‹ Saint-DomingueChapitre 89 sur 115 · Moreau de Saint-Méry, Op. cit., t. I, p · texte numérisé non relu

Moreau de Saint-Méry, Op. cit., t. I, p

2. Mémoires du comte L.-Ph. de Ségur. 1S24, 3 vol. in-S», t. I, p. 468-

VIE ET MOEURS CnÉOLES 321

liers, les propriétaires vivent entre eux, et la société est très bien composée' ». Mais enfin, presque partout ailleurs, il pai'ait bien en avoir été auti'cnient. « A Saint-Domingue, constate M. de Wimpllen, il n'y a aucune des ressources que procure ailleurs le commerce de la société. A peine, dans la partie que j'habite, se connaît-on d'habitation en habitation. . . Tout homme qui peut arriver à la fortune sans le secours de son voisin, comme dans cette colonie,perd nécessairement, en effet, une partie de ses qualités sociales, et tel est aujourd'hui l'habitant de Saint-Domingue. La première ambition est de faire fortune, la seconde de la faire au plus tôt, afm. de quitter au plus vite un pays oii l'on ne satisfait que très imparfaitement aux besoins de la vanité... Des hommes toujours prêts à partir accueillent très peu celui qui arrive et se soucient encore moins de contracter même entre eux une société plus intime que celle qui s'établit entre voyageurs '^ » Pareille chose est confirmée par Dubuisson. « Les charmes d'une société choisie, écrit-il, dont tous les membres correspondent réciproquement à faire couler avec douceur les instantsdujour oi^i ils se trouvent ensemble, sont absolument impossibles à goûter à Saint-Domingue, quoique nombre do personnes aient chacune séparément toutes les qualités pour composer un cercle délicieux de femmes aimables et d'hommes intéressans. Mais le train des affaires isole et tient séparés, souventà de grandes distances, ceux que la conformité de goûts, d'humeurs et de talents destinoit le plus à se rapprocher. Tout le monde est absorbé par

1. Moreau de Saiut-Méry, iVoies historiques... (A. M. G., F^133, p. 339).

2. "Wimpffen, Op. cit., t. I. p. lo4-lo5 ; t. II. p. 135-136.

l'intérêt, on n'a le temps que de calculer, et l'on renvoie les instants de jouir à ceux que l'on se promet en Europe* ». Enfin, un auteur que l'on ne taxera pas de passion, Moreau de Saint-Méry, après avoir remarqué que, « à Léogane et en d'autres quartiers, il n'y a pas de société, qu'on y vit isolé' », avoue volontiers, en généralisant, qu' « il se forme à Saint-Domingue très peu de ces liaisons agréables, qu'on nomme la société ; car les hommes, tout occupés de leurs affaires, ne se rassemblent en quelque sorte que pour en parler, et les femmes se réunissent peu^ ».

Presque tous les auteurs, que je viens de citer, attribuent, on le voit, à Féloignement des habitations les unes des autres, et au « perpétuel tracas » des affaires ce qui apparaît ainsi comme un fait universel et prouvé : le peu de goût qu'ont les planteurs pour « la société ». Évidemment, il y a bien là certaines des raisons qui peuvent les en éloigner. Ne pourrait-on toutefois en découvrir d'autres dans la « nature » même des créoles, telle que j'ai essayé de la dépeindre? La société est, en somme, ce que l'individu la fait, et l'on a vu ce qu'est « l'individu » à Saint-Domingue. « Des gens, écrit un observateur sagace, des gens rassemblés de tous les pays d'Europe, qui, à force de vivre isolés et concentrés dans eux-mêmes, ou leur alentour, ont pris la malheureuse habitude, quoique respirant le même air, de se regarder comme étrangers les uns aux autres et bien

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