‹ Saint-DomingueChapitre 80 sur 115 · Wimpffen, Op. cit., t. I, p · texte numérisé non relu

Wimpffen, Op. cit., t. I, p

une sensualité éveillée de bonne heure par les nudités vivantes qui les entourent, et une pureté prématurément souillée, bien souvent, par les spectacles sur lesquels s'ouvrent leurs yeux; un manque de sensibilité presque absolu et même une certaine cruauté native résultant de la façon dure et brutale dont ils voient traiter les esclaves; une grossièreté de langage et d'expressions due à la fréquentation d'hommes grossiers ; — et d'autre part, un orgueil, une vanité quelquefois insupportables, des instincts de domination qui répondent à l'habitude d'être servilement obéis par tout un peuple d'inférieurs. « Si sûre en effet que soit la négresse ou la mulâtresse qui sert de nourrice, de bonne à l'enfant blanc, elle ne saurait jamais prendre une supériorité, donner une direction, faire faire quelque chose, commander à l'enfant : elle est esclave. De là, à mesure que l'enfant perçoit des sensations et en reçoit des idées, une conscience de sa valeur, de sa puissance, de son autorité, de son droit, la certitude qu'il n'est au-dessous de personne et qu'il est égal à tout^ )) De cela les esprits perspicaces s'aperçurent bientôt. « Un habitant, qui réside toujours seul sur son habitation, écrit M. de la Chapelle, en 1737, et surtout les enfants, qui ne voient que des nègres, contractent une humeur sauvage et un esprit d'indépendance qui les empêchent de devenir propres à rien ^ » En fait, il est impossible de rêver enfants plus volontaires et plus capricieux que les jeunes créoles. Un trait est resté classique, celui de l'enfant qui demande un œuf, à qui

1. Frédéric Masson, Joséphine de Beauharnais, Paris, 1899, in-8», p. 80.

2. Lettre de M. de la Chapelle, du Petit-Goave, 12 mars 1737 (A. M. C, Corr. gén., Saint-Domingue, C% vol. XLVI).

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l'on répond qu'il n'y en a point, et qui aufîsitôt en réclame deux. « Mon vlé gnon zé. — Gna point. — A coze ça, mon vlé dé ' ! »

Comme le souhaitaient le Père Larclier et tant d'auti'cs, une seule chose eût été capable de neutraliser pareilles influences, c'est une éducation sérieuse donnée en dehors de la maison. Mais l'on se trouvait alors enfermé sur ce point en un cercle vicieux. D'une part, il ne pouvait guère y avoir à Saint-Domingue d' « écoles publiques », « La chaleur, exposent MM. de Nolivos et Montarcher, en 1771, empêche ici d'enfermer les enfants ensemble. Les maîtres, que l'on feroit venir de France, succomberoient aux maladies, et nulle ressource dans la colonie pour les remplacer. Il n'est personne, en effet, qui s'y applique à l'étude des lettres ou des sciences ; chacun s'occupe de sa fortune uniquement, et tous sont partagés entre la culture et le commerce; on seroit forcé aussi de faire servir les enfans par des esclaves grossiers, sans mœurs et sans principes'. » Il reste, il est

1. Moreau de Saint-Méry, Description de la partie française de Saint- Domingue, t. I, p. 12.

« Il arrive souvent, dit un texte qui résume très bien et très fortement tout ce que je viens de dire sur les enfants créoles, il arrive souvent qu'aux colonies les enfants sont familiarisés avec d'affreuses scènes de corruption, avant même que de pouvoir distinguer entre les devoirs du christianisme et l'appétit d'une nature débordée. Il ne faut donc pas s'étonner si la plupart des propriétaires sont punis par les vices de leurs propres enfans de leur négligence immorale envers leurs esclaves. Car il résulte de cette même négligence que les enfans ne sont que trop souvent élevés dans l'orgueil, la paresse, le libertinage le plus ouvert... » [Considérations sérieuses adressées aux g ouvernemens de V Amérique libre sur Vinconséquence de leur conduite en tolérant l'esclavage, dans Tableau précis de la malheureuse condition des nègres, dans les colonies d'Amérique, Londres. 1788, in-8°, p. 74-73).

2. Lettre de MM. de Nolivos et Montarcher, du 20 déeembre 1771 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, vol. GXLI).

vrai, d'autre part, la ressource d'envoyer les enfants faire leur éducation en France. Mais alors, sans perdre aucun des défauts acquis, « n'en reviennent-ils pas souvent avec des vices plus aimables et plus dangereux ^ ? » « L'éducation qu'on donne aux femmes, à présent, en les envoyant en Europe, écrit Moreau de Saint-Méry, les rend bien moins propres aux soins d'une habitation qu'autrefois; elles reviennent avec des goûts de frivolité, et, par leurs liaisons avec des filles de qualité, avec la tête la plus romanesque^. » Et, bien avant Moreau de Saint-Méry, en un langage qui sent celui du vieux soldat : « Les jeunes filles qu'on envoie en France, écrit M. de Charritte, n'en peuvent retourner, avec quelque profit, qu'elles n'aient au moins quatorze ou quinze ans, âge auquel elles sont chaussées à talon haut, qui leur fait faire des faux pas dans les roulis et mouvemens des vaisseaux... Estant grandes du reste à leur arrivée, on ne sait à qui les confier, et il en est arrivé des accidents fâcheux \ »

Qu'on le remarque, si filles et garçons sont alternativement visés dans les observations qui précèdent, au sujet de celles-là surtout se multiplient les constatations et les remarques. La nature plus faible, plus impressionnable des femmes est, en efi'et, soumise davantage aux influences que je viens d'énumérer. Je ne voudrais

1. Mémoire de M. Le Tort, conseiller au Conseil supérieur du Portau-Prince, 1777 (A. M. C., Gorr. gén., Saint-Domingue. 2« série, carton XXVIII).

2. Moreau de Saint-Méry, Notes historiques.... (A. M. C, F' ISS. p. 43).

3. Mémoire de M. Charritte, 1702 (A. M. C, Corr. gén., Saint-Domingue, 2« série, carton I).

pas calomnier les femmes créoles. « Sexe enchanteur, s'écrie, à la fin du xvin" siècle, un de leurs admirateurs, sexe enchanteur, non-seulement la plus belle, mais encore la meilleure moitié du genre humain, vous dont les charmes sont son bonheur et les vertus sa consolation, avant que je me range du côté de vos détracteurs, que mon cœur se sèche, que ma main se retire, qu'automate brisé dans ses plus beaux ressorts, je reste froid, inanimé, que le précieux larcin de Prométhée n'électrise plus mon sang dans ses vaisseaux affaissés, que je meure enfin avant de cesser de vous rendre hommage'! » Je ne serai point évidemment aussi lyrique que cet enthousiaste louangeur; peut-être serai-je plus véridique, puisqu' aussi bien ne ferai-je qu'insister une fois de plus, à propos des femmes du Nouveau-Monde, sur le rôle joué par les divers éléments que j'ai dits sur la formation... ou la déformation de l'âme créole.

Étant donné, avant tout, que l'influence du climat épure et affine les constitutions, il faut reconnaître que les complexions féminines doivent être plus que d'autres soumises à cette mystérieuse action. A elle les femmes créoles ne sont-elles pas, en fait, redevables de F « harmonieuse sveltesse de leur taille, de la langueur nonchalante et provocante de leur démarche, de la joliesse de leurs mouvements », en un mot de la délicate et frêle beauté qui est la leur ?

« Ce n'est pas que cette beauté soit précisément irréprochable, au point de vue de l'art. Dans la structure de leur tête, il y aurait beaucoup à reprendre : des pom-

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