‹ Saint Elzéar de Sabran et la bienheureuse Delphine de SigneChapitre 13 sur 29 · ET ROME · texte numérisé non relu

ET ROME

Le roi Charles II, dit le Boiteux, cause première du mariage des saints époux, mourut à Naples en Tannée iSog, après avoir institué, pour lui succéder sur le trône de Sicile, son fils Robert. Hermengaud survécut peu de temps à son prince. Par son testament, daté du 19 mars i3io, il léguait à son fils aîné Elzéar, non seulement le comté d'Ariano, mais encore la baronnie d'Ansouis, ce qui indique qu'Elzéar de Sabran aïeul était lui-même décédé. Le nouveau comte devait donc partir pour l'Italie, afin de prendre possession d'Ariano, et paraître à la cour de Naples, devoir inquiétant pour Delphine et pénible pour les deux époux ; car les rois angevins déployaient un grand faste.

« On se méprend étrangement, dit Viollet- Leduc, dans son Dict. du Mobilier (t. I), quand on se représente cette société du xiv® siècle comme vivant, relativement à notre temps, dans un état barbare et grossier ; le contraire serait plus près de la vérité. » Le fard, les joyaux, les étoffes tissées d'or et de soie étaient en usage, et le luxe des festins ne le cédait en rien à celui des vêtements. On jetait des roses

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sur la table ; des Heurs couronnaient les vases n boire, aussi bien que les tôtes des convives, et le pavé ni<}me de la salle était jonché de fleurs et de verdure. Des re|)résentati()ns théâtrales ou des pantomimes appelées entremets s'intercalaient entre les services, en sorte que les banquets étaient interminables.

11 faut aussi faire justice de l'opinion qui accuse le moyen-àge de ne pas avoir connu l'usage des bains. Le docteur Cabanes, dans la deuxième série de ses Mœurs intimes du passé j et Lecoy de la Marche, dans la Revue du Monde catholique, année 1866, ont prouvé la fausseté de cette légende. Au temps de Charlemagne et de saint Louis, comme sous le règne de Charles VII, le bain était connu, pratiqué, et Ton trouvait partout des étuves publiques. Bien plus, les règles du savoir-vivre prescrivaient d'offrir un bain aux hôtes que l'on recevait. Anatole France (qui se serait attendu à ce témoignage?) en cite un exemple mémorable, se référant au séjour de trois semaines que Jeanne d'Arc fit à Bourges dans l'hôtel du receveur général des finances. Dans ce court espace de temps, Marguerite la Touroulde, femme du receveur, conduisit plusieurs fois la Pucelle aux étuves de la ville.

A l'appui de notre assertion, nous pouvons encore alléguer le vieux proverbe qui formulait les joies populaires en ces termes amusants :

€ Veux-tu du plaisir pour un jour? va au bain ; pour une semaine ? fais-toi saigner; pour

un mois? tue urx porc. > {Archives historiques, Acadchnic de Vienne.)

Ce n'est donc pas au moyen âge que l'usage de l'eau s'est perdu, mais dans la seconde moitié du xvi® siècle, en pleine Renaissance, à cette époque où Ton se piquait de renaître à la civilisation, et le règne de la crasse s'est prolongé dans les temps modernes jusqu'au xix^ siècle.

Mais, ce qui est plus étonnant, c'est que le temps où vivait Elzéar a connu non seulement l'hygiène de l'eau et le luxe, mais encore nos modes les plus audacieuses. En effet, en i352. sous le règne de Jean le Bon, on vit la princesse Blanche de Bourbon coiffée d'un chapeau tissé d'or de Chypre, parsemé de perles, d'émaux et de grenats, et sur ce monumental couvre chef était représentée toute une scène champêtre avec un chêne au feuillage épais, des enfants et des animaux divers.

Les princes d'Anjou, ayant conservé les goûts français, ne pouvaient manquer de suivre l'exemple de Paris. iVussi Robert P' avait-il à sa cour une armée considérable de pages, écuyers, chambellans, serviteurs ou dignitaires. « Toujours magnifique et pompeux, dit l'historien Caméra, dans les cavalcades, les banquets, les fêtes et les joutes, il étonnait par son faste : li faceva stupirc chiunque di sua grandczza, » (Bienheureuse Delphine^ par la marquise de Forbin d'Oppède.)

La prodigalité de ces rois se manifestait en-

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corc clans los cdilîccs. Au iniliru de ses guerres incessantes, Charles P"" d'Anjou trouve le temps d'élever à Naples le Castel Nuovo, de poser la première pierre de l'cglise Saint-Laurent et de commencer la cathédrale Saint-Janvier.

Charles 11 continue ces deux derniers monuments et commence en Provence la construction de cette église de Saint-Maximin, dont la nef ogivale, toute en hauteur, monte d'un élan sublime vers le ciel, comme la prière de la grande contemplativequi repose dans sacrypte. On avait vu ce dévot à Sainte-Madeleine, alors qu'il était simplement prince de Salerne, s'armer d'une houe et travailler de ses propres mains aux fouilles qui, en 1279, aboutirent à la découverte du tombeau de la Sainte. Le cardinal de Cabassole en écrivit le récit, sur le rapport du roi Robert. (V. Sicard, Revue du Monde catholique, 1''" octobre 1909.)

Philosophe et lettré, Robert r% dit le Sage, s'entretenait souvent avec le grand Giotto, pendant qu'il lui faisait peindre la chapelle du château de l'Œuf, à Naples. Il fit élever, près de Castellamare, le palais de Casa-Sana, nommé par la suite Quisisana {Ici ion guérit).

Enfin, en i325, le duc Charles de Calabre, fils et successeur du précédent, jettera les fondements de la chartreuse de San-Martino, dont le cloître déploie soixante colonnes de marbre blanc sous l'azur profond du ciel de Naples, et regarde à ses pieds le golfe étincelant décrire sa courbe harmonieuse.

Du séjour paisible de Puy-Michel, Elzéar était donc jeté en pleine vie mondaine et brillante ; mais ce nouveau théâtre ne va servir qu'à mettre plus en relief ses qualités et ses vertus.

Raphaël, l'un des vieux biographes de saint Elzéar, nous apprend que lorsque celui-ci se présenta au roi Robert, pour recevoir l'investiture du comté d'Ariano, plusieurs ambassadeurs se trouvaient à la cour. Or le roi faisait festoyer et traiter moult gracieusement ses hôtes^ et entre autres divertissements, il les convia à une joute. Elzéar, pressé de prendre part à ce jeu, s'excusa d'abord, mais à la fin, sur les instances du roi, il se décida à combattre et l'emporta sur tous les autres jouteurs. C'est pourquoi Robert le fit chevalier.

Et, pendant sa veillée d'armes, alors qu'une foule de soldats et de nobles entraient dans l'église avec des luminaires et passaient joyeusement en sonnant de la trompette et de divers autres instruments, Elzéar, étranger à l'allégresse humaine, était transporté en esprit au milieu de la milice céleste. Plongé dans la contemplation divine, abreuvé de délices spirituelles, il se sentait plus qu'à l'ordinaire poussé à prononcer le vœu de virginité avec son épouse. C'est ainsi que le jeune homme s'élevait des joies passagères et trompeuses de la terre aux joies célestes, seules capables de remplir une àme créée pour Dieu.

Cependant, le service de son prince appelait Elzéar à des combats plus sérieux qu'un assaut

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