‹ Saint Elzéar de Sabran et la bienheureuse Delphine de SigneChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES PAPES d'aVIGNON

Soit par légèreté dans le choix de leurs informations, soit par jalousie dltaliens, les Villani sont injustes pour nos papes français, et plusieurs des faits avancés dans leurs Histoiy^es Florentines doivent être tenus pour suspects et controuvés. D'autres historiens ont montré plus d'impartialité et d'exactitude. Baluze, notamment, appelle Clément VI un modèle de religion et de modestie: modestiœ noryna, religionis exemplar (i). En somme, les papes d'Avignon, par leurs vertus et leur mérite, tiennent une place fort honorable et glorieuse dans la série des Souverains Pontifes. (V. Rohrbacher et Kraus.)

Le 14 novembre i3o5, dans l'église de Saint- Just à Lyon, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, ceignit la tiare sous le nom de Clément V. A cette cérémonie assistaient Philippe le Bel, l'élite de la noblesse française, les rois d'Aragon et de Majorque. Avec ce brillant cortège le pape se rendit ensuite à l'église primatialc de Saint-Jean, le roi de Franceet lesprinces conduisant tour à tour le cheval du pontife. Comme on descendait la rue du Gourguillon,

i. Vitx Pap, Ave7i., t. I.

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une vieille muiMillc chargc^e de spectateurs, s'ccroula, renversant le clu'v.il du pape, tuant ou blessant de nombreux barons et soldats. Les Itidiens ne manquèrent pas de voir flans ce fait un funeste présage.

C'est en i3o9 que Clément V commença à faire d'Avignon sa résidence. Il mourut cinq ans après à Roquemauro, au retour du Concile de Vienne. Les cardinaux, réunis à Carpentras, pour réiection de son successeur, en furent violemment expulsés par les neveux du défunt pape et les Gascons à leur solde ; et en i3i6, seulement, un nouveau conclave, assemblé à Lyon, donna ses suffrages à Jacques d'Euze qui, sous le nom de Jean XXII, fut couronné dans la majestueuse cathédrale Ij'onnaise.

Comme Hermengaud de Sabran, Jacques d'Euze avait été Tun des familiers du roi Charles le Boiteux. Il avait dirigé l'éducation de son fils, ce prince Louis qui renonça à la couronne royale pour revêtir la bure franciscaine, ainsi que nous l'a appris son effigie, placée dans la chambre d'Elzéar, à Ansouis. Nommé évéque de Toulouse, Louis d'Anjou mourut à Tàge de vingt-trois ans, dans le palais de Brignoles et, conformément à ses dispositions testamentaires, son corps fut transporté dans Téglise des Frères- Mineurs de Marseille. Les papes Boniface VIII et Clément V instruisirent la cause de ce doux enfant de saint François, et Jean XXII publia la bulle de sa canonisation, en i3i7. Sa fête se célèbre le ig août.

Les études et l'Université de Paris trouvèrent un protecteur en la personne de Jean XXII. Attentif à procurer la paix à la chrétienté, il répondit aux désirs de croisade des rois de France et d'Angleterre, en leur conseillant d'abord l'union. Devant Finaction des princes, les gens du peuple, s'imaginant que la délivrance du Saint-Sépulcre leur était réservée, s'assemblèrent en troupes, comme sous le règne de saint Louis. Bientôt ces nouveaux Pastoureaux se livrèrent au pillage et au massacre des Juifs. En cette occurrence se produisit un fait plus d'une fois répété dans le cours de l'histoire : nous le signalons aux écrivains qui fulminent contre l'intolérance des papes. Jean XXII écrivit au sénéchal de Beaucaire pour l'exhorter à réprimer les excès des Pastoureaux. Officiers et prélats prirent des mesures contre ces pèlerins pillards, qui furent dispersés (i32o).

Jean XXII mourut en i334, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, et eut pour successeur Benoît XII. i\.ustère pour lui et les siens, bon jusqu'à la profusion pour les pauvres, Benoît XII se signala par son amour pour la justice, et mit tout en œuvre pour ramener la paix entre la France et l'Angleterre.

Après sa mort, arrivée en 1842, le siège pontifical fut occupé par Pierre Roger, né à Maumont, dans le Limousin, qui prit le nom de Clément VI. Religieux de l'Ordre de Saint-Benoît, Clément VI avait appartenu à l'abbaje de la Chaise-Dieu {Casa Deï), fondée, au xf siècle, par

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saint Robert, ci qui fut un moment rivale de riuny. Sur les confins du Velay, du Fore/ et de TA u vergue, se déveloj3pent de hauts plateaux, couverts de prairies et de bois, par-delà lesquels surgissent, à Thorizon lointain, les pics aigus et dentelés du Pu3^ C'est dans ce site d'une sauvage grandeur, à Taltitude vivifiante de 1.090m., qu'est placée l'abbaye, veuve hélas î aujourd'hui de ses moines, mais conservant une fière allure, avec sa haute tour clémentine couronnée de mâchicoulis, son cloître et sa robuste église d'un gothique pur et sévère.

Le nouveau pape, continuant l'attitude conciliatrice de son prédécesseur entre l'Angleterre et la France, réussit par deux fois à faire signer une trêve entre les belligérants, celle de Malestroit en 1843 et celle qui suivit la prise de Calais. Mais aux malheurs de la guerre vinrent s'ajouter les horreurs de la peste noire (1848). Les Juifs, accusés d'avoir corrompu l'air et les eaux, furent victimes de la fureur populaire. Clément VI prit leur défense; il lança deux bulles à cet effet et ordonna aux évêques de publier une sentence d'excommunication contre ceux qui oseraient les inquiéter. Malgré ces appels énergiques à la justice et à la raison, les vexations et les sévices contre les malheureux Israélites continuèrent, surtout en Allemagne ; Mayence se signala tristement par la mort violente de milliers de victimes. L'intervention bienfaisante du pape ne produisit de résultats que dans Avignon et le Comtat Venaissin ; par

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la sollicitude des Souverains Pontifes, Avignon devenait, ainsi que Rome, le paradis des Juifs.

Clément VI fut pourtant l'un des plus attaqués parmi les papes français: serait-ce à cause du contraste que sa magnificence et ses réceptions formaient avec Taustérité de son prédécesseur? Quoi qu'il en soit, la cause de l'art avait tout à gagner à cet amour du beau, puisque c'est à Clément VI que nous devons la plupart des décorations du Palais des Papes.

Presque en même temps que s'élevait ce monument de force et de beauté, les remparts construits, comme le château, en belle pierre polie, au ton clair et chantant^ encerclaient la ville dans le gracieux feston de leurs mâchicoulis. De toutes parts surgissaient églises et monastères, palais cardinalices, tours et flèches, dont les cloches innombrables emplissaient l'air de sons joyeux ou graves. La ville débordait sur la rive droite du Rhône, et Villeneuve secou\Tait aussi de monuments.

Artistes, poètes, théologiens et grammairiens se pressaient à la cour pontificale. Pétrarque y représentait la poésie ; le grand Simone di Martino et Matteo Giovanetti de Viterbe, la peinture ; Jean de Paris sculptait le tombeau de Jean XXII ; Pierre Poisson et Jean de Loubière, maîtres d'œu vre de Benoît X II et de Clément VI, laissaient sur le château Tempreinte de génies ignorés. La présence des papes avait fait d'Avignon la capitale des arts et des lettres.

En 1848, Clément VI avait acheté de la reine

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Jeanne 1"', la propriété d'Avignon pour quatrevingt mille florins. Il mourut en i352, après avoir désigné pour lieu de sa sépulture sa chère abbaye de la Chaise-Dieu, où son corps fut transporté en un somptueux cortège. Sous la voûte solitaire de Téglise abbatiale, le tombeau de Clément VI est resté, comme un témoin d'une gloire aujourd'hui disparue. Mais les huguenots no respectèrent ni la mort ni le lieu saint. On lit en effet, dans le Dictionnaire de Vaucluse, par Barjavel : « En i5G2, suivant Papire Masson et les MM. de Sainte-Marthe, les huguenots pillèrent la Chaise-Dieu et jouèrent avec la tète de Clément VI ; de Curton fit faire une coupe du crâne. Mais, suivant Fornery (Hist. civ. msc. Carp.), ils se contentèrent (!) de mutiler les figures du tombeau et mirent en pièces la balustrade. » — Toujours victimes, n'est-il pas vrai? ces pauvres calvinistes !

A Clément VI, le Magnifique, succéda, en la personne d'Innocent VI, un pape ami de la simplicité, réformateur de la cour, protecteur des gens de lettres. 11 eut lui-même pour successeur, en i362, le grand et saint pontife Urbain V.

Guillaume de Grimoard, tel était le nom du nouveau pape, devait en effet illustrer la chaire de Pierre autant par sa sainteté que par son intelligence et la prodigieuse activité qu'il déploya dans son pontificat de huit années seulement. Il était né, vers i3io, au château de Grisac, dans le diocèse de Mende. Au dire de Borély, sa naissance fut d'abord regardée comme une ma-

lédiction, car l'enfant n'était qu'une masse informe de chair. Mais Elzéar de Sabranse trouvait à Grisac, et, à sa prière, Dieu donna la forme humaine au petit être, qui eut son sauveur pour parrain.

Grimoard était depuis peu de temps abbé de Saint- Victor, de Marseille, quand le Sacré- Collège réleva sur la chaire pontificale. Il commença par rétablir Tordre dans Avignon. Les nombreux serviteurs des cardinaux se livraient à des excès de toute sorte ; le maréchal du palais en fit pendre un assez grand nombre pour inspirer aux autres une crainte salutaire.

Les guerres incessantes, les ravages de la peste, le relâchement de la discipline avaient dépeuplé les couvents et entraîné la décadence des mœurs religieuses. Le pape s'attache à réformer le clergé et les moines. Il donne l'exemple, en conservant sur le siège apostolique l'austérité d'un ascète, ne mangeant que le soir pendant le Carême et l'Avent, jeûnant au pain et à l'eau plusieurs fois par semaine, en temps ordinaire. Continuellement, des malheureux sont logés et nourris chez lui.

Mortifié dans sa personne, Urbain V se montre au contraire prodigue pour les édifices sacrés; la beauté des temples du Seigneur lui est chère, et non moins chère la science des serviteurs de TKglise.

Il concède de nouveaux privilèges aux universités de Montpellier, Toulouse, Bologne, Paris, et pourvoit à la dépense de mille écoliers

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dans tous les genres d*etudes. (V. Haluze.) « Il est i\ désirer, disait-il, et je désire vivement que les savants abondent dans l'Église. » — Bel exemple, entre mille, de l'obscurantisme catholique! — lùilin, au milieu de ces grands travaux, le pape trouvait le temps de songer aux plus humbles de ses sujets et de doter quantité (le filles pauvres.

En Tannée 1867, Urbain V put enfin satisfaire son désir de rétablir la résidence pontificale à Rome. Il s'arrêta à Viterbe, dont les habitants mutinés le tinrent, pendant cinq jours, assiégé dans la citadelle. Ce singulier souhait de bienvenue était, il faut en convenir, de nature à justifier le séjour des papes à Avignon. Heureusement ce ne fut qu^un incident, et, au mois d'octobre, Urbain V fit une entrée triomphale à Rome. 11 y reçut la reine Jeanne de Naples, à laquelle il remit la rose d'or; l'empereur d'Occident, Charles IV; et l'empereur d'Orient, Jean Paléologue, qui abjura le schisme grec, en 1869.

Mais la guerre s'étant rallumée entre les rois de France et d'Angleterre, le pape crut devoir quitter Rome pour travailler plus efficacement à rétablir la paix entre ses enfants. A peine de retour à x\vignon, il tomba malade et expira, le 19 décembre 1870, après avoir commandé d'ouvrir les portes de l'appartement, afin de laisser à tous les fidèles la liberté de voir comment les papes meurent. Son corps, déposé d'abord à Notre-Dame des Doms, fut ensuite, comme il l'avait désiré, transporté et inhumé à

Saint- Victor de Marseille. En 1870, Pie IX a confirmé le culte que Ton rendait à ce saint pontife.

Pierre Roger de Beaufort, neveu de Clément VI, élevé sur la chaire de saint Pierre, sous le nom de Grégoire XI, fut le digne successeur d'Urbain. Il siégea d'abord à Avignon, puis, sur la fin de son pontificat, à Rome, où il mourut en 1878. Avec lui se clôt la série des papes qui résidèrent à x\vignon avant le schisme.

Ce que fut le gouvernement des papes et des légats qui leur succédèrent, nous en trouvons récho dans un dialogue cité par André Hallaj^s, critique d'art des Débats. La scène se passe, en 1789, entre milord M... et M. L.-P. Bérenger, membre des Académies de Toulon, Marseille, Vaucluse, Lyon, etc. Celui-ci, considérant la modicité des impôts payés par les habitants du Comtat Venaissin, le bas prix des denrées, la douceur des mœurs, la richesse du sol, coupé de canaux parfaitement aménagés, déclare qu'il regarde ce pays comme une des plus heureuses contrées du monde.

CHAIMTUE VIII

VKNGEANCIC CIHuVuKNNE ET CHAHM K

Nous avons dû anticiper sur l'ordre chronologique des faits, pour ne pas interrompre là succession des papes d'Avignon, qui remplissent un rôle important dans notre récit. Revenons à Elzéar. En l'appelant en Italie, l'héritage paternel ne devait pas servir uniquement à lui attirer la gloire humaine ; il le mettait en outre aux prises avec des difficultés qui allaient manifester sa grandeur d'àme.

Les règnes guerriers, comme ceux des deux premiers rois angevins de Sicile, sont peu appréciés du peuple, et, d'autre part, le gouvernement d'iiermengaud semble avoir été plutôt dur. Les gens d'Ariano, placés en face d'un jeune et nouveau seigneur, crurent-ils l'occasion bonne pour échapper à sa domination? Toujours est-il que, pendant trois ans, ils poursuivirent Elzéar de leurs outrages; ils allèrent jusqu'à lui tendre des embûches. Outré de cette conduite, Philippe, prince de Tarente et frère du roi Robert, offrit au comte d'Ariano de pendre et mutiler un certain nombre de rebelles pour ramener les autres à l'obéissance. Mais cette méthode radicale n'eut pas le don d'agréer au charitable seigneur; son cœur, pétri

de miséricorde, se refusait à traiter ainsi des frères en Jésus-Christ, fussent-ils des révoltés; ce n'est pas par la crainte mais par la douceur qu'il voulait régner. Dieu récompensa sa patience, et lé moment vint où ses sujets, non seulement l'honorèrent comme leur seigneur, mais encore l'aimèrent comme un père.

Ce ne fut pas le seul exemple de modération que donna Elzéar. Nommé maître justicier de l'Abruzzecitérieure, et ne pouvant quitter l'Italie, il manda Delphine auprès de lui, et, dans une certaine circonstance, il se montra magnanime au point d'étonner son épouse elle-même, si habituée qu'elle fût à la pratique de la vertu.

Des lettres calomnieuses avaient été jadis adressées à Hermengaud pour le pousser à déshériter Elzéar. Elles tombèrent entre les mains du saint comte, qui les mit sous les yeux de Delphine. Celle-ci demanda à son époux s'il les avait montrées aux accusateurs, afin de les humilier et de les exciter au repentir. Elzéar fit une réponse où se révèle un oubli vraiment héroïque des injures. « Je leur pardonne entièrement et de tout cœur, dit-il, et, bien loin de leur faire voir ces lettres, je veux leur laisser ignorer ma découverte; car, s'ils la connaissaient, ils seraient déjà punis, et je serais pour eux l'objet de suspicions perpétuelles. En détruisant les libelles, je mets ces hommes dans l'impossibilité d'être informés. »

Le comte fit mieux encore. A quelque temps de là, ayant rencontre dans une fête le principal

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auteur de la calomnie, il le combla d'honneurs et, l'introduisant dans sa chambre, il lui donna des efVets précieux de sa garde-robe, ce qui était alors regardé comme une faveur marquée.

Personne d'ailleurs, même parmi ses familiers et ses domestiques, ne vit jamais Kl/éar irrité ou impatient. Delphine, le trouvant toujours calme et souriant devant les résistances et les injures, lui dit : « Quel homme étes-vous donc, Elzéar, pour ne pas vous troubler et vous emporter? Quel tort feriez-vous aux méchants qui vous offensent injustement, si vous vous montriez parfois courroucé contre eux? — Delphine, répondit le comte, à quoi sert la colère? Sachez qu'il m'arrive de ressentir de l'indignation contre mes agresseurs ; mais aussitôt je reporte ma pensée sur les injures souffertes par Jésus-Christ, et je me tiens ce langage : Alors même que tes serviteurs t'arracheraient la barbe et te donneraient des soufflets, tu devrais les supporter, à l'exemple du Sauveur qui, tout innocent; fut traité bien plus ignominieusement. Et je ne cesse de méditer sur les outrages de sa Passion, jusqu'à ce que mon cœur soit complètement apaisé. Dieu m'a fait cette grâce singulière d'aimer mes ennemis, après leurs sévices, autant et plus qu'auparavant, et de prier pour eux d'une façon toute spéciale. » Ces paroles laissèrent Delphine profondément édifiée et remplirent son âme d'une douceur céleste.

Le moyen âge avait pourvu largement à Tas-

sistance des pauvres et des malades. Au xiii*" siècle, on comptait 1.900 léproseries dans la chrétienté (Mathieu Paris, Hist. Aiigliœ.) Nous voyons Alphonse, frère de saint Louis, faire des aumônes à 67 léproseries dans le midi de la France (i).

Le nombre des établissements de bienfaisance était si considérable, que le métier de pauvre devint fort lucratif. C'est pourquoi saint Louis prescrivit une enquête sur ceux qui l'exerçaient. Elzéar, de son côté, dans ses commandements, excluait les paresseux de ses distributions de blé.

Mais s'il bannissait les faux mendiants, le saint comte montrait une sollicitude fraternelle pour les membres souffrants de Jésus-Christ. Tous les jours, il lavait les pieds à douze pauvres et lépreux, les baisait au visage et, après les avoir restaurés, il les renvoyait avec de larges aumônes. Or il arriva, dans le comté d'Ariano, qu'étant parti pour chasser et ayant envoyé devant lui ceux de sa compagnie, à l'exception de son barbier et d'un chevalier, Elzéar dirigea ses pas vers une léproserie où se trouvaient six malheureux affligés d'une lèpre grave. Quelques-uns, tout défigurés, étaient horribles à voir; leurs lèvres corrodées et dévorées laissaient à nu les mâchoires. Sans se laisser rebuter par ces plaies hideuses, le pieux chevalier salue les malades, s'informe de leur

1. Archives de V empire, série J, n" Sig. V. Lecoy de la Marche, Revue du inonde catholique, \Sfî6.

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état et, s'inclinant sur ces visages repoussants, il les baise avec amour. Kt voilà que sous ce baiser la lèpre disparaît, et la maison se remplit d'un suave parfum. Le comte fait une aumône c\ SCS protégés, et pendant qu'il s'éloigne, un brillant rayon de feu s'étend de sa tétc jusqu'à la léproserie.

Comparez ce chevalier du xiv° siècle, habile aux passes d'armes, valeureux capitaine, tout imprégné de la charité de Jésus-Christ, aux païens de l'époque des Césars, d'une civilisation raffinée, et pourtant prenant plaisir à des jeux sanguinaires comme les combats de gladiateurs. Quelle différence de niveau moral ! Or cette douceur de moeurs que nous ont léguée tant de siècles de christianisme, nous en vivons encore ; les libres-penseurs eux-mêmes en subissent l'influence quand, par exemple, ils viennent au secours des victimes des inondations ou autres fléaux. Ils ont beau qualifier leur geste d'altruisme, de philanthropie, pour masquer son origine, c'est un reste de la charité apportée au monde par Celui qui a dit : « x\imez-vous les uns les autres. »

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