DOCTEUR ET THAUMATURGE
Pendant les quinze dernières années de sa vie, Delphine résida habituellement dans la ville d'Apt. Elle occupait, en dehors de l'enceinte, près du pont jeté sur le Calavon, une chambre contiguë au couvent des Cordeliers et à la chapelle où reposait le corps de son bienheureux mari. Depuis lors, le lycée s'est installé sans scrupules dans les bâtiments conventuels, de même que le sous-préfet se prélasse dans le palais élégant qui, au xvni^ siècle, fut l'évêché, et des fracs étriqués et sans gloire gravissent les degrés de l'escalier à double rampe, qu'effleurait jadis la robe aux larges plis des hommes d'église.
Toujours avide de mortifications et désirant échapper à l'affluence des visiteurs que sa vertu lui attirait dans sa demeure d'Apt, Delphine se réfugia de nouveau à Cabrières, et là elle s'enferma dans une chambre du vieux château pour y mener la vie de recluse. Cette cellule étant contiguë à la chapelle, on y avait pratiqué une fenêtre qui ouvrait sur le lieu saint et permettait à Delphine de faire ses dévotions; une autre ouverture lui servait à recevoir ses aliments du dehors. Mais ses infirmités ne lui per-
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mirent pas de prolonger sa réclusion, et ses directeurs l'obligèrent à retourner dans la cité aptésienne, où d'ailleurs elle exerçait un apostolat des plus féconds.
Delphine, en effet, avait, depuis sa jeunesse, suivi, avec la docilité la plus délicate, toutes les impulsions de la grâce divine, et maintenant, épurée par le sacrifice, illuminée par la contemplation des choses célestes, par la lecture de la Bible, des homélies de saint Grégoire, des soliloques de saint Augustin, elle était parvenue sur les sommets de la sainteté. Dieu la récompensait dès ce monde en lui communiquant, avec le don du miracle, une science surnaturelle. Beaucoup venaient la trouver, les uns pour s'instruire et s'édifier, les autres afin de procurer le soulagement ou la paix à leurs âmes souffrantes et troublées, et Dieu sait si ces pauvres âmes sont nombreuses. Delphine alors se faisait catéchiste, expliquait la doctrine chrétienne, parlait avec attendrissement de l'amour de Jésus pour les hommes, excitait à la pénitence et, comme Dieu lui avait donné de lire dans les consciences, ses exhortations et ses enseignements étaient tellement adaptés aux besoins des auditeurs qu'ils produisaient des fruits merveilleux.
André Durand remplissait souvent l'office d'introducteur dans l'humble domicile, dont le seuil était plus assiégé par la foule que celui d'un palais, et il put constater que Delphine mettait le doigt sur les plaies morales arec au-
tant de précision que si elle les avait eues sous les 3^eux. A l'issue d'une audience pendant laquelle les visiteurs s'étaient bornés à écouter les avis de la sage conseillère, André, surpris de cette attitude passive, demanda aux auditeurs pourquoi ils n'avaient pas soumis leurs doutes à la comtesse : « Je n'ai pas eu cette peine, répondit l'un d'eux^ car Madame a dissipé tous mes ennuis, aussi bien que si je les lui avais exposés. »
Marie d'Evenos, femme de Giraud de Simiane, était tellement adonnée à la vanité qu'elle passait parfois jusqu'à trois heures le matin à étudier son visage dans une glace. Heureusement il lui arriva d'entendre la comtesse d'Ariano discourir sur la beauté de notre àme : « C'est l'image de Dieu, disait-elle, conservons avec une attention jalouse cette ressemblance, et pour cela évitons de donner à notre corps des soins immodérés, car ils terniraient l'éclat de l'àme immortelle. » Delphine tint sur ce sujet un langage si approprié aux dispositions de Marie d'Evenos, que celle-ci, profondément remuée, renonça dès lors à ses fadaises pour adopter un genre de vie plus modeste et plus digne d'une chrétienne.
Nombreuses sont les conversions de ce genre dues à Delphine ; mais le cas de la petite Huguette Dupuy est particulièrement suggestif. Cette jeune fille de quinze ans possédait une chevelure magnifique, qui faisait son orgueil et risquait de causer sa perte. Comme elle se trou-
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vait en visite avec sa mère clic/ la comtesse, collc-ci lui parla de ses cheveux comme de véritables liens avec lesquels le démon tient attachées les filles vaniteuses. Le sermon produisit un tel eflet, que. sur l'heure, Iluguctte alla trouver la n^lif^ieuse Alasacie, la priant de couper le royal mais dan^^^ereux ornement de sa jeune tête. Klle fit parla suite vceu de pauvretéet de virgimité, et se mit à i^ccompagagner la comtesse dans ses quêtes à travers les rues de la ville.
Delphine ne se contentait pas de modérer le luxe des mondaines. A sa voix, on voyait les ennemis se réconcilier, les pauvres étaient secourus, les sacrements plus fréquentés; en un mot, Apt s'amendait. Cette influence s'étendait jusqu'aux couvents, dans lesquels Delphine ramena plus dîme âme tiède à la ferveur. Tel fut le résultat des relations fréquentes et amicales qu'elle entretenait avec les religieuses du monastère de Sainte-Croix et celles de l'abbaye de Sainte-Catherine. Ce dernier couvent, bâti à Textrémité de la ville, étendait son jardin jusqu'à la tour de l'Hôpital, que l'on voit encore aujourd'hui couronnée de mâchicoulis et ceinte de verdure ; c'est un beau reste des fortifications élevées, en 1849, par ordre de la reine Jeanne.
Dieu avait en outre imparti à la comtesse d'Ariano des lumières surnaturelles sur les mystères de la foi. Le Frère Mayronis, surnommé le Docteur illuminé, le P. Michaëlis,
de Nîmes, d'autres encore étaient stupéfaits de l'entendre traiter les questions les plus ardues avec la compétence d'un Père de TÉglise. Bien plus, sa haute science reçut le témoignage du magistère suprême, lorsque Delphine se rendit à la cour pontificale pour la canonisation d'Elzéar. Le pape Clément VI, ayant eu avec elle un entretien sur la Très Sainte Trmité, déclara, en plein Consistoire, qu'il n'avait jamais entendu théologien au monde parler avec tant de facilité et d'assurance.
Enfin le don des miracles achevait de consacrer la sainteté de Delphine. Dans le procès commencé pour la canonisation de la Bienheureuse, Frère Reybaud déposa du fait suivant, pour l'avoir entendu raconter par Mayronis et par le P. Pastor, qui fut ensuite cardinal. Une femme nommée Thibaude, de Saint-Saturnin, près d'Apt, avait depuis six ans le visage affligé d'une fistule à l'aspect repoussant. Elle vint trouver Delphine et la pria de faire le signe de la croix sur son ulcère : « Hélas ! répondit l'humble comtesse, je ne puis rien pour vous soulager; retirez-vous donc, chère amie, et Dieu vous bénisse. » La malade cependant ne se tint pas pour battue et, prenant adroitement la main de Delphine, elle la porta sur son mal, qui disparut à l'instant.
Une fillette du diocèse de Digne avait le visage rongé par un horrible cancer. Sa mère la conduisit à Cabrières, au temps où la comtesse y séjournait. Mais comme celle-ci, mortifiée des
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hommages que lui attiraient ses guérisons, en prenait occasion pour se livrer ensuite à des macérations très dures» ses serviteurs refusèrent d'introduire les deux visiteuses. Après être restée quatre jours dans le village, la mère, lasse d'attendre, demanda seulement de Teau dans laquelle Delphine s'était lavé les mains, et (H fit une ablution sur le visage de sa fille, qui Tut guérie par ce simple contact. L'eau miraculeuse fut remise par la religieuse Alayette ou Alasacie, en présence de Catherine Dupuy, qui assura avoir vu l'enfant délivrée de son mal. Guillaume do Sabran, frère d'EIzéar, rapporte de son côté qu'étant en compagnie de M. d'Agoult, comte de Sault, il rencontra la miraculée et sa mère à leur retour de Cabrières.
Ces faits et d'autres du même genre que nous pourrions citer expliquent pourquoi les foules accouraient à celle qui guérissait les plaies du corps, aussi bien que les maladies de l'àme. Certain dimanche, le chanoine Durand vit aux abords du couvent des Cordeliers une troupe d'aveugles, d'épileptiques, de boiteux et autres impotents^ qui le prièrent de leur procurer accès auprès de la sainte comtesse. Celle-ci, fort affligée, s'écria : « Misérable créature que je suis ! n'ai-je pas sujet de m'attrister du concours des malades et des applaudissements qu'on me donne comme à une sainte, tandis que je marche peut-être à grands pas vers les peines éternelles, si Dieu ne me fait miséricorde. Ils
m'appellent la sainte comtesse, et je suis la plus grande pécheresse du siècle. »
Comment Delphine pouvait-elle se croire une grande pécheresse ? Saint François d'Assise va nous l'apprendre pour elle. En effet, à une question de même nature que lui posait son compagnon, le Père Séraphique répondit : « Je suis convaincu que si le plus grand des pécheurs avait reçu les mêmes grâces que moi, il en aurait mieux profité et en aurait eu plus de reconnaissance. Et, au contraire, je crois fermement que si Dieu retirait sa main de moi un instant, je tomberais dans les désordres extrêmes. C'est pourquoi je me regarde comme le plus grand et le plus ingrat des pécheurs. » Voilà quels sentiments sait inspirer l'humilité aux grandes âmes.
CHAPIIHK XVI
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Le milieu du xiV siècle est marqué en Provence par des troubles sanglants. Hobert de Duras ou Durazzo s'est emparé par surprise de la ville et du château des Baux. Ce poste redoutable commande le massif des Alpilles, au fond duquel s'ouvre le val d'Enfer qui, d'après Mistral, aurait inspiré à Dante la peinture de son Infcrno. Robert transforme le nid d'aigles en nid de vautours : il s'abat sur la Provence, qu'il pille et ravage. Pour mettre fin à ces excès, le grand sénéchal Foulques d'Agoult vient mettre le siège devant la place et en expulse les usurpateurs, en i355.
Mais ce n'est là qu'un premier acte de la guerre, car elle ne tarde pas à renaître, et cette fois avec les seigneurs des Baux qui, pour venger deux des leurs tués en Italie, ont l'horrible pensée d'appeler à leur aide Arnaud de Cervoles, dit l'Archiprètre, et ses Gascons ou Tuchins. Ces bandes de mercenaires couvrent la Provence de sang et de ruines.
En cette extrémité, la reine Jeanne s'adresse au comte d'Armagnac, et achète ses services en lui cédant, par lettres patentes, la propriété de Brignoles. Vainement le député de la ville pro-
teste contre cette aliénation. Le sénéchal approuve les lettres patentes, pour éviter un plus grand danger et peut-être la destruction totale tant de la ville que des comtés de Provence et de Forcalquier, preuve terriblement éloquente des ravages exercés par les Gascons. (V. Honoré Bouche.)
Pour sauver Avignon du pillage, le pape Innocent VI dut compter vingt mille florins à TArchiprétre et quarante mille écus à une autre bande de mercenaires. Détail typique ! Quand ces routiers traitaient avec des gens d'église, ils avaient soin de stipuler, dans leurs marchés, l'absolution des censures encourues par eux, tant était grand Tempire de la foi, même sur les âmes les moins scrupuleuses!
Sur Tavis de Guillaume de Sabran, Delphine, en ce temps, quitta son domicile d'Apt, situé en dehors de la ville, et par conséquent trop exposé aux incursions de l'ennemi ; elle résida donc momentanément soit à Cabrières, soit à Ansouis. Pendant son séjour en ce dernier refuge, les défenseurs de Tordre s'étant emparés de quelques Gascons, le peuple, furieux des violences qu'il subissait et sans égard pour des prisonniers désarmés, les précipita dans un puits de plus de quarante mètres de profondeur. De grosses pierres furent jetées pardessus, et tous les malandrins périrent, à l'exception d'un capitaine nommé Durand Arnaud. Celui-ci avait appris que la châtelaine du lieu était si élevée en dévotion que Dieu la favorisait
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du don des mirncles. Pendant qu'on le liait pour le lancer dans l'abîme, il se recommanda à elle de tout c<eur, promettant de s'amender si elle le tirait du péril. 11 demeura enseveli sous les pierres du lundi matin au mercredi soir. Soudain le puits s'illumine, la sainte comtesse apparaît au malheureux et détache ses liens, tandis qu'une voix lui ordonne de se lever et de sortir. A ses appels, quelques villageois se penchent sur l'orifice du puits, voient le malheureux et l'entendent demander miséricorde. On lui tend une corde, et il est retiré sain et sauf. Fidèle à sa promesse, le rescapé se retira d'abord dans l'ermitage de Notre-Dame de Clermont, au terroir d'Apt, puis dans un couvent, où il mourut pieusement.
Ce sauvetage se passa en présence de l'évêque de Monte-Corvino, d'Aldéric de Tarente et de Jean de Sabran, neveu de la comtesse, qui en firent dresser acte. La peinture s'en est emparée, et il figure parmi les scènes qui décorent le gradin et les à-coté de l'autel consacré aux saints époux dans l'église d'Ansouis. D'autre part, dans le château, leur chambre est précédée d'une petite galerie, au-dessous de laquelle se trouve une cour très étroite, avec un puits : celui du Gascon peut-être.
La guerre des Baux fournit encore à la charité de Delphine une autre occasion de s'exercer. Bertrand des Baux et Raj^mond d'Agoult étaient sur le point d'en venir aux mains à Cavaillon. La comtesse d'Ariano l'apprend, son
cœur saigne à la pensée des malheurs qui fondent sur ses parents et sur son pays. Sans se laisser arrêter par ses infirmités, elle se fait transporter auprès des deux adversaires, et leur parle avec tant de force et de douceur qu'elle obtient leur réconciliation.
Ce fut une trêve bienfaisante ; mais hélas ! la Provence n'était pas encore pacifiée. En iSSy, nous trouvons le sénéchal assiégeant dans son castel des Baux le comte d'Avellino, et, six ans plus tard seulement, la paix est signée entre ce dernier et la reine Jeanne. La fière cité qui trônait sur TAlpille, parfumée de férigoule, est devenue humble village; mais son ancien éclat est attesté par les ruines mélancoliques et charmantes qui couvrent la montagne : pans de murs aux formes étranges, façades aux élégantes moulures. Les monuments de Torgueil humain sont périssables ; seuls les saints, en travaillant pour Dieu, savent produire des œuvres immortelles.
Cette science, Delphine la possédait excellemment. Deux ans seuleinent avant sa mort, nous la voyons s'intéressant à Tune des formes les plus populaires de l'action moderne. M. Tabbé Théolas, d'Apt, au concours duquel nous nous plaisons à rendre hommage, en produit deux témoignages authentiques. Il a découvert, dans les brèves de Laurent Laurent, notaire à Apt, actuellement étude de M'^ Pondicq, deux actes des 12 et 2:1 décembre i358, aux termes desquels la comtesse d'Ariane reçoit des paysans,
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en queute de grains pour la semence. Ces pauvres cultivateurs n'ont aucun crédit; Delphine cependant écoute leur demande, et, après en avoir éprouvé la justesse, la transmet à Raymond Brunenchi, le trésorier, qui aussitôt délivre les semences nécessaires. Ce bon trésorier sait pertinemment que la comtesse tend l.i main pour vivre et ne possède aucun bien pour répondre du prêt, mais il fait traite sur sa sainteté reconnue.
Au xiv'' siècle, les Aptésiens possédaient donc une sorte décaisse rurale, dans laquelle Delphine remplissait Toffice de secrétaire et de caution.
Ajoutons ce détail tout à l'honneur de nos pères, que le prêt était fait sans intérêt. On se rendait charitablement service, laissant à Dieu le soin de faire fructifier le tout.
€ N'est-ce pas simplement admirable, s'écrie avec raison M. Théolas, et pouvons-nous ne pas être heureux et fiers de trouver, en plein moyen âge, une caisse rurale fonctionnant dans notre chère cité aptésienne, et, présidant à son existence, la douce figure de celle que la reconnaissance populaire appelait la bonne comtesse et que nous saluons humblement aujourd'hui sous le nom de sainte Delphine î > (Revue de Sainte-Anne d'Apt, i'^'' novembre 1908.)