‹ Saint Elzéar de Sabran et la bienheureuse Delphine de SigneChapitre 18 sur 29 · RÉFORMATEUR DU PRINCE ET AVOCAT DES PAUVRES · texte numérisé non relu

RÉFORMATEUR DU PRINCE ET AVOCAT DES PAUVRES

l/an i3i7, le comte d'Ariano, ayant fait son testament à Toulon, s'embarqua avecson épouse pour Naples. Klzéar, maître justicier de TAbbruzze citcrieure, et Delphine, amie de la reine Sanchie, comptaient parmi les seigneurs les plus considérables de la somptueuse cour napolitaine. Cependant, tout en s'acquittant des devoirs imposés par leur rang, ils continuaient à mener leur vie d'oraison, de pénitence et de charité.

Bientôt la première dignité du royaume était conférée à Elzéar. Cet événement fut motivé parle départ du roi Robert, qui, en compagnie de la reine, conduisit une armée navale à Gênes, menacée par le duc de Milan, à la tête des gibelins. De Gênes, Robert, attiré par l'amitié du pape Jean XXII, se rendit à Avignon, pour y séjourner plusieurs années. Or, en quittant Naples, le roi avait eu soin de se substituer dans le gouvernement du royaume son fils Charles, duc de Calabre, surnommé l'Illustre, et de lui adjoindre, comme ministre et conseiller, le comte d'Ariano.

Trop souvent les princes, comme le peuple souverain d'ailleurs, trouvent autour d'eux des

courtisans empressés à flatter leurs caprices et^ leurs passions. Tout autre fut le rôle d'Elzéar' auprès du jeune duc de Calabre. Celui-ci, nous; dit le vieil hagiographe, était de mœurs disso-^ lues et habitué aux propos légers. Le sage con-' seiller le prit à part et lui dit : <r II ne convient] pas qu'une personne de qualité royale écoute ou ' se permette des paroles déshonnêtes : les entre- i tiens dépravés corrompent les bonnes mœurs. , Aussi rintégrité du langage et de la conduite | est-elle le plus beau lustre d'un homme haut; placé. » Ce discours et d'autres semblables, et sans doute aussi l'exemple du ministre lui-i même, firent tant d'impression sur l'esprit du ; prince qu'un changement rapide s'opéra en lui, au grand étonnement de son entourage. « Lei seigneur duc, disait-on, est complètement changé. » Et d'autres ajoutaient : « C'est que le comte d'Ariano lui a parlé. » Et dès lors per-j sonne n'osa plus, en présence du prince, se per- ' mettre des mots déplacés. i

Or, les nobles et les inférieurs vo^^ant l'ascen- i dant du comte sur l'esprit de son élève, se mi- i rent à honorer un si puissant ministre, et plu- [ sieurs qui avaient quelque affaire à la cour, I s'adressaient d'abord à EIzéar, lui ofirant les ' uns du drap d'écarlate ou des onces d'or, les ' autres des joj^aux et choses précieuses. Mais l'intègre cnnseiller, sachant que les présents obscurcissent la vue de quiconque les accepte, les refusait impitoyablement. Et quand les personnes de sa famille lui faisaient remarquer

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c|iril pouvait bien sans scrupule recevoir quel- (jues dons en récompense de ses travaux, il répondait : « Cela pourrait être une occasion de scandale et d'injustice; c'est pourquoi je veux opposer a toutes les offres un refus catégorique. «.Or, un jour qu'étant revenu de la cour, il se livrait dans sa chambre à la méditation, Alasacie, entrant par hasard, l'entendit prononcer ces paroles : « Seigneur, vous me devez dans le paradis cent onces d'or et deux pièces d'écarlate. » La religieuse, étonnée^ lui ayant demandé la signification de ces paroles, le Saint répondit : « Aujourd'hui j'aurais pu avoir ces présents ; mais je les ai refusés pour l'amour de Dieu. »

Il ne s'en tint pas là. Mais ayant remarqué que les affaires litigieuses des pauvres gens restaient longtemps en souffrance, il demanda au duc la faveur de se charger de leurs causes. Le duc y consentit avec bienveillance. Le miséricordieux avocat fît alors faire un sac spécial pour recevoir les plaintes et suppliques des indigents, et, quand il passait dans les rues et les places, les malheureux l'abordaient par troupes. En outre, ils assiégeaient la porte de sa maison en si grand nombre qu'Elzéar et les siens avaient de la peine à s'ouvrir un passage à travers leurs rangs pressés. Les affaires de ces clients, peu recherchées d'ordinaire, étaient instruites en toute diligence ; le charitable avocat en écoutait Texposé avec patience, et, le dépouillant des circonlocutions superflues dont remaillaient ces

médiocres orateurs, il en donnait un résumé \ substantiel au duc et aux officiers de justice, en sorte que les causes étaient promptement ter- j minées. \

A ce sujet, le vieil hagiographe nous fait assis- | ter à une scène unique dans les annales du bar- j reau. Elzéar vient de se laver les mains et se met à table. Il est à présumer que, dans son hos- i pitalière demeure, les pauvres ont leurs grandes entrées, car, à cette heure particulièrement < inopportune, un rustre se précipite dans la , salle, et, comme un créancier qui réclame son | dû : « Seigneur, dit-il, qu'avez-vous fait de ma ^ supplique? » A cette grossière apostrophe, que i va répliquer Elzéar? Loin de s'irriter et de faire l expulser l'audacieux, il lui répond avec bénignité : < Attendez un peu, avant de dîner je ; veux expédier votre affaire. » Se levant aussi- ! tôt, il se rend au palais, en rapporte la réponse i sollicitée, et alors seulement il s'estime en droit de prendre son repas.

Par cette patience, par cette charité, le Saint i thésaurisait pour le ciel, se souvenant de cette i parole de Jésus-Christ : t Tout ce que vous faites à l'un de ces petits, c*est à moi que vous le | faites. » C'est ainsi qu'Elzéar donnait à Naples ! le même spectacle admirable que saint Louis ' avait offert à la France, quand, sous le chêne | de Vincennes, il rendait la justice aux faibles et • aux opprimés. ^

CHAIM-rHi; XI

AMRASSADFUR KN FRANCK

Au commencement de Tannée i323, Catherine d'Autriche, duchesse de Calabre, mourut à Naples sans laisser de postérité. Le roi Robert, inquiet de voir son (ils sans enfants, songea immédiatement à lui donner une seconde femme en la personne de Marie de Valois, sœur de celui qui, cinq ans plus tard, allait devenir roi de France sous le nom de Philippe de Valois. Leur père, Charles de Valois, avait été capitaine général du pape Boniface VIIL II assistait à Lyon au couronnement de Clément V, et tenait, avec le duc de Bretagne, les rênes du cheval du pontife, quand se produisit la chute du mur dont nous avons parlé. Le duc fut tué et le comte de Valois, grièvement blessé. Pour négocier ce mariage, Robert manda Elzéar auprès de lui, à Avignon. Celui-ci aspirait à se décharger du poids des affaires publiques. < Si je reviens de France, disait-il à Delphine, je veux, autant que je le pourrai, abandonner ces occupations temporelles qui nous séparent de l'union divine, et fixer notre demeure à Ansouis, afin qu'éloignés du tumulte du monde, nous puissions goûter plus pleinement les douceurs spirituelles. »

Elzéar ne pouvait cependant refuser la mis-

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sion royale. Il s'embarqua donc avec son épouse pour la Provence. Ce fut peut-être dans le cours de cette traversée qu'eut lieu la terrible tempête dont parle le vieil historien. Le navire démtité allait à la dérive sur les flots, et les passagers, se croyant perdus, poussaient des gémissements douloureux. Elzéar, confiant en Dieu, restait impassible devant le danger. Cependant, par le j plus grand des prodiges, le vaisseau parvint au i port, et le comte se mit à reprocher à ceux de • sa maison leurs cris et leurs larmes, qui témoi- | gnaient de leur peu de confiance en la protection \ céleste. « Vous qui faites le censeur, lui répon- ] dit Delphine^ n'avez-vous pas craint la mort en | ce péril extrême? — Depuis que Dieu m'a visité i dans le château de Sault, dit Elzéar, je suis prêt ] à recevoir la mort sur mer comme sur terre, i sous quelque forme qu'elle se présente, et, j quand je vois le danger prochain, j'offre mon cœur à Dieu, en lui disant : « Seigneur, si vous ] « avez décrété de punir quelques-uns d'entre « nous, tournez votre colère contre moi, pécheur « ingrat, et pardonnez aux autres. » Cette prière n'a jamais manqué de m'apporter une grande . consolation. » j

Elzéar se trouvait avec le roi Robert dans la i ville d'Avignon, un jour de fête (nous ne savons dans quelle circonstance). 11 se préparait à rece- \ voir le corps sacré de Notre-Seigneur, et la i messe allait commencer, quand Robert le fit i mander auprès de lui. Elzéar pria le prêtre d'attendre son retour, sortit de la chapelle, et se ,

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