NOCES MYSTIQUES AVEC LA PAUVRETÉ
Il existe, au centre de l'Italie, une région privilégiée où la lumière est douce, où la nature est pleine d'harmonie et de sérénité. Dans la plaine, la haute coupole de Sainte-Marie-des-Anges abrite le précieux joyau de la Portioncule. Sur la colline, se développent les murailles, les tours et les campaniles d'Assise, et, dominant la double rangée d'arcades du couvent, la basilique silhouette dans le ciel ombrien ses lignes architecturales. Elle se compose de deux éghses superposées et d'une crypte renfermant le corps vénéré de saint François. L'église supérieure, svelte et légère, irradiée d'abondantes clartés, chante le triomphe et la joie des bienheureux. L'église inférieure, sombre, aux arceaux lourds et surbaissés, rappelle les travaux, les angoisses et les luttes du chrétien sur la terre. Elle est toute peuplée cependant de visions célestes, et, dans ces demi-ténèbres, si une gerbe de rayons vient nimber une tête d'ange ou de saint, la figure semble s'animer comme pour vous parler.
A la décoration de cette basilique ont travaillé les grands primitifs de Florence et de Sienne : Cimabué, Simone Martini, avec leur haute distinction; Giotto, avec son sentiment
si dramatique. Les fresques de la chapelle de j Sainte-Madeleine nous montrent, en diverses scènes : les saintes Maries et leurs compagnons ; abordant en Provence, Madeleine recevant la i communion des mains de saint Maximin, Madeleine enlevée par les anges (i). Les Cjuatre : triangles de la voûte qui couronne le maîtreautel sont ornés de quatre compositions de Giotto, figurant le triomphe du Saint et les trois : vœux religieux. L'une d'elles représente le mariage de saint François avec la Pauvreté, épouse \ en vérité peu séduisante : sa robe nuptiale en ' haillons s'embarrasse dans les épines ; un enfant lui jette une pierre, un autre la frappe d'un ] bâton, tandis qu'un chien la harcèle de ses i aboiements. Oui, mais les témoins de ses noces ; sont des anges, et Notre-Seigneur lui-même ; préside la cérémonie. ;
C'est à ce même spectacle que la comtesse I d'Ariano va nous faire assister, et, comme pour ; mieux en souligner la grandeur, il aura pour \ cadre le ciel de Naples et le golfe enchanteur, 1 où tout invite à la jouissance.
1. Charles Dulac, le peintre mystique célébré par Huysmans, fait remarquer ce fait intéressant dans ses Lettres (Librairie Bloud, page 147). La venue de Madeleine et des saintes Maries en Provence nVst donc pas une simple tradition locale, mais une tradition catholique, puisqu'un peintre italien en fait le sujet de ses tableaux, dans l'un des monuments les plus remarquables qui aient été construits en Italie, au moyen âge. Ces j fresques, attribuées d'abord à Huiïalmacco de Pise, ont : été ensuite reconnues pour être do Giotto ou de son école. 1
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Nous avons dit que le roi Koburt avait fait élever, près de Castellamare, une villa, que la salubrité du site avait fait nommer Casasana. A ce pala/etto était jointe une chapelle dédiée à sainte Marie-Madeleine. Or, on lit dans le procès commencé pour la canonisation de Delphine ce qui suit (art. 20 et 22) : Un jour, dans la chapelle de Casasana, avant de recevoir la sainte ^eucharistie, Delphine, a genoux devant le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que le prêtre tenait entre ses mains, voulut renoncer expressément à toutes les choses du monde, et c'est pourquoi elle prononça, avec une ardente dévotion, les paroles suivantes : « Devant vous, mon adorable Sauveur, devantvotre sainte Mère et toute la cour céleste, librement et par amour pour vous, je renonce à tous iTies biens temporels, aux soins et aux pompes de ce monde, maintenant et pour toujours. Je m'offre et iTi'abandonne à vous, mon Sauveur, qui pour moi vous êtes dépouillé de tout sur la croix ; je ne veux plus rien posséder sur la terre, si ce n'est vous seul, qui êtes le partage des âmes saintes. Tout ce que j'ai et tout ce qui pourra me revenir, je le laisse aux pauvres, et je veux que tout leur soit distribué... »
O digne enfant du Poverello d'Assise, Jésus et sa divine Mère bénissent votre union mj^stique avec la pauvreté, les anges vos frères vous assistent en témoins ravis d'admiration, et saint François votre père tressaille d'allégresse !
Etant rentrée dans sa chambre, Delphine
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appela ceux qui lui étaient restés attachés et, se mettant à genoux devant eux^ elle leur dit : I c Vous savez, vous mes amis et fidèles serviteurs, quelles grâces singulières j'ai reçues du i Seigneur; vous savez comment il a brisé tous les liens qui m'attachaient au monde. Vous ; n'ignorez pas que Dieu m'a souvent pressée de | renoncer aux biens temporels, et cependant j'ai préféré suivre ma sensualité ; mais la miséri- \ corde divine n'a pas compté mes péchés. Je veux I donc me dépouiller de tout et mettre mon ', unique espérance dans le secours d'En-haut. Si j Dieu vous donne la volonté de faire de même, | je m'en réjouirai. Mais si tel n'est pas votre dé- ; sir, je pourvoirai à vos besoins, en vous distri- ; buant une partie de mes biens ; toutefois ce que je vous aurai remis devra, à votre mort, retour- ner aux pauvres, vrais propriétaires aujourd'hui ' de mon avoir. S'il vous plaît de nous laisser \ dans cette maison, ma sœur la religieuse et moi, que ce soit pour l'amour de Dieu, et | comme de pauvres femmes recueillies par cha- ! rite, que vous pourrez renvoyer à volonté. Je I ne suis donc plus votre maîtresse, mais une \ étrangère ou une compagne que vous hébergez : au nom de Jésus-Christ. « .
Cet humble langage arracha des larmes d at- 1 tendrissement à ceux qui l'entendaient, et la \ plupart des femmes que Delphine avait emmenées en Italie, voulurent rester auprès délie et partager son indigence.
La sublime mendiante accomplit son vœu de
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pauvreté avec une rigueur capable de donner le frisson à notre sensualité moderne, et Ton vit Tamie de la reine Sanchie, la belle comtesse d'Ariano, chargée d'une besace et vêtue de la grosse étoflV appelée bureau, parcourir les rues de Naples d'abord, puis celles d'Apt, en demandant l'aumône. Les humiliations, dont elle était avide, ne lui manquèrent pas dans cette nouvelle situation. A Naples, des jeunes gens la suivaient pour la railler et allaient souvent jusqu'aux outrages. Un jour l'un d'eux, la montrant du doigt, demande quelle est cette bigote qui gueuse par la ville. Dans les rues d'Apt, un jeune garçon lui tire la langue, et, comme la mère de l'insolent veut le frapper, celui-ci s'enfuit en criant : « Ah ! la béguine folle ! » Le chanoine André Durand, voulant éviter à Delphine de tels affronts, lui conseille de recevoir l'aumône chez elle, au lieu de quêter de porte en porte, et la comtesse de répondre : t C'est pour moi une vraie satisfaction d'être traitée suivant mes mérites, quand je pense que Jésus-Christ innocent a souffert toutes les injures. »
Delphine avait été rappelée en Provence par son cousin Elzéar de Villeneuve, évêque de Digne, et par le juge-mage Henric}^, qui estimaient sa présence nécessaire pour la vente de ses biens. Elle y procéda dès son arrivée, regrettant que ses mandataires ne l'eussent pas déjà fait, en son absence. Elle réserva seulement, sur les legs d'Elzéar, quarante-cinq onces