‹ Saint-DomingueChapitre 79 sur 115 · Ibid · texte numérisé non relu

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dans celui du Petit-Goave ^ « Il n'est presque personne en efiet, conclut l'un des textes que je viens de citer, qui, arrivant dans la colonie, n'y porte avec lui l'esprit de retour au sein de la patrie commune', »

Le climat, l'entourage, une existence triste, en somme, et monotone, à laquelle, en général, on ne souhaite rien tant que d'échapper, si tout cela ne répond guère au tableau que l'on trace d'ordinaire de la vie à Saint- Domingue, tout cela nous permet du moins de rendre compte mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici des particularités distinctives de la société créole, du caractère et des mœurs de ses représentants en notre vieille colonie.

D'en expliquer, d'ailleurs, je me hâte de le dire, les bons aussi bien que les mauvais côtés. Pour ce qui est de la nature créole en particulier, je n'entends point méconnaître, en effet, ce qu'elle a de séduisant et d'enchanteur. Mais faut-il pour cela s'en dissimuler les imperfections ?

L'un des plus vifs agréments des créoles est leur grâce physique, leur élégance native, la finesse de leurs attaches, la distinction de leurs gestes et de leurs manières, toutes choses dont le climat d'abord est bien le principal auteur. N'est-ce point sa douceur qui, per-

1. Lettre de M. Maillard, du Petit-Goave, du 28 avril 1747 (A. M. C. Gorr. gén., Saint-Domingue, vol.LXlX).

2. Lettre de MM. de Lamotte et Lalanne, du Port-au-Prince, 25 octobre 1752 {Ibid., vol, XGX).

mettant d'élever les enfants presque nus et de « rejeter pour eux les entraves meurtrières du maillot », assure « le souple et gracieux développement de tous leurs organes' »? Et n'est-ce pas lui au contraire qui, par ses ardeurs, atténue les formes, les rend plus graciles et plus délicates, leur communique ce je ne sais quoi de frêle et de langoureux qui en est le premier charme?

Par le climat, et la flamme, dont à certains moments il embrase ces natures maladives, s'explique de même l'aspect violent et presque sauvage que revêt la passion à Saint-Domingue. En effet, « l'amour, ce père des plaisirs, et dont les peines mêmes sont à désirer, écrit précieusement un ancien habitant de la colonie, ne se montre pas là ordinairement avec la cour de Gythère. Tous ses alentours si prisés en Europe, toutes ses ressources, épuisées et renouvelées sans cesse par des cœurs qui connaissent le grand art de jouir, ne s'accordent ni avec des tempéraments de feu, ni avec un ciel brûlant, ni avec les occasions fréquentes de les satisfaire. Quand la nature parle, l'homme paraît, subjugue et triomphe, sans ménager à sa compagne les gradations si fréquentes de sa défaite, sans enrichir Tamour-propre du sacrifice de l'amour. Aussi peut-on parler des plaisirs de l'amour dans un pays, oii il est restreint au besoin physique, ou, tout au plus, aux lascives caresses de ces femmes consacrées par la tâche de leur naissance et la couleur de

1. Ducœvu'joly, Manuel des habitants de Saint-Domingue, 1. 1, Introd., p. CXXVI. — 0 Jusqu'à neuf ou dix ans, les enfans des deux sexes sont le plus souvent nus et se dépouillent eux-mêmes du plus léger vêtement qui les contrarie jusqu'au moment où la voix de la pudeur se fait entendre à ces enfans de la nature. » (Descourtilz, Voyage d'un naturaliste... à Saint-Domingue, t. II, p. .56-57.)

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leur peau à la vie dcshonnête des filles de joie des rues Champfleury et Fromenteau ' » ?

Mais à ces transports de volupté succède bientôt et souvent presque sans intervalle ce qui fait le fond des natures créoles, je veux dire cette nonchalance, cette insouciance, ce paresseux détaclienient de lout, oii s'anéantissent et s'abolissent les volontés, et dont un climat excessif peut seul de même rendre raison.

Que le physique ait une influence sur le moral et qu'en ces corps tour à tour alanguis et surexcités s'enferment des âmes successivement abattues et exaltées, sans force ni vigueur, ou d'une incroyable résistance, il est inutile de le dire. Toutefois, le véritable facteur de l'âme créole n'est pas là ; il est, avant tout, dans l'entourage, dans le milieu spécial où vivent les colons. On a signalé bien souvent les conséquences intellectuelles et morales de l'esclavage sur les blancs eux-mêmes. Nulle part ces conséquences n'ont été aussi sensibles qu'à Saint-Domingue.

Etre perdus, comme ils le sont, dans la multitude de ces énormes troupeaux d'esclaves a pour les colons deux suites fatales : en contact avec des êtres de civilisation rudimentaire, ils prennent forcément quelque chose de leur tournure d'esprit, de leurs défauts, parfois même de leurs vices; à vivre, d'autre part, presque uniquement avec des inférieurs, leur caractère se modifie profondément.

En premier lieu, une loi nécessaire et fréquemment vérifiée est celle en vertu de laquelle une minorité d'élite,

1. Dubuisson, Nouvelles considérations sur Saint-Domingue, t^ partie, p. 3-4.

mise en présence d'une majorité de culture retardée, est presque toujours influencée par elle. Et il faut bien reconnaître que cette influence, les planteurs de Saint- Domingue l'ont subie plus que tous autres.

Elle s'exerce sur eux dès leur enfance. Cela est marqué de bonne heure en traits très noirs par un observateur pessimiste, mais pénétrant, le Père Larcher, jésuite, dans un mémoire adressé, en 1724, à M. de Cbampmeslin sur le projet d'un établissement d'éducation de religieuses au Cap, et dont tous les termes sont à peser. « Pour que l'on puisse, écrit le Père Larcher, procurer aux filles de cette colonie une éducation saine et honnête, il est absolument nécessaire de les séquestrer de la maison paternelle, oii, livrées, du matin au soir, à la conduite des esclaves, dont on connaît assez la grossièreté et la corruption, elles en prennent toutes les manières, le langage et les sentiments bas. C'est là le moindre mal; mais de plus elles en prennent souvent tout le libertinage et la corruption. Ce n'est point une chose inouïe, et nous n'avons entendu que trop souvent des mères se plaindre avec amertume, que leurs jeunes filles, malgré toute leur vigilance, servoient au libertinage des jeunes esclaves. Quels funestes effets cela ne produit-il pas pour l'âme et pour le corps ! Et qu'en peut-il arriver de moins que Tune et l'autre soient infectés pour le reste de leur vie ? Faut-il avoir demeuré longtemps à la colonie pour s'apercevoir du tort que fait à la pudeur de ces enfans la familiarité des esclaves. Entendit-on jamais en Europe sortir de la bouche des plus vils crocheteurs les infamies et les jurements qui sont le langage ordinaire des jeunes créoles de l'un et

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l'autre sexe, mais qui sont encore plus messéans venant de la part d'un sexe et dans un âge, dont la pudeur et la retenue font le principal ornement^ ! »

Dira-t-on qu'il y a là quelque exagération. Je le veux bien. Voici cependant encore un colon qui nous parle de « ces créoles corrompues dès le berceau par le lait et les vices des négresses^ », et un autre qui déplore qu' « on puisse voir à Saint-Domingue des enfans de douze ans ayant souvent des idées libertines, que souvent ils réalisent, à qui, perpétuels témoins d'une dureté révoltante, le despotisme sur les esclaves enlève jusqu'au germe de la plus faible sensibilité et qu'il conduit nécessairement à la présomption, à l'orgueil, à la colère, à la violence^ ». Et en effet, sans aller jusqu'à prétendre avec un auteur que « dans la colonie, l'éducation, d'accord avec la nature, loin de prêter à la jeunesse un appui contre l'influence du climat, loin de retarder le progrès du développement trop rapide des facultés, la pousse sans relâche au désordre et à la décrépitude^ », il faut bien avouer, que chez les enfants créoles, on voit poindre très tôt des défauts constants, qui sont à la fois et ceux de leur milieu et ceux de maîtres pour qui, dès le plus jeune âge, leurs esclaves ne sont que des choses.

Donc, avant tout, une précoce expérience de la vie,

1. Mémoire du P. Larcher, jésuite, sut- le projet d'un établissement de religieuses au Cap, adressé à. M. de Ghampmeslin, le 29 mars 1724 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, 2« série, carton VIII).

2. Mémoire de M. Le Tort, conseiller au Conseil supérieur de Portau-Prince, 1777 [Ibid., carton XXVIII).

3. Réflexions sur un mémoire relatif aux maisons d'éducation à Saint- Domingue (Ibid., carton XXXIl). « Saint-Domingue, sentine de toute l'Europe ! » conclut l'auteur anonyme de ce mémoire.

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