Moreau de Saint-Méry, Description..., t. I, p
syslëine nerveux ([Lie s'atLaque le mal de la colonie (jui produit alors chez ses viclimcs des crises redoutables de fièvre chaude et do délire. « Ainsi, dans ces climats, rj^]uropéen doit être toujours sur ses gardes et marcher en quelque façon sur les épines. Le soleil lui est dangereux; le soir, après le coucher du soleil, au moment où la fraîcheur l'invite à respirer, le serein le menace ; la pluie ne lui est pas moins funeste ^ » Et ceux-là môme qui résistent ne s'acclimatent jamais complètement; leur postérité directe elle-même souffre encore. « On voit très peu d'enfants blancs dans la colonie, écrit un créole, qui ne soient faibles, maladifs et débiles" ». En réalité, il faut au moins deux générations, pour qu'enfin la race puisse vivre sous ce nouveau ciel.
Et toujours est-ce au prix de constantes précautions qui, pour en arriver oii je veux, rendent, sinon dans les villes, du moins dans les plantations, l'existence des colons, infiniment monotone. « De 11 heures du matin à S heures du soir, on peut à peine respirer à Saint-Domingue^ ». Là-dessus se règle tout l'emploi du temps de la journée des créoles. Ils font, d'ordinaire, un premier déjeuner entre 7 et 8 heures du matin, et peuvent alors jouir de quelques heures supportables. A 11 heures, ils entrent
1. [Girod-Chantrans], Voyage d'un Suisse dans les différentes colonies de V Amérique , Neufchâtel, 1783, in-S", p. 219.
2. Moreau de Saint-Méry , Notes historiques sur Saint-Domingue (A. M. G., F*, vol. 132, p. 420). — « Les anciens habitants de l'île, constate Girod-Chantrans, et tous ceux que l'on appelle acclimatés, les créoles même, hommes et femmes, sont rarement colorés et ont très peu d'embonpoint. Leur mine généralement chétive annonce assez le despotisme du climat. » (Girod-Chantrans, Voyage d'un Suisse, p. 223.)
3. Dubuisson, Nouvelles considérations sur Saint-Domingue, Paris, 1780, 2" partie, p. 9.
au bain, et en sortent pour se mettre de nouveau à table. Après dîner, la sieste qui se prolonge jusque vers 5 heures; léger souper, le soir\ Tel est le programme de vie à peu près invariable d'un planteur, programme qui comporte, d'ailleurs, des détails accessoires qui en rendent l'exécution plus pénible encore : obligation fréquente d'un régime, abstention de spiritueux, toutes choses dont s'embarrassent peu sans doute beaucoup de colons, mais qu'un jour ou l'autre ils peuvent regretter d'avoir négligées.
En dehors de la monotonie que le fait seul du climat lui impose, cette vie des planteurs, autre chose contribue à la rendre bien moins séduisante qu'on ne se plaît à l'imaginer communément. Cette autre chose, c'est l'isolement oii elle s'écoule trop souvent. Certaines habitations se trouvent à cinq ou six lieues les unes des autres, et quelquefois ne sont reliées entre elles que par des chemins tout à fait insuffisants. Chacun prend ainsi l'habitude de rester chez soi et, dès lors, n'a plus, comme entourage et compagnie, que ses nègres. La « solitude des habitations :», que de fois retrou ve-t-on cette plainte sous la plume des colons ! « Gardez votre pitié, écrit l'un d'eux, pour une existence qui se passe tout entière loin du monde. Nous sommes ici cinq blancs, mon père, ma mère, mes deux frères et moi environnés de plus de 200 esclaves, le nombre de nos nègres domestiques se montant seul à près de trente. Du matin au soir, leurs
i. Baron de Wimpffen, Voyagea Saint-Domingue, vendant les années 1788, 1789, 1790, Paris, 2 vol. in-8, 1797, t. I, p. 131-132. — Cf. Girod- Chantrans, Op. cit., p. 141.
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visages frappent ainsi continucllenienL nos regards. A la première heure, ils sont à notre chevet, et l'hahitude, que donne le séjour en cette colonie, de ne pouvoir accomplir le moindre mouvement sans le secours de ces nègres domestiques fait que nous demeurons en leur société la plus grande partie du jour, et qu'ils sont mêlés aux moindres événements de notre vie intime. Sortons-nous d'ailleurs de Tenceinte de nos habitations, c'est pour nous rendre au milieu de nos ateliers, où nous sommes encore soumis à cette étrange promiscuité. Ajoutez que nos conversations portent presque uniquement sur la santé de nos esclaves, sur les soins qu'ils réclament, sur leurs dispositions à notre endroit, sur leurs tentatives de révolte, et vous comprendrez que toute notre vie est si étroitement unie à celle de ces malheureux qu'enfin elle ne fait qu'un avec elle. Aussi, une fois goûté le plaisir de la domination presque absolue qu'il nous est donné d'exercer sur eux, quels regrets nous assiègent journellement de ne pouvoir entretenir commerce et correspondance avec d'autres que ces infortunés, si éloignés de nous par les sentiments, les mœurs et l'éducation*. »
Encore ceux-là sont-ils des privilégiés : ils jouissent au moins des agréments de la vie de famille. « Imaginez un homme non marié, seul blanc dans sa maison de campagne, environné d'une troupe plus ou moins considérable de nègres et de négresses qui sont ses domestiques, ses esclaves, par conséquent ses ennemis. Une mulâtresse conduit son ménage ; en elle réside toute sa
1. Copie d'une lettre sans lieu, ni date, appartenant à l'auteur et trouvée par lui dans des papiers de famille.
confiance, et ennemie par vanité du peuple africain, lière des faveurs du sultan, elle ne lui est peut-être pas moins utile, il faut le dire, pour sa sécurité que pour ses plaisirs, toujours prête qu'elle est à lui dénoncer les complots des noirs contre lui. L'économe et les autres blancs, s'il y en a, mangent avec le propriétaire, mais ne logent point sous le même toit. Ils ne paraissent d'ailleurs dans la grande case qu'à l'heure des repas... Dites après cela, si une pareille vie vaut la peine d'être économisée, comme on le fait d'ordinaire, par les mille précautions que l'on prend \ »
Mais, dira-t-on, il ne s'agit là que de gens riches qui, « tranquilles dans l'appartement le plus frais de leur case, s'en rapportent entièrement au coup d'œil d'un gérant à gages du soin de leur plantation, et ne songent qu'à passer mollement leur existence- ». Il y en a qui vivent une autre vie, plus active, tout occupés de l'exploitation de leur domaine, de la mise en valeur de leur « place ». Cela, je le veux bien. Est-ce à dire, toutefois, que cette vie des uns soit beaucoup plus variée et imprévue que celle des autres. Prenons une « sucrerie ». Quoi de plus monotone, d'abord, que la culture d'une pièce de cannes !
« Les terres que l'on y emploie sont communément divisées en parallélogrammes de quatre carreaux, chacune. On les entoure d'un large fossé qui forme les séparations et qui favorise en même temps la circulation de l'air, article si évidemment important que les cannes