Le Pers, Op. cit., Bibl. nat., fr. 8992, fol. 252 v
nées à encourager les habitants ; consentir des avances personnelles d'argent à ces derniers pour leur permettre de commencer des exploitations ; aller môme jusqu'à assurer sur leur fortune propre une partie des charges de la colonie^; par-dessus tout, ils surent joindre à une
1. Chacun de ces détails est extrait de la correspondance d'Ogoron avec la Cour, correspondance dont je prépare actuellement une édition et qui forme, je ne crains pas de le dire, une des plus belles pages de notre histoire coloniale. Cet homme avait vraiment le génie colonisateur, et son désintéressement égalait sa merveilleuse activité. « Ne croyez pas, écrit-il un jour, que mon dessein soit d'amasser des trésors et que, s'il me vient du bien, je l'emploie [à autre chose qu']à envoyer en Guinée chercher des nègres, à faire bâtir des vaisseaux et à rechercher toute sorte de bétail. C'est là où consiste ma plus grande passion. » (Lettre du 15 juillet 1664.) « Depuis six ans que je suis gouverneur, mande-t-U un peu plus tard, je n'ai pas touché la valeur d'un teston d'aucune prise. » (Lettre du 4 mars 1671).
Recruter des colons, tel est avant tout son objectif. Il fait plusieurs fois, dans ce seul but, le voyage de France, et il expose très finement comment les habitants doivent être encouragés « à aller en France chercher les marchandises et les engagés et serviteurs qui leur sont nécessaires, non seulement pour eux, mais encore pour leurs voisins et pour leurs amis qui peuvent contribuer à la dépense de ceux qui font le voyage ; ce sont en effet de tels voyages qui les fortifient dans l'obéissance qu'ils doivent au Roy et qui sont cause de la bonne réputation où est ceste coste, un chacun se forçant d'en dire du bien et d'en parler avantageusement, estant en France, d'où il arrive que nous trouvons plus facilement des gens pour venir ici ». (Mémoire du 20 septembre 1666.)
Ne négligeant au surplus aucune occasion de plaider auprès de la Cour la cause de ses administrés, le zélé gouverneur demande « qu'il plaise au Roy, en faveur de la nouvelle colonie, de faire remise en France de la moitié des droits de toutes les marchandises chargées dans les vaisseaux qui viendroient de la Tortue », il sollicite la faveur de « pouvoir seul équiper en France des vaisseaux pour porter des marchandises au pays, soit pour son compte, ou à fret pour les habitans », et s'offre à indemniser la Compagnie des Indes occidentales, si, pendant quatre ans, elle n'envoie pas de vaisseaux à la Tortue ; il subviendra, en échange de cette faveur, à toutes les charges de la colonie, et se fait fort d'accomplir pour 10.000 livres ce que la Compagnie ne ferait pas pour 20.000, ni même pour 30.000, car il a de grandes habitations bien fournies de vivres et de gens propres à les faire valoir, « ce qui l'exempte de rien faire faire à la journée, d'où il arriveroit une entière ruine, les journées étant prodigieusement chères, quoique le monde ne travaille pas beaucoup ici » .
A son œuvre il accepte en effet de consacrer toute sa fortune et une
autorité très ferme un sens et comme un art tout particulier de manier les singuliers sujets qui étaient les leurs. « Lorsque quelque flibustier, raconte Le Pers, alloit trouver Du Casse pour lui demander de l'argent qu'il prétendoit lui être dû : « Je sais bien, coquin, « lui disoit-il, que, quand tu es en arrière de moi, « tu me traites de chien, de rouge et de voleur. Mais « je m'en moque. Si tu n'es pas content, prends mon « épée et enfonce-la-moi dans le corps ! Pour de Far- « gent, je n'en ai point et tu n'en auras pointa » Ce mot peint mieux que de longs développements le système de gouvernement à la fois brutal et paternel adopté par les chefs primitifs de la colonie ^
partie de celle de sa famille, de sa sœur en particulier, mariée à Jacques Du Tertre-Pringuet, conseiller au présidial de Rennes, « qui jamais ne lui refusa son aide ».
Cette œuvre, il la résume d'ailleurs admirablement, et non sans une légitime fierté, dans les Mémoires qu'il adresse à la Cour lors d'un de ses derniers voyages en France, en 1669. « Dans ces mémoires que je vous envoie, écrit-il à Colbert, en une lettre jointe, je n'affecte pas, Monseigneur, de faire connoître la conduite que j'ai gardée pour augmenter la colonie de la Tortue. Mais vous jugerez sans doute qu'il etoit difficile d'en garder une meilleure, puisque, sans avoir jamais rien pris, ni rien reçu de personne, je n'ai pas laissé d'assister tout le monde. J'ai preste aux capitaines, aux gens de guerre et aux habitans. J'ai esté au devant de tous les besoins qui pouvoient les réduire à passer dans la Jamaïque, dont l'habitation est plus avantageuse. J'ai même fait en sorte que plusieurs de nos François sont venus de la Jamaïque à la Tortue. Enfin j'ai eu à gouverner des gens farouches qui ne connaissoient point le joug et je les ai gouvernés avec tant de bonheur qu'ils n'ont tenté que deux petites séditions que j'ai étouffées dans leur commencement ». « Mais aussi, ajoute-t-il, j'ai employé celte année en la colonie plus de 80.000 livres au delà de ce que j'en ai retiré. J'ai encore mis plus de 2.000 escus en voyages de barques nécessaires, en gages et nourriture de prêtres, religieux, si bien que je suis dans une impuissance si grande que sans le secours de mes amis je n'aurois pas de quoi retourner en Amérique. — De Paris, ce samedi de Pasques, 1669. »