Dubuisson, Op. cit., 2» partie, p
2. Moreau de Saint-Méry, Notes liistorîques... (A. M. C, F^ 133, p. 259).
3. Moreau de Saint-Méry, Description delà partie française de Saint- Domingxte. 1. 1. p. 18.
VIE ET MOEURS CRÉOî.ES 323
souvent comme ennemis, n'est-ce pas là ce qui a donné lieu au reproclie mérite qu'il n'y a point de patrie à Saint- Domingue, point d'esprit public, par conséquent rien qui puisse élever l'âme et la porter aux grandes vertus et aux grandes actions*? » Très linement sont analysés là les « autres » motifs de la « sauvagerie » des colons. Ces hommes ont commencé à vivre seuls, et cela, je le veux, par nécessité. Mais, à vivre seuls, ils ont bientôt pris l'habitude et comme le goût de la solitude, et, par un cercle insensible, sont devenus naturellement ce qu'ils avaient d'abord été forcés d'être. Un fait confirme cette remarque. Tous les voyageurs sont d'accord pour vanter l'hospitalité des colons au premier âge de la colonie. Or, à la fin du xviii" siècle, l'esprit de société s'est si bien perdu à Saint-Domingue, que M. d'Estaing peut écrire, en 1768 : « Ceux qui ont rendu compte du peu de dépense qu'on est obligé de faire, lorsqu'on voyage à Saint- Domingue, parlent d'après les connoissances qu'ils ont eues de la facilité et de l'urbanité qui régnoient autrefois chez les anciens colons. L'administration contentieuse et juridique et la fin des milices ont totalement changé cet esprit. Tout homme, qui ne veut pas essuyer la réception la plus honteuse et les déboires les plus humilians, est forcé de faire les plus longues routes avec ses chevaux et ses domestiques et de chercher asile dans
1. Lettre de M. Le Brasseur, intendant au Gap, du IS septembre 1781 (A. M. G., Corr. gén., Saint-Domingue, vol. GLI). — <( II n'y a point de société à Saint-Domingue, écrit de même M. Ililliard d'Auberteuii, personne ne se voit, tout le monde se craint, chacun semble haïr ceux qui l'entourent... On porte l'air de la tristesse et de la contrainte jusque dans les rendez-vous que donne le plaisir. » (Hilliard d'Auberteuii, Considérations sur l'état présent de la colonie de Saint-Domingue, Paris. 1776-77, 2 vol. in-8». t. I, p. 107.)
les maisons des nègres et des mulâtres qui sont devenues des espèces d'auberges ^ »
Remarquez d'ailleurs que bien d'autres traits du caractère créole ont pu contribuer à cette décadence, chaque jour plus sensible, de l'esprit de société. Irascibles, capricieux, entiers dans leurs volontés, impérieux, tels nous sont apparus les colons de leur continuel contact avec leurs noirs. Et, ne sont-ce pas là les défauts les plus anti-sociaux du monde? « La principale cause du peu de sociabilité à Saint-Domingue, c'est le faux point d'honneur. Dans un pays, où la fortune fait tant de rivaux, il est difficile de prendre ces dehors polis qui sont peut-être la première sauvegarde de la fierté particulière. L'habitude de commander aux esclaves et de ne trouver que de la soumission rend nécessairement le caractère des créoles un peu altier'. » « Des prétentions rarement fondées ou ridicules, écrit d'autre part M. de Wimpfïen, des démêlés d'abornement, d'usurpation de terrain, des dégâts causés par les nègres et les bestiaux, entretiennent une mésintelligence ou tout au moins une tiédeur qui interdit une communication réciproque en une île où l'hospitalité étoit autrefois si célèbre ^ »
Il faut ajouter à cela une vanité générale, un amourpropre universel, qui poussent les colons à se priver du plaisir des réunions, plutôt que d'y paraître inférieurs à leurs voisins. « Le goût du luxe a tué la société à
1. Lettre de M. d'Estaing, du 15 janvier 1768 [Ihid., vol. CXXVIII).
2. Moreau de Saint-Méry, Description de la partie française de Saint- Domingue, t. I, p. 22.