargé. Je sais que j'indignerai par cette affirmation bien des descendants de nos colons . Ils auront du moins comme preuve de mon impartialité que, moi aussi, j'ai « eu des ancêtres »
MK KT MOICUHS (MtKOM'.S 2/7
à Saint-Domingue, que mon enfance, à moi aussi, a cLu bercée aux récits des fabuleux souvenirs (ju'on m'en contait, et que, je le répète, ce n'est que d'après les documents que je vais essayer de remettre en son vrai jour l'existence presque légendaire des « aïeux » à Saint-Domingue.
Et d'abord, il est, sans aucun doute, merveilleux le décor qu'offrent aux yeux des colons ces plaines qui ressemblent à des jardins enclos de haies de citronniers et d'orangers, où coulent ces rivières ombragées de massifs de cocotiers et de bambous, et que bordent magnifiquement ces montagnes aux pentes gazonnées, ou couvertes de l'incomparable végétation des sucriers, des palmistes, des acajoux, des manguiers, des cayemitiers, des corrosols, des goyaviers, des bananiers, des orangers; admirables, sans doute, aussi, les perspectives qu'offrent ces paysages lorsque, pendant le jour, une lumière d'une pureté radieuse les baigne, ou lorsque le soir les revêt de cette brume translucide particulière aux nuits tropicales.
Mais ces splendeurs sont rachetées au prix de terribles inconvénients. Le climat de Saint-Domingue est, en effet, à la fin même du xvin^ siècle, le plus funeste qui soit aux Européens. « Ce climat, écrit Malouet, en 177o, est celui de la zone torride... Un soleil ardent brûle la terre, un air humide la résout. Seule, une brise réglée à certaines heures du jour peut rendre cette terre habi-
table. Mais on conçoit comment les tempéraments em^opéens s'y dégradent et s'y détruisent. Le sang, toujours dilaté par la chaleur, fatigue et brise quelquefois les vaisseaux où il circule mal ; une transpiration forcée en extrait tout Thumide, les fibres se dessèchent; et avec l'usage des liqueurs fortes, par un abus de régime, la licence de mœurs que produit l'esclavage, les eaux stagnantes fermentées par un soleil ardent, telles sont les causes des maladies épidémiques si fréquentes dans la colonie ^ » « Sous ce climat à lafois brûlant et humide, écrit un autre, les hommes sont livrés perpétuellement à la fièvre et à l'éréthisme, un sel acre agissant sans cesse sur leurs nerfs -. »
Terrible est en effet le tribut que les nouveaux arrivants payent à cette nature implacable. Pendant les mois chauds, d'avril à septembre, ils ont à craindre les fièvres intermittentes, continues, putrides, malignes, les dysenteries, et cette « fatigue extrême produite par un sommeil qui est plutôt un accablement qu'un état de repos et dont le réveil est presque un état de maladie, tant on se sent alors harassé^ » ; pendant les « mois de Nord », c'est-à-dire les mois pluvieux, il faut compter avec les rhumes, les fluxions de poitrine, les rhumatismes, les diarrhées, les affections scorbutiques, ou ces redoutables obstructions intestinales auxquelles bien peu échappent; en tout temps, enfin, ce peut être au
1. 'biidXow.&t, Essai sur l'administration de Saint-Doviingue, dans Collection, de mémoires sur les Colonies, Paris, an X, t. IV, p. 96-97.
2. Mémoire de M. Le Tort, conseiller au Conseil supérieur du Portau-Prince, 1777 (A. M. C, Corr. gén., Saint-Domingue, 2" série, carton XXVIII).