TROISIÈME PARTIE
trouvés dans un champ de blé, à moitié dévorés par les loups. Le lieu en a conservé le nom de Champ des émigrés; car, pour les naifs habitants de ces campagnes, les représentants du peuple proscrits étaient des émigrés. Barbaroux fut transféré à Bordeaux, où il eut la tête coupée.
Ainsi finirent les députés réfugiés à Saint-Émilion. Qs avaient passé près de quatorze mois dans la proscription , et vingt jours plus tard , le 9 thermidor les rendait à la liberté !
J'aurais voulu m'arrêter à ces dernières lignes , mais ye n ai pas tout dit.
Madame Bouquey et son mari avaient déjà rejoint, dans les prisons de Bordeaux, Guadet père et sa sœur; M. Troquart fut arrêté aussi, et conduit devant la commission militaire. Saint-Brice Guadet se trouvait dans la maison paternelle lors de l'arrestation de son frère et de Salles ; à la faveur de son uniforme il en put sortir: il erra quelques jours dans les environs; mais bientôt reconnu, dénoncé, arrêté, il fut traîné, lui aussi , devant la commission militaire de Bordeaux, pour y répondre du sang qui lunissait au représentant proscrit.
Ce jeune Saint-Brice , soumis au plus rude interrogatoire, ne laissa jamais échapper ujie parole qui pût compromettre tout autre que lui-même. «Interrogé si son frère et Salles ont constamment demeuré ensemble dans la maison de son père, il répond qu*iU
ont toujours demeuré dans la maison de son père, qu ils n'ont point été ailleurs. — D. Qui étaient les personnes qui allaient les voir? — R. Lui seul. — D. S'il n y avait que lui qui sût que Guadet et Salles étaient cachés chez son père? — R, Qu'il n'y avait que son père et lui qui le sussent , pas même les servantes , ni sa tante, qui pouvaient tout au plus le soupçonner.
— D. S'il avait connaissance du décret qui mettait hors la loi les deux ci-devant députés logés chez son plère?
— R. Qu'il le connaissait, mais que l'amitié fraternelle l'a emporté sur ce qu'il aurait dû faire. — D. S'il sait à quoi son frère et Salles s'occupaient pendant le séjour qu'ils ont fait chez son père? — R. Ils méditaient sur le bonheur de leur patrie. — D. S'il sait quelles étaient les opinions de son frère et dé Salles sur le nouveau gouvernement? — R. Ils croyaient que là où l'opinion est un crime, il n'y a plus de liberté; ils étaient ennemis des rois, amis du peuple; ils trouvaient la révolution souillée par trop d'effusion de sang; ils étaient républicains dans l'âme. C'est là toute la connaissance qu'il a pu avoir de leurs opinions ^ »
Mais son sort, mais le sort de sa famille entière^ étaient fixés d'avance; et quand le 9 thermidor vint
^ Extrait des minutes du secrétariat de la commission militaire de Bordeaux, 3 messidor an 11 (22 juin 1794).
^ Un seul membre de cette famille , lieutenant-colonel d'un régiment alors à Saint-Domingue, survécut à ces temps affreux; c'est mon père. La veuve même du représentant était vouée à la mort, et ne dat qu'à une maladie grave dont elle était atteinte d'être conservée à ses