‹ Saint-ÉvremondChapitre 6 sur 20 · ACTE IL SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

ACTE IL SCÈNE PREMIÈRE

CHAPELAi>', seul, composant des vers avec un soin ridicule, et peu de génie.

Tandis que je suis seul, 11 faut que je compose Quelque ouvrage excellent, soit en vers, soit en prose. La prose est trop facile ; et son bas naturel N'a rien qui puisse rendre un auteur immortel : Mais d'un sens figuré la noble allégorie Des sublimes esprits sera toujours chérie. Par son divin pouvoir, nos écrits triomphans Passent de siècle en siècle et bravent tous les ans. Je quitte donc la prose et la simple nature Pour composer des vers où règne la figure.

« Qui vit jamais rien de si beau, (Il me faudra choisir pour la rime « flambeau »)

« Que les beaux yeux de la comtesse ? » (Je voudrais bien aussi mettre en rime « Déesse »)

« Qui vit jamais rien de si beau, « Que les beaux yeux de la comtesse ? « Je ne crois pas qu'une déesse « Nous éclairât d'un tel flambeau.

LES ACADÉMISTES

« Aussi, peut-on trouver une âme « Qui ne sente la vive flamme « Qu'allume cet œil radieux?

« Radieux » me plaît fort : un œil plein de lumière Et qui lait sur nos cœurs Timpression première, D'où se forment enfin les tendresses d'amour. « Radieux! J'en veux faire un terme de la Cour.

« Sa clarté qu'on voit sans seconde,

« Éclairant peu à peu le monde,

« Luira même un jour pour les Dieux.

Je ne suis pas assez maître de mon génie; J'ai fait'j sans y penser, une cacophonie : ■Qui me soupçonnerait d'avoir mis « peu à peu? » Ce désordre me vient pour avoir trop de feu.

« Qui vit jamais rien de si beau,

« Que les beaux yeux de la comtesse?

« Je ne crois point qu'une déesse

« Nous éclairât d'un tel flambeau.

« Aussi peut-on trouver une âme,

« Qui ne sente la vive flamme

« Qu'allume cet œil radieux?

« -Sa clarté qu'on voit sans seconde

« S'épand déjà sur tout le monde,

« Et luira bientôt pour les Dieux.

Voilà ce qui s'appelle écrire avec justesse ! Et ce qui m'en plaît plus, tout est fait sans ru- Car tout ouvrage fort a de la dureté, [desse : Si par un art soigneux il n'est pas ajusté

« Chacun admire en ce visage « La lumière de deux soleils :

« Si la nature eût été sage, « Le ciel en aurait deux pareils.

Que voilà de beaux vers! L'auguste Poésie! « Phœbus, éclaire encore un peu ma fantaisie : « Divin Père du jour, qui maintiens l'univers, « Donne-moi cette ardeur qui fait faire des vers : « Ranime mes esprits, et dans mon sang rappelle « La féconde chaleur, qui forma la Pucelle : « Par l'épithète alors je me rendis fameux : « Alors, le mon t Olympe à son pied sablonneux ; « Alors, hideux, terrible, a/freux, épouvantable^ « Firent dans mes écrits un effet admirable. « Divin père du jour, qui maintiens l'univers, « Redonne-moi l'ardeur qui fit faire ces vers.

« Le teint qui pjaroît sur sa face, « Est p)lus uni que n'est la glace, a Plus clair que le ciel cristalin :

« Où trouver un pinceau qui touche « Les charmes de sa belle bouche, « Et l'honneur du nez aquilin ?

Cette comparaison me semble assez bien prise : Il n'est rien plus uni qu'un « cristal de Venise; » Et les cieux qui ne sont formés d'aucun métal, Pourroient, à mon avis, être faits de « cristal. » « Aquilin » ne vient pas fort souvent en usage, Mais il convient au nez du plus parfait visage : Tous les peintres fameux veulent qu'un nez soit tel : Oublier « aquilin » est un péché mortel.

LES ACADÉMISTES

« Chacun admire en ce visage^ « La lumière de deux soleils :

« Si la nature eût été sage, « Le ciel en aurait deux pareils.

Œ Le teint qui paroit sur sa face, « Est plus uni que n'est la glace, « Plus clair que le ciel cristalin ; « Où trouver un pinceau qui touche « Les charmes de sa belle bouche^ « Et l'honneur du nez aquilin?

Ainsi peîgnoient les Grecs des Beautés achevées, De Finjure des ans par leurs écrits sauvées, [nés, Je n'ai fait que vingt vers, mais tous vers raison- Magnifiques, pompeux, justes et bien tournés. • Par un secret de l'art, d'une grande Déesse J'oppose les appas à ceux de ma Comtesse ; Et des charmes divins dans l'opposition,

Je fais voir la confusion.

Quant à l'autre couplet, j'y reprens la Nature, Qui des corps azurés a formé la structure, De n'avoir su placer à ce haut firmament

Qu'un « soleil » seulement.

La Comtesse en a deux : c'est au « ciel » une honte Qu'un « visage » ici-bas en « Soleils » le surmonte. J'achève heureusement : il me falloit finir; Aussi bien nos auteurs commencent à venir. ,

SAINT-ÉVPiEMOND.

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