TROISIÈME PARTIE
«Mon Dieu! qu^iis viennent, disait-elle avec calme et gaieté ; je suis tranquille , pourvu que ce ne soit pas vous qui vous chargiez de les recevoir; seulement je craindrais qu ils ne m'arrêtassent, et que deviendriez* vous? »
Mais sept hommes ! comment les faire vivre sans éveiller les soupçons? Les denrées étaient rares, et on ne fournissait à madame Bouquey qu*une livre de pain par jour : « Pour ne pas déjeuner, on ne se levait qu*à midi ; une soupe aux légumes faisait tout le dîner. A l'entrée de la nuit, c'est Louvet qui parle, nous quittions doucement nos demeures, nous nous rassemblions auprès d'elle. Tantôt un morceau de bœuf à grand'peine obtenu à la boucherie , tantôt une pièce de la basse-cour bientôt épuisée, quelques œufs, quelques légumes, un peu de lait composaient le souper, dont elle s'obstinait à ne prendre qu'un peu , pour nous en laisser davantage. Elle était au milieu de nous comme une mère environnée de ses enfants , pour lesquels elle se sacrifie ^. » destinée des choses humaines! Voilà ces fiers représentants du peuple, ces fondateurs de la république, les voilà, timides proscrits, reposant sous la protection d'une faible femme !
Mais tranquilles sur eux-mêmes, quelles douloureuses pensées ils reportent sur leurs familles, sur leurs amis, sur leur patrie!
, * Louvet, Mémoires, fi. aii.
Leurs familles, leurs proches, que sont-ils devenus? La persécution ou la mort ne se sont- ils pas appesantis sur eux? Buzot, par exemple, n'ignore pas que ses propriétés ont été ravagées, ses biens confisqués, sa maison rasée en vertu d un décret; il sait que des furieux ont enlevé ses meubles, brûlé ses papiers; que couverts de ses habits, de sa robe de magistrat, ils ont couru les rues d^Evreux, remplissant de cris horribles tous les quartiers de la ville. Mais ce qu'il sait n'est rien encore auprès de l'incertitude qui le dévore; quel est le sort de sa femme? Hélas! peutêtre elle n'existe plus; peut-être ses souffrances, la faiblesse de sa santé, sa misère, son désespoir ont mis fin à ses jours. Comme cette idée le poursuit ! avec quel accent il s écrie : « Pauvre infortunée, pardonne! pardonne-moi ce que j'ai pu te causer de souffrances et de maux M »
Et leurs amis , leurs collègues ! chaque jour quelques-uns d'entre eux ou se donnent la mort, ou tombent égorgés par le bourreau. Ceux qui languissaient dans les prisons de Paris viennent de succomber sous le fer de l'échafaud : Brissot, Vergniaud, Gensonné, Valazé, Fauchet, Ducos, Fonfrède et tant d'autres, vos têtes sanglantes roulent maintenant pêle-mêle sous les pieds de la populace! Oh! comme le coup qui abattit à Paris toutes ces têtes retentit à Saint-
^ Buzot , Mémoires, i[t. 189.